Rue des voleurs de Mathias Enard

 Editions Actes Sud ————————————

 

 

Il était de bon ton, il y a quelque années de dire que le roman n’existait plus, car il se révélait incapable de développer de nouveaux récits sur le monde, de nouvelles mythologies dans lesquelles nous lecteurs nous pourrions nous retrouver. On n’aura jamais assez dit que notre destin individuel et collectif dépendait de notre aptitude à développer une vision « imaginaire » du monde sublimant une réalité anémiée.

Aujourd’hui, nous sommes rentrés dans l’ère du soupçon généralisé : depuis plusieurs années nous affirmons avec vigueur et désespoir que la seule chose que nous avons à dire, c’est que nous n’avons plus rien à dire.

La force de Mathias Enard réside dans une innocence retrouvée. Elle n’est aucunement le fruit du hasard mais vient plutôt d’une ouverture bienveillante à l’autre et d’une culture qui dépasse les rives de l’occident. Il ne s’agit pas de résumer un roman foisonnant, mais il n’est pas sans ironie que le héros, un jeune marocain de Tanger, trouve ses bouées de sauvetage tant dans le roman policier  que dans une redécouverte de la culture arabe classique. A ce niveau là s’il existe une production livresque qui témoigne d’une forme relative d’acculturation, c’est bien du côté occidental qu’il faut regarder. Bien entendu jusqu’au printemps arabe ce n’était pas la richesse de cette culture que mettaient en avant les médias trop occupés à agiter le spectre du fondamentalisme le plus grossier. On ne dira pas qu’ils se trompaient  totalement, mais plutôt qu’ils cultivaient une forme de simplisme intellectuel contribuant à exacerber des oppositions figées entre les deux mondes.

Mathias Enard décrit la réalité de notre monde à partir de la prise de conscience d’un jeune musulman  participant par accident à des commandos islamistes de représailles. Là encore il n’est pas indifférent que ce soit un libraire qui soit bastonné. Chassé de chez lui parce qu’il a couché, qui plus est avec sa cousine, Lakhdar invente sa propre démarche et accepte d’en payer le prix. Pour survivre il numérisera des milliers de fiches concernant les  millions de poilus morts au champ d’honneur pendant la guerre de 14, ensuite il acceptera de faire la toilette de centaines de morts. Le Monde arabe est en ébullition, L’Europe en crise profonde. Lakhdar rejoint la jeune femme dont il est amoureux à Barcelone et habitera  rue des voleurs. Tout se passe comme si les parias de notre société avaient, à partir de leur lieu d’opprobre une conscience aigue du danger que court un monde privé de la  liberté d’imaginer. Le héros qui a rompu avec la démarche de ses amis fondamentalistes, ne les a pas rejeté en tant qu’individus. L’ami qu’il aime le plus  lui continue sur sa lancée. Lakhdar l’assassine. Il tue une part de lui même qu’il ne peut accepter. A son procès il dit « je ne suis pas un assassin, je suis plus que ça.je ne suis pas un marocain, je ne suis pas un Français, je ne suis pas un Espagnol, je suis plus que ça. Je ne suis pas un musulman, je ne suis plus que ça. Faites de moi ce que vous voudrez »

Voilà un roman qui coïncide avec l’émergence d’un monde en gestation. Que l’issue en soit tragique ne signifie pas qu’il n’y a rien à attendre des soubresauts qui agitent la planète. Lakhdar procède à un auto- sacrifice sur l’autel d’un progrès possible. Le sang des innocents ne coulera pas éternellement, surtout si des romanciers comme Mathias Enard acceptent de nous ouvrir le chemin. Paradoxalement son livre, où les chiens sont des hommes, est celui de la plénitude et de la beauté. Il a su a travers une langue magnifique retrouver un récit hors des clans et tribus, celui de la fragilité et de la complexité humaine. L’humanité existe à nouveau.  C’est au roman qu’elle le doit.

François Bernheim

 

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