Je m’appelle Marie de Jacques Saglier

Gallimard Jeunesse 2011

A travers le témoignage  de sa tante Marie âgée de 17 ans en février 1943, l’auteur décrit  la descente aux enfers d’une adolescente et de sa famille sous le régime de Vichy. Cette famille d’origine juive ni croyante, ni pratiquante va être assignée à son identité israélite jusqu’ à son propre anéantissement. Ses efforts et les démarches administratives  visant à faire reconnaitre la mère de Marie  comme non juive ne serviront à rien. Ainsi l’ont décidé la haine, l’arbitraire et sans doute la mécanique, hélas bien rôdée du bouc émissaire.

« L’essentiel  à  retenir c’est que tout est interdit. A moins que ce ne le soit pas. Quand on entre ici, ce n’est pas l’espérance qu’il faut perdre, mais le sens de la logique, sinon on devient cinglé. »

C’est au moment précis où Marie découvre la vie, l’amour, la liberté, que l’histoire la happe. Dans cette épreuve dont on connaît l’issue, la description des sentiments de solidarité voire de complicité entre les uns et les autres est lumineuse. Elle est à la mesure du sordide des conditions de vie faites aux détenus, pire de la savante division et des hiérarchies crées par les nazis afin de casser dans l’œuf toute velléité de révolte. Face à la terrible machine à détruire, la dignité des protagonistes  est remarquable.

Cette première lecture est celle d’un récit  poignant dans la simplicité  de sa vérité quotidienne. Marie, sa mère Jacqueline, ses sœurs Anne et Catherine, son père Jacques n’ont -pas plus que d’autres millions d’humains – mérité une telle catastrophe, parce qu’aucun être humain ne mérite un tel sort.  Au-delà de cette émotion, une relecture du roman de Jacques Saglier s’avère d’un apport décisif. Sans le moindre éclat, sans la moindre pose, il nous est donné d’être confronté  à un véritable livre de ruptures.

Rupture du Silence

Antoine Saglier, père de l’auteur et frère de Marie n’a jamais pu de son vivant parler de cette tragédie à ses enfants  tant la douleur l’en a empêché. A sa mort son fils a eu accès aux documents qui l’ont incité à écrire. A  l’échelle d’une famille la tragédie à la fois connue et étouffée, devient une obsession, un poison qui gangrène l’existence de tous. La prise de parole quand elle est possible est l’oxygène qui autorise  l’histoire à se remettre en marche, en évitant l’autodestruction.

Rupture de la convention

Le  témoin est celui qui apporte son éclairage sur un évènement qu’il a vécu en direct.  Jacques  Saglier n’a  pas été témoin de ce qui s’est passé en 1943-1944. A  58 ans, on peut raisonnablement  considérer qu’il n’est plus  un adolescent et encore moins une jeune fille. Il apparaît  que son choix d’une forme  fictionnelle vient combler les lacunes de ses sources documentaires. Ce faisant,  il a pris un risque considérable. Or,son témoignage sonne toujours juste. Qu’un homme affirme dans son titre «  je m’appelle Marie » est d’une grande audace. Ce qui aurait pu devenir un porte à faux,apporte au récit une tension salutaire. L’émotion et l’information objective peuvent ainsi s’épauler. L’histoire de Marie et des siens interroge plus le lecteur qu’elle ne va le faire pleurer et c’est tant mieux.

Rupture de la sacralisation  victimaire

Marie le dit, les juifs sont des êtres comme les autres. « Mon idée à moi, c’est que les juifs ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. Prenez mille personnes au hasard, juives ou non-juives : dans le lot vous trouverez bien des gros, des maigres, des héros et des salauds en proportion à peu près constante. Le judaïsme n’a rien à voir là-dedans, et c’est tant mieux. Qu’on arrête de dire que nous sommes différents ! On voit où cela nous  mène  ! ».

Ce que l’on peut considérer comme une évidence, n’en est pas une. Implicitement d’aucuns pensent que ceux qui ont souffert l’impensable sont forcément meilleurs que les autres. L’auteur  nous dit  que la souffrance n’est en rien une vertu. Que fait Marie pour que  sa famille ne sache pas que ceux qui les ont dénoncés sont les parents de son amoureux?  Elle accuse à tort  la boulangère au  vu d’une  lettre anonyme qu’elle a pu lire dans un bureau de la gestapo.Certes cette famille n’est pas très juive,  mais Marie -qui a l’œil vif- voit aussi dans sa mère, une femme en conformité avec l’image de l’inquiétude douloureuse  qui caractérise  les mères juives. Marie et  son amie Perla, l’affirment et le répètent «  Il ne faut pas plier » la supériorité de la race des seigneurs est pur toc. Il est évident que les victimes n’ont pas de compte à rendre  à qui que ce soit, leur histoire  est notre histoire pour autant que la compassion ne devienne  pas un alibi, un apitoiement sur soi-même, une chosification des évènements.

La Marie que décrit l’auteur  pourrait être une adolescente d’aujourd’hui.  Sa spontanéité, sa modernité en marge des croyances sont malgré tout, positives. Impliquée  au plus profond dans le désastre, Marie réussit  à garder une  distance. Grâce à elle nous redevenons acteurs de notre vie. Le malheur n’est pas notre seul destin. Que les jeunes générations apprennent à lire l’histoire en femmes et hommes libres. C’est sans doute ce que Jacques Saglier peut  leur souhaiter de mieux.

«  Ne  pas plier ».

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