L’écrivaine Michèle Sarde a assisté à l’élection de Michelle Bachelet et ses quatre années de gouvernement au Chili. L’Assemblée des Femmes l’a invitée à en parler à La Rochelle le 25 août dernier dans le contexte d’une thématique sur la diversité. Depuis, Michelle Bachelet a été nommée à la tête de l’ONU-Femmes, entité chargée de défendre dans le monde entier les intérêts des femmes et des jeunes filles.

Depuis quelques années, je vis au Chili et j’y ai assisté à un événement, l’élection de Michelle Bachelet, que je considère comme une démonstration et comme une leçon pour toutes les femmes et pour toutes les démocraties. C’est de cette diversité là que je voudrais m’entretenir avec vous aujourd’hui.

L’histoire de l’ascension sans la chute de Michelle Bachelet en effet vaut d’être racontée ; aux petites filles d’abord parce qu’elle est édifiante, aux femmes ensuite parce qu’elle est exaltante, et enfin au reste de la société masculine pour leur démontrer que yes we can, que oui, nous aussi, on est cap de gouverner. J’ai donc résolu de vous la raconter, mon expérience américaine m’ayant formé au goût des success stories, des histoires qui finissent bien, où contre toute attente, un personnage improbable, se hisse de la manière la plus imprévisible au sommet de la montagne et y plante le drapeau de son clan ou de son pays, ou – en l’occurrence et c’est plus rare – de son genre.

Cela fait bien des décennies qu’un peu partout on discute, qu’on suppute, qu’on théorise la sortie des femmes de la sphère privée, leur accession au monde professionnel, leur représentation et leur responsabilisation dans la sphère publique. Et voilà qu’en 2005, il n’y a pas cinq ans, dans un lointain pays d’Amérique latine non exempt de machisme, une femme seule, en apparence ni plus éblouissante ni plus géniale que d’autres, a réussi à se faire élire dans des conditions démocratiques inattaquables, a réalisé un mandat non pas irréprochable – la perfection n’étant pas de ce monde – mais plus que respectable, et, la constitution interdisant une nouvelle candidature dans la foulée, a terminé son temps avec plus de 84% d’opinions favorables.

Michelle Bachelet, présidente de la République chilienne. Pour en arriver là, quel carrefour de résultantes, quel ensemble de rendez vous réussis ! Parce qu’elle est rare, cette ascension féminine est exemplaire. Et parce qu’elle s’est produite dans une démocratie dont le fonctionnement n’est pas très éloigné du nôtre, elle apporte des réponses à des questions qui sont aussi les nôtres et induit une nouvelle problématique valable pour le Chili, pour la France et pour l’histoire des femmes dans toute la planète.

Comment se faire élire au plus haut poste de l’État quand on est une femme ? Comment concilier la sphère publique à laquelle on accède pour la première fois avec la sphère privée où on a été confinée pendant des siècles ? Comment gouverner avec une symbolique entièrement nouvelle ? Comment faire coïncider l’image du pouvoir séculairement masculin avec un corps, un psychisme et des stratégies de femme ? Comment réussir à gouverner et emporter, en quittant le gouvernement, autant voire plus de popularité qu’à l’entrée ? Comment faire  profiter les autres femmes de cette position suprême sans s’aliéner les hommes ?

L’évocation de cette grande aventure permettra de répondre à quelques unes de ces questions sans éluder bien entendu les nombreux obstacles et handicaps liés non seulement à la pratique du pouvoir mais surtout au genre de la représentante de ce pouvoir.

Première question : Comment Michelle Bachelet a-t-elle réussi à se faire élire ou comment la première femme a t-elle traversé le plafond de cristal qui éloigne les femmes politiques de la candidature gagnable à la magistrature suprême, au Chili comme ailleurs ?

Quelques éléments de réponse qui, dans ce modèle particulier, passent par la nécessité de  rafraîchir l’image des partis, de représenter les citoyens, d’incarner les valeurs de la mémoire collective, et last but not least d’annoncer une politique pro genre.

1er facteur : Rafraichir l’image des partis

Ce n’est certes pas de gaité de cœur que les partis politiques se résolvent à mettre une femme en orbite présidentielle. Mais les démocraties modernes souffrent facilement d’usure. Les citoyens veulent de la chair fraîche, toujours plus nouvelle pour incarner le fameux changement, qu’ils réclament à cors et à cris à chaque nouvelle élection. Et la « Concertation », coalition de partis de gauche et de centre gauche, gouverne depuis 16 ans, lorsque commence la campagne présidentielle au Chili en 2004 Du président socialiste sortant, Ricardo Lagos, on est en général très content – il part avec plus de 64% d’opinions favorables. Mais il ne peut pas se représenter et le peuple veut de nouvelles têtes ; sinon il menace – dans les sondages – de changer de camp. Alors, faute de changer de camp, pourquoi plutôt ne pas changer de genre ?

Les partis ont-ils froidement verbalisé la manœuvre ? En tout cas face à la saturation citoyenne, la Concertation présente à ses primaires non pas une mais deux femmes, toutes deux respectables. La socialiste Michelle Bachelet, la Démocrate chrétienne Soledad Alvear. Les partis de la coalition opposent peut-être aussi les deux femmes, comme ils aiment souvent à le faire – suivez mon regard – pour jouir du spectacle de crêpage de chignon. Dans ce cas il n’aura pas lieu. À la figure patriarcale et autoritaire du président Lagos, succède une figure dont on dit qu’elle est maternelle plus que matriarcale. Les partis de la Concertation ont bien joué en mettant pour ce coup leur machisme au placard. Pour ce coup là seulement. Et pour la première fois au Chili comme dans d’autres démocraties de l’époque, on présente une candidate capable de gagner.

La volonté de changement peut donc profiter aux femmes. Elle permet de s’offrir du neuf sans trahir l’ancien. Faute de changer de camp, on change de genre ou de couleur. C’est ce qui s’est produit aux États-Unis avec Obama, qui – ne l’oublions pas – a été lui aussi confronté aux primaires avec une femme. C’est ce qui s’est produit en France avec Ségolène Royal. Quant au socialisme de la candidate chilienne, il apparaît aux citoyens comme un choix idéologique humanitaire plus que comme une militance partisane. Les partis au Chili comme en France commencent à avoir mauvaise réputation, ce qui explique aussi la préférence donnée à Michelle Bachelet sur Soledad Alvear dont le mari a été président de la Démocratie chrétienne et qui est davantage perçue comme une aparatchik de son parti, traversé de ces luttes intestines qui déplaisent tant partout à l’opinion.

Un examen détaillé de la biographie et de l’image de Michelle Bachelet permet de comprendre mieux pourquoi dès les primaires on a préféré à une figure plus conventionnelle, une femme seule, libre d’un parti comme libre d’un homme. Une femme qui a réussi à représenter les citoyens et les citoyennes aussi bien qu’incarner au féminin les valeurs de la République. Or on vote en général en fonction de deux critères : ses intérêts et son idéal .Et un bon candidat doit donc à la fois représenter les électeurs et incarner leurs valeurs.

2e facteur : Représenter les citoyens

En 2006 donc, Michelle Bachelet entame face à Soledad Alvear la première étape des primaires de la Concertation, situation qu’aborderont aussi plus tard Ségolène Royal en France et Hillary Clinton aux États-Unis. Là aussi une première : le profil personnel de Michelle Bachelet est totalement à contre courant des valeurs traditionnelles. Face à sa rivale chrétienne, épouse et mère, la candidate Bachelet, médecin de formation et de pratique, qui fut Ministre de la Santé et la première Ministre de la Défense dans le gouvernement de Lagos, se présente avec l’image provocatrice d’une mère de trois enfants de deux pères différents, célibataire et féministe. « Je suis  socialiste, agnostique, séparée (le divorce à l’époque n’existe pas) et femme, mais nous travaillerons ensemble », avait-elle déclaré sur un char militaire, lorsqu’elle a été nommée ministre de la Défense. Toutes ces étiquettes sont de nature à faire frémir un électorat majoritairement catholique et familialiste, moraliste, traditionaliste et machiste. La candidate a l’apparence physique d’une femme ordinaire sans recherche de maquillage ou d’élégance mais non dénuée de charme. À ses côtés, nul compagnon mais une mère qui fut une militante de gauche respectée.

Son adversaire, la juriste Soledad Alvear, est démocrate chrétienne comme les deux premiers présidents post dictature. Elle a été Garde des Sceaux et Ministre des Affaires étrangères et a résisté aux pressions du gouvernement Bush, lors du vote sur l’Irak aux Nations Unies. Elle est admirée au Chili pour avoir dirigé la campagne du deuxième tour du futur président Ricardo Lagos, aux dernières élections. Elle ne manque ni de compétence ni d’éloquence.

Après s’être juré dans un café et devant des photographes de presse de se combattre loyalement, les deux femmes s’affrontent dans un débat national télévisé. Mais très vite Soledad Alvear renoncera à concurrencer sa rivale socialiste et préférera se désister et jouer la solidarité en soutenant la candidature de son ex adversaire. Soledad Alvear n’en sera pas moins élue triomphalement au Sénat avec près de 44% des voix, meilleur pourcentage national. Retenons que dans un pays catholique où non seulement l’Eglise mais aussi l’Opus Dei jouent un rôle actif, c’est l’agnostique qui gagne la bataille contre la chrétienne.

Alors au mépris des clichés, pourquoi la candidate imprévisible plutôt que l’autre ? Autrement dit, quels sont les ingrédients du charisme en général et du charisme féminin en particulier qui lui ont permis de gagner une élection nationale.

Pour le comprendre il faut faire un détour par l’histoire et l’anthropologie chilienne. L’anthropologie d’abord. L’anthropologue Sonia Montecino a brillamment démontré dans un livre devenu classique, Madres y Huachos1, que le modèle du couple amérindien et le noyau familial de la société chilienne est le duo de la mère et du bâtard. Au plan symbolique le géniteur est le conquérant espagnol, la mère est l’indienne colonisée et abandonnée par son séducteur. Le père espagnol ne fonde pas de famille avec la mère indienne, il essaime des foyers successifs avec mère et enfants. Les mères sont célibataires et chefs de famille, les enfants sont naturels et élevés par leurs mères. Ce modèle a formé le substrat anthropologique de la société chilienne, notamment dans les classes défavorisées où beaucoup de femmes ne se marient pas et élèvent leurs enfants seules.

Dans un pays marqué par le catholicisme, le culte de Marie, à la fois vierge et mère, renforce cette représentation de la femme à laquelle on peut également identifier le profil de la candidate. Dès les débuts de la République chilienne a émergé la figure de la Virgen del Carmen, vierge républicaine. Paradoxe historique et national : le Chili est une république laïque avec une Vierge comme emblème. En ce sens la mère célibataire, la chef de famille Michelle Bachelet, était plus représentative pour les Chiliennes et même pour les Chiliens que l’impeccable Soledad Alvear, conforme aux valeurs traditionnelles de la bourgeoisie.

Revers du décor toutefois: malgré ses efforts pour s’imposer comme personne indépendante, Michelle Bachelet ne parviendra pas à sortir totalement du rôle de mère de la nation dans lequel l’ont enfermée les médias et l’opinion publique.

3e facteur : Incarner la mémoire dans l’inconscient collectif et l’histoire du pays

Michelle Bachelet gagnera, non seulement parce qu’elle est représentative de ce modèle enraciné dans l’anthropologie chilienne, mais aussi pour des raisons historiques particulières. Parce qu’elle incarne une souffrance enfouie dans l’inconscient collectif pendant une génération, celle de la victime de la dictature. Parce qu’elle incarne en quelque sorte l’histoire du pays. Pour le comprendre faisons un bref rappel de l`histoire du Chili, et notons en passant que la diversité historique explique aussi la diversité des comportements y compris ceux des citoyens face au vote.

Comme vous le savez, à la suite du coup d’État qui mit fin violemment au régime du président socialiste Salvador Allende en 1973, le Chili connut dix-sept ans de dictature incarnée par le Général Pinochet et marquée par la suppression des droits, les arrestations arbitraires, la pratique de la torture et la disparition de milliers de militants. En 1989, le dictateur organise un plébiscite qu’il perd à sa grande surprise et qui débarrasse le pays du régime militaire avec les premières élections démocratiques. La Concertation, coalition de partis de gauche et de centre gauche, rétablit lentement la démocratie et les valeurs républicaines. Elle sera réélue continument pendant vingt ans jusqu’à cette dernière année où le 11 mars 2010 elle cède le pouvoir à une droite modérée, détachée du stigma associé à la dictature militaire.

La dictature a laissé sur l’inconscient collectif chilien une empreinte tragique d’autant plus forte qu’on en on en a moins parlé à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur et que le gouvernement militaire garde ses nostalgiques. Et il faut dire aussi que le gouvernement d’Allende n’a pas laissé que des bons souvenirs, même dans le peuple, où il est associé à un désordre éradiqué par les militaires.

Or Michelle Bachelet est à la fois fille de militaire et fille d’une victime de la dictature militaire, vouée donc au plan symbolique à la réconciliation des contraires. Elle a étudié la stratégie militaire à Santiago et la défense continentale à Washington ; elle a été nommée par le président Lagos au ministère de la Défense, où elle a étonné par sa maîtrise du commandement et du pas militaire. Une image a marqué durablement l’opinion publique : la photo de Michelle Bachelet, alors ministre de la Défense, revêtue d’un uniforme militaire sur un tank durant une expédition de terrain lors des inondations de 2002.

Surtout Michelle Bachelet est la fille d’un général loyaliste et républicain, qui s’est élevé contre la dictature et qui est mort dans les geôles de Pinochet. Elle-même toute jeune et sa mère ont été torturées dans la sinistre villa Grimaldi. Puis elle a connu le long exil des réfugiés chiliens dans l’Allemagne de l’est d’Angela Merkel où elle fera des études de médecine. Pendant ses campagnes – primaires comme présidentielles – la candidate socialiste fit peu état de cet épisode douloureux et la presse, majoritairement de droite, encore moins. Mais cette incarnation de la douleur d’un peuple, elle la porte dans son vécu, un peu comme Simone Veil en France. La victime de la dictature fasciste d’Augusto Pinochet, la victime de la Shoah doivent à leur tragique expérience et surtout à leur dignité et leur résilience, une partie de leur popularité c’est-à-dire de l’expression d’un respect gagné. Simone Veil n’a jamais été candidate à la présidence de la république mais elle est une des personnalités les plus populaires de France. Et c’est une popularité de même calibre qui portera Michelle Bachelet à la magistrature suprême et l’y maintiendra.

À titre de comparaison, la Chancelière allemande Angela Merkel est un autre exemple de candidate produit de l’histoire de son pays. Angela Merkel, au carrefour de deux Allemagnes, a profité, selon Barbara Stiegler2, des avantages des deux. Elevée dans une ambiance relativement égalitaire en Allemagne orientale, elle est apparue sur le devant de la scène politique ouest allemande dans la foulée des mouvements féministes au bon moment. N’ayant pas eu d’enfant elle n’a pas été personnellement confrontée aux problèmes des Allemandes de l’ouest empêchées de travailler par le peu de crèches et de soutien des mères au travail. Elle est représentative non seulement des femmes mais aussi des hommes de l’Allemagne fraichement réunifiée. Chrétienne dans un pays communiste, elle incarnait une dissidence de bon aloi dans les deux Allemagnes.

Angela Merkel et Michelle Bachelet apparaissent toutes deux à un moment de l’histoire de leurs pays respectifs comme représentatives des citoyens et comme incarnant les valeurs de cette même citoyenneté. Voilà en partie pourquoi elles seront respectivement élues. Voilà en quoi ces deux femmes toutes deux exceptionnelles et toutes deux semblables à leurs contemporaines, sont à la fois si proches et si différentes. Car l’une est féministe et l’autre pas. L’une considère que sa carrière scientifique et son origine est-allemande sont des ingrédients plus significatifs que son sexe et n’engagera pas de politique du genre. L’autre fait aux femmes des promesses et les tiendra.

4e facteur : Annoncer une politique favorable aux femmes

En effet, Michelle Bachelet n’a jamais eu peur de se présenter comme une féministe et dans ses promesses de campagne elle a annoncé aux femmes qu’elle ferait tout pour améliorer leur condition. Même si elle a peu utilisé le mot, elle n’a jamais manqué une occasion de faire valoir des revendications de genre. Cette préoccupation était authentique et la suite l’a prouvé. Les femmes l’ont crue et ont eu raison de la croire puisque leur présidente a tenu ses promesses. Elles ont voté en majorité pour elle et elles sont allées voter en plus grands nombres qu’avant. Contrairement à Angela Merkel que le sujet n’intéressait pas, contrairement à la présidente d’Argentine Cristina Fernández Kirchner, qui, d’après Diana Maffia3, a revendiqué avant tout son exceptionnalité par rapport aux autres femmes, Michelle Bachelet est une authentique féministe qui va accéder à la position suprême de chef d’État en faisant valoir les droits de toutes les femmes.

Et le style féminin, ce ne sera pas seulement de porter une jupe ou de ne pas afficher des ambitions guerrières, ce style, Michelle Bachelet l’articule autour d’un concept démocratique, celui de la participation citoyenne. La gouvernance est l’affaire de tous. Il ne suffit pas de voter une fois pour un ou même une chef. Le citoyen et la citoyenne doivent être maîtres de leur destin tout au long du processus démocratique. Ségolène Royal elle aussi développera ce concept clé dans Désir d’Avenir. Passer d’une démocratie représentative à une démocratie participative permettrait de mieux intégrer les femmes qui ont plus d’énergie à mettre au service de moins d’Ego. Dans le cas chilien et pour toutes les raisons déjà invoquées, la mayonnaise va prendre et Michelle Bachelet sera élue présidente de la république chilienne avec plus de 53,5% des voix contre 46,5 % à son adversaire de droite Sebastián Piñera, en bénéficiant de 286.000 voix féminines de plus que les voix masculines.

Cette fois nous sommes au seuil d’une nouvelle aventure. La phase de transition et de passation des pouvoirs, qui dure approximativement deux mois, va mettre en place les mécanismes du changement symbolique, non pas d’un gouvernement à l’autre ou d’un camp à l’autre mais d’un genre à l’autre.

Deuxième question : Comment s’est découlée cette intronisation de la Présidente et la période de transition entre l’élection et la passation des pouvoirs, deux premières dans l’histoire de la démocratie chilienne ?

« Qui aurait pu le penser ? Aujourd’hui c’est une femme Présidente de la République qui s’adresse au Parlement. Et voici mes dix ministres femmes et mes quinze sous-secrétaires d’État. Voici, comme je l’ai promis durant ma campagne, le premier gouvernement paritaire de toute notre histoire ». Ainsi s’exprimera devant le Parlement réuni en séance plénière la première femme chef d’État de la République du Chili le 21 mai 2006, en présentant  son nouveau gouvernement égalitaire et proportionnel : dix femmes, dix hommes ; huit chrétiens, huit agnostiques, trois juifs et un athée.

L’événement est inouï : une femme chef d’État qui annonce un gouvernement paritaire. Cristina Fernández en Argentine ne l’a pas fait, Angela Merkel non plus. Ségolène Royal et Hillary Clinton l’auraient peut-être fait mais elles n’ont pas été élues. Zapatero l’a fait mais il n’a pas l’avantage d’être une femme.

Le jour de la victoire de Michelle Bachelet, les femmes envahirent les rues revêtues de l’écharpe présidentielle tricolore à l’image de leur élue. Désormais n’importe quelle petite fille pourrait légitimement aspirer à conduire un jour les destinées de la nation. La solidarité et la fidélité des femmes pauvres resteront acquises jusqu’au bout à celle qu’on nomme familièrement « la Michelle » ou tout naturellement « la Presidenta ».

« Je dirai ce que je pense et je ferai ce que je dis, parole de femme ». Le fantôme du président Allende, suicidé dans ce lieu même, flotte encore au balcon du palais où la nouvelle chef d’état prononce son premier discours. Un discours de réconciliation qui résonne fortement sur les lèvres de celle qui rappelle qu’elle n’a pas été hissée à son poste par la soif de pouvoir mais par la volonté de servir. On me dira que tous les politiciens usent des mêmes mots et des mêmes images. Mais « parole de femme » ! Dans cette bouche féminine, ces mots-là prennent une résonance nouvelle car c’est une voix d’un calibre différent, une voix qu’on n’a pas l’habitude d’entendre, qui les prononce.

Cette fille toute simple et un peu enrobée représente dans sa corporalité même les transformations dans les relations du féminin et du pouvoir. Non plus le pouvoir de l’oreiller qu’évoquait Olympe de Gouges, le pouvoir indirect de la favorite ou de la concubine, mais le pouvoir légitime issu des urnes et des citoyens, tous genres confondus. Et d’entrée de jeu, cette inscription du féminin se fait à tous les niveaux, et d’abord dans la symbolique de la langue.

La polémique symbolique a en effet commencé avec les problèmes de langage associé à l’union contradictoire du pouvoir et de la féminité. Fallait-il dire la Presidenta ou la Presidente ? L’intéressée trancha sans états d’âme et les photographies officielles légendèrent cette première imprévue : Michelle Bachelet, Presidenta de Chile. Le pouvoir suprême avait légitimement intégré un corps féminin et ce n’était pas le hasard mais la volonté du peuple qui faisait d’une présidente une reine.

Autre symbole prioritaire du genre : le vêtement. Les commentaires avaient été bon train dans les dernières semaines pour imaginer quelle tenue porterait…le trente-huitième président, en l’occurrence une présidente, première de son genre à pouvoir élire entre la robe et le pantalon. Escortée d’une garde de carabiniers et carabinières, strictement paritaire – un homme une femme-, Michelle fait son entrée fermement, en jupe claire et petits talons assortis. Ensemble de soie sauvage beige avec galons. Touche un peu militaire sur un vêtement de facture féminine. L’exclusion du pantalon avait dû être plébiscitée par le cabinet et la future présidente, puisque toutes les futures ministres étaient en robe, de style et de couleurs très variées où se détachait la silhouette en bleu profond de Paulina Urutia, la toute jeune ministre de la culture.

La présidente élue fut invitée par le président du Sénat, à jurer sur la Bible ou à promettre sur la Constitution. Fidèle à son agnosticisme déclaré, la nouvelle présidente choisit de « promettre », entérinant ainsi la laïcité officielle de la démocratie chilienne, même si les vestiges de la tradition catholique font que le président du Sénat ouvre la séance « au nom de Dieu.

Dès l’élection, la presse s’intéresse à la vie privée de la Presidenta. Faute de lui découvrir une liaison cachée, El Mercurio, journal de droite, recense la liste de ses ex compagnons. Et l’on découvre une grande souplesse politique dans le choix des hommes de sa vie déterrés par les médias. Le premier fut un étudiant en médecine socialiste comme elle, desaparecido, disparu, victime de la dictature militaire en 1975, le deuxième un architecte, ancien militant socialiste en exil, son unique mari et père de ses deux premiers enfants, le troisième un ingénieur ancien membre de l’aile armée du Mouvement de la gauche révolutionnaire, le plus sulfureux, le quatrième un médecin plutôt de droite, père de sa plus jeune fille. Le jour de la passation des pouvoirs au Congrès de Valparaiso, un anonyme lance : « Michelle je t’aime ». Elle chuchote au président du Sénat : « il faudra que je lui demande son numéro de téléphone ». La télévision transmet tout et c’est l’hilarité générale. Bien qu’elle ait toujours affirmé être libre de refaire sa vie, c’est seule avec l’unique accompagnement de sa mère qu’elle vivra les quatre années de son gouvernement.

Mais bien sûr l’absence de Première Dame intrigue les médias. Comment se passer de cette fonction féminine par excellence sans même avoir un Premier Monsieur de remplacement ? Les plaisanteries sur le thème vont bon train. Jusqu’à ce qu’on se rende compte que ce problème n’en est pas un. Pragmatiquement on changera le protocole. La Présidente se présentera seule dans les voyages officiels et n’en sera pas moins valorisée. Dans les réunions de chefs d’État, presque tous hommes, notamment auprès d’Obama, elle aura la place d’honneur et sera très écoutée. Dans certaines fonctions internes, sa mère ou une autre autorité officielle jouera le rôle échu à la Première Dame. Au terme de son mandat, la présidente aura changé en atout le handicap d’être seule. Un compagnon ? Où l’aurait-elle mis ? Quand l’aurait-elle vu pendant ces quatre années si occupées ?

Ce que je viens de vous raconter est le début d’un conte de fées féministe. Mais vous ne me croiriez plus si je vous disais que la conquête du pouvoir de la présidente chilienne a été un long fleuve tranquille et qu’elle n’a pas subi d’attaques personnelles. Tous les politiques surtout s’ils sont candidats à des élections importantes en subissent mais celles, destinées aux femmes, sont particulièrement cruelles quand elles s’appliquent au physique et quand elles dévalorisent en fonction du sexe. Ségolène Royal est de celles qui ont subi les pires attaques. Hillary Clinton aussi. Et Michelle Bachelet a essuyé elle aussi  pendant la campagne toutes sortes de railleries sur son physique et a eté traitée notamment de gordi (petite grosse). On a dit sur tous les tons qu’elle n’avait pas le calibre (No da el ancho). L’attaque principale a concerné sa « faiblesse »,  et son manque de charisme et d’éloquence, accusation contradictoire puisqu’on a reconnu  aussi qu’elle était sympathique et charismatique. Il est clair que la contradiction vient de ce que les critères du charisme féminin ne sont pas les mêmes que ceux du charisme masculin.

Avant de mourir au service de la démocratie, le président Allende avait eu cette phrase prophétique : « Il viendra le moment où s’ouvriront les grandes avenues de peupliers où chemineront les hommes libres. » Trois décennies plus tard,  Michelle Bachelet clora ainsi son premier discours de présidente élue en appelant à célébrer ce jour historique «  pour que tous, hommes et femmes, nous gardions ouvertes les grandes avenues de peupliers ». Désormais quatre années s’ouvraient sur les avenues de peupliers. Michelle Bachelet avait franchi le premier obstacle et représentait l’universel, hommes et femmes confondus. Restait à savoir comment une femme, de gauche et féministe, pouvait pratiquer la bonne gouvernance et mener à bien une politique favorable aux femmes. C’est à quoi je voudrais répondre en posant ma troisième question.

Troisième question : Comment Michelle Bachelet a-t-elle exercé le pouvoir ?

En illustration de cet exercice du pouvoir, quatre autres points d’interrogation :

La Présidente a-t-elle bien gouverné ?

A-t-elle gouverné en femme ?

A-t-elle gouverné pour les femmes ?

Sa gouvernance a-t-elle changé la vie des femmes et la culture machiste de son pays ?

Premier point d’interrogation : La Présidente a-t-elle bien gouverné

La Carte de navigation du 21 mai 2006 annonçait quatre grandes réformes : Le système de retraites, Le système d’éducation en termes surtout de crèches, de maternelles et d’écoles primaires de meilleure qualité. Une politique de croissance,. L’amélioration de l’environnement et de la qualité de vie.

Et comme tout chef d’État, Michelle Bachelet a rencontré des obstacles, imprévus au moment de tracer les objectifs, dont  une forte mobilisation et des manifestations étudiantes ; des grèves des travailleurs ; des scandales de corruption notamment dans les sports; la crise ; une forte revendication des peuples autochtones. Ces obstacles ont détourné parfois la politique présidentielle de son projet initial.

Surtout au début, la tâche est ardue. On lui reproche son manque de charisme et sa faiblesse. L’éducation est un chantier hérité de la dictature, sur lequel elle avance très difficilement, sans parvenir à effectuer des réformes de fond. Le désastre du Transantiago, nouveau système de transports en commun dans la capitale, initié par son prédécesseur, lancé hâtivement et qui se révèle inefficace à ses débuts, pénalise gravement les quartiers pauvres. La cause sera gagnée à la fin de son mandat. Un voyage malencontreux à Cuba, un hôpital trafiqué pour son inauguration officielle avec faux malades et faux infirmiers entachent au moins provisoirement sa gestion. On ricane. On se moque, On hausse les épaules, Lagos son prédécesseur, socialiste comme elle, lui c’était un homme, un chef, un vrai.

Ses adversaires lui reprocheront le creusement des inégalités entre riches et pauvres. Si les pauvres sont moins pauvres, les riches sont de plus en plus riches. La question Mapuche reste en suspens malgré des mouvements très forts de revendication. Il y a eu des efforts au début mais elle n’a pas su et pas pu, dans le temps imparti, régler ce problème difficile.

À sa décharge, remarquons qu’elle est le premier chef d’État chilien dont le mandat est de quatre ans au lieu de six précédemment, sans possibilité de se représenter après. Comme le dit la chanson qui lui a été consacrée, ces quatre années se sont envolées4.

Mais – heureusement il y a des mais, c’est-à-dire des plus – l’économie se porte bien même en période de crise. Son gouvernement conduit correctement le pays dans le domaine social et économique – maîtrise du déficit public, des exportations, de l’inflation, et du chômage. Le Chili, grâce à des choix prudents, a évité certains écueils. Il est le pays qui a le mieux résisté à la crise de toute l’Amérique latine et de beaucoup de pays de la planète. Les lois sociales et la lutte contre la pauvreté portent leurs fruits Sa principale réussite a consisté en un système de protection sociale qui inclut tous les âges de la vie, L’image internationale est excellente. Michelle Bachelet a signé des traités de commerce internationaux et engagé des échanges universitaires. Elle est estimée partout .La popularité remonte, atteint des sommets. On respire. La Présidente, si elle n’a pas assuré le prochain, a sauvé son propre gouvernement.

Résultat concret : des classements qui lui ont valu le respect de la communauté internationale et l’entrée du Chili à l’OCDE, deuxième pays d’Amérique latine après le Mexique. Et surtout, fait exceptionnel : si le lendemain de son intronisation, en 2006, 85% de Chiliens avaient estimé qu’elle réussirait aussi bien ou mieux que son prédécesseur ; au moment de son départ, plus de 84% avaient d’elle une opinion favorable. Elle aura donc su garder sa popularité auprès des hommes comme des femmes, une popularité que bien des chefs d’état lui envieraient. À la fin de son mandat, la plupart des candidats à la présidence affirmeront vouloir continuer certains aspects de son œuvre, notamment à l’égard des femmes.

En effet, comme il lui avait fallu choisir des priorités, on peut suggérer que l’un des axes de sa politique aura été la question des femmes. On peut déjà avancer que Michelle Bachelet est la première chef d’État de l’histoire contemporaine qui n’ait pas hésité à revendiquer sans complexe, un discours de genre et à assumer un leadership féminin consistant à vouloir faire les choses autrement. Dans l’être, comme dans le faire.

Deuxième point d’interrogation  A-t-elle gouverné en femme ?

C’est la question de l’être c’est à dire en termes plus frivoles du style. Le style, c’est l’homme, disait-on autrefois. Aujourd’hui, c’est aussi la femme. Sur le style, les études montrent que celui du leadership masculin est déterminé par la compétitivité, la recherche de réussite, un contrôle rigoureux, une direction autoritaire, la capacité de penser analytiquement et stratégiquement et une attitude objective et non affective à l’égard du travail. Le leadership féminin lui se fonde autant sur le rationnel que sur l’émotionnel, et aussi sur la recherche de la qualité, un contrôle limité, la compréhension, la collaboration et l’efficacité. Ce style directif au féminin inclut le travail en équipe, la coopération, la participation et les relations interpersonnelles. D’après des sondages à valeur générale, les femmes seraient perçues comme plus attachées aux thèmes sociaux et plus pacifistes que les hommes en matière de relations internationales. Selon un sondage de la Fondation Chile, le leadership féminin au Chili se caractériserait aux yeux des citoyens par l’honnêteté (67%), les valeurs et principes (62%), et l’intelligence (51%), toutes qualités incarnées par Michelle Bachelet.

Le mot clé du leadership féminin en général, c’est care, l’attention aux plus vulnérables et aux plus nécessiteux de la société. De même Michelle Bachelet a fait de la protection sociale et de l’installation d’un État de droits (au pluriel) le sceau de son gouvernement.

Et elle s’est affrontée au principal obstacle de l’exercice du pouvoir au féminin : le sexisme. Consultée sur celui des attaques contre son gouvernement, elle répond : « Les plaintes de certains ministres hommes ne sont qu’une résistance symbolique au fait que ce soit une femme qui les commande. Ce ne serait pas la première fois qu’on observe ce préjugé (…) J’ai été impressionnée de rencontrer le préjugé sexiste de genre. Je suis médecin et dans mon métier, le fait d’être femme ne comptait pas. En politique, au contraire, être une femme, ça compte. Les partis politiques sont machistes, il y a une grosse résistance à être dirigé par une femme ; cela je l’ai vécu. Mais je ne me plains pas. C’est la culture patriarcale. Il serait absurde de le nier ».

Pour éviter le sexisme, une Maggie Thatcher ou une Angela Merkel préfèrent faire oublier qu’elles sont des femmes et se conduire en hommes. Michelle Bachelet choisit l’attitude opposée. Dans tous ses discours présidentiels de la première année, il y a des allusions aux difficultés rencontrées par les femmes dans tous les aspects de leurs vies. Les expressions les plus répandues dans ses interventions publiques sont : parole de femme et force de femme. Elle a constamment  revendiqué ce qu’elle a appelé un « style féminin de faire de la politique », caractérisé par le dialogue, el gobierno ciudadano, le gouvernement citoyen.

On a relevé comme traits féminins de sa politique la souplesse notamment dans les remaniements ministériels, la prudence et la prévoyance quand elle a suivi en 2006 les recommandations de son ministre des Finances et qu’elle a résisté aux pressions pour augmenter les dépenses publiques avec l’excédent du revenu du cuivre, l’habileté politique pour franchir les barrières surgies sur son chemin, la finesse diplomatique, la capacité à transformer les handicaps en atouts.

Ainsi, dans la foulée de sa politique contre les violences faites aux femmes, elle lance l’expression « fémicide politique » pour se défendre du traitement injuste des médias contre elle. Ou elle fait de son absence de compagnon un bouclier contre des formes de tutelle qui ont nui par exemple à la gestion de sa collègue Cristina Fernández, en Argentine, dont on a dit qu’elle fait tout ce que veut son mari et prédécesseur dans la présidence, Néstor Kirchner.

Un aspect hautement symbolique de l’accession des femmes à la magistrature suprême est la transgression de la barrière qui sépare la sphère privée où elles ont été confinées de la sphère publique où elles gouvernent désormais. Un épisode du mandat de Michelle Bachelet illustre l’ingéniosité avec laquelle elle a su concilier les deux. Tandis que sa fille ainée gravement malade est hospitalisée, la présidente, ancienne médecin, aménage l’espace de la clinique pour en faire son bureau et y tenir ses réunions de cabinet, de manière à rester au chevet de sa fille tout en continuant à gouverner, démontrant par là qu’elle ne déléguait ni le privé ni le public et que les deux espaces communiquaient entre eux. Quel président père de famille se serait comporté de cette manière ?

Dans le domaine des relations internationales aussi, elle fait profiter son gouvernement et son pays de la sympathie qu’elle inspire. Ses rapports avec d’autres femmes politiques ou chefs d’Etat, notamment Ségolène Royal, Hillary Clinton et aussi Angela Merkel et Cristina Fernandez sont plutôt chaleureux et esquissent une ébauche de réseau de complicité féminine qui aurait peut-être pu s’étendre avec le temps.

Elle ne peut pas se représenter constitutionnellement. Mais si elle aura été la première femme présidente de la Concertation, elle sera aussi la dernière. Alors que son taux de popularité culmine, elle ne peut empêcher le candidat de sa formation Eduardo Frei, ex président, de perdre les élections. Elle ne peut empêcher la droite de passer pour la première fois en vingt ans. On lui reprochera de n’avoir pas su faire gagner son camp, un camp qui trop souvent ne l’avait pas soutenue ni elle ni ses femmes ministres.

Résultat, selon les sondages chiliens de l’époque, 84,7% des femmes et 78% des hommes chiliens ont jugé que les hommes politiques discriminaient les femmes et 65,1% des personnes interrogées ont dit que la Concertation, c’est-à-dire son propre camp, n’avait pas suffisamment appuyé la présidente.

N’importe. Au moment de quitter le palais de la Moneda, la Presidenta revient sur l’impact symbolique de ce premier mandat: « Je pars la tête haute – déclare-t-elle – satisfaite de ce que nous avons accompli et contente de ce que cette maison ne sera plus seulement la maison des présidents du Chili mais celle des présidents et présidentes du Chili ».

Les études sur le leadership politique montrent que l’efficacité d’un leader se mesure à sa capacité à détruire les stéréotypes négatifs. S’il les renforce, il va au mur. On peut conclure que Michelle Bachelet non seulement ne les a pas renforcés mais qu’en général elle les a démontés et cela non seulement pas le style, l’être mais aussi par le faire. Ce qui m’amène au troisième point d’interrogation.

A-t-elle gouverné pour les femmes ?

Dans son discours du 21 mai 2008, la présidente chilienne prononce cette phrase : « Mon devoir est de protéger les femmes du Chili ». Sa première mesure, un gouvernement strictement paritaire fait figure, dit María de los Ángeles Fernández5, de révolution copernicienne. Avant elle, le seul à le faire fut José Luis Rodríguez Zapatero en Espagne. Rappelons que la loi française sur la Parité ne s’applique pas dans le principe à l’Exécutif. Michelle Bachelet aura été la première femme chef d’État à prendre une mesure de cette nature. Selon Lorena Fries6, pour Michelle Bachelet, la parité aura plus signifié la démonstration de la capacité des femmes à gouverner qu’une stricte redistribution numérique des pouvoirs et des responsabilités. Au cours de ses quatre remaniements ministériels, la Présidente déplacera ou remplacera des femmes mais réussira à garder une moyenne de 45%. Observons quand même qu’au total la participation des femmes au gouvernement aura diminué, sous la pression, entre le début et la fin du mandat.

Dans son programme de gouvernement, elle annonçait : « Nous les femmes devons non seulement avoir les mêmes droits que les hommes, mais également, à travers une véritable politique d’appui, exercer tous ces droits. Qu’une femme soit présidente ne doit pas être considéré comme une exception (una rareza) mais comme une prédiction (un augurio) ».

Quatre objectifs avaient été fixés à la politique de genre en accord avec le Servicio Nacional de la Mujer (SERNAM) :

1. Éliminer ou réduire les discriminations contre les femmes.

2. Éliminer ou réduire les écarts entre hommes et femmes.

3. Augmenter les droits et les responsabilités des femmes dans la sphère publique et des hommes dans la sphère privée.

4. Accéder à plus d’égalité entre les genres et à une notion anglo-saxonne empowerment en anglais, empoderamiento en espagnol, intraduisible en français, et que je décrirai comme la prise en charge par les femmes elles mêmes de l’acquisition de leurs droits aussi bien que de leur devenir collectif et universel.

On peut imaginer que les résistances à ce beau programme n’ont pas manqué. Outre les attaques qui sont réservées à la présidente elle-même, notamment sur sa mollesse ou sa faiblesse, on s’en prend à ses ministres femmes, notamment sa ministre de l’éducation, d’origine indigène, qui ne s’est pas révélée très efficace. Accusée de n’avoir pas su gérer un scandale de corruption dans ses services, elle subit l’humiliation d’être démise de ses fonctions par le Parlement. De bonnes ministres sont contraintes à la démission, pour un prétexte, comme la ministre Secrétaire générale de la Présidence,  la ministre de la Défense et la ministre de la santé, à qui on ne pardonne pas au fond d’avoir voulu établir un système de distribution gratuite de la pilule du lendemain. Et au finale la parité sera quelque peu écornée, dans la qualité plus encore que dans la quantité.

Ce qui frappe, c’est que personne ne défend ces boucs ou ces chèvres émissaires. Ni les partis, ni les élus ni les femmes, encore moins la presse majoritairement dans l’opposition. On connait en France l’hostilité des partis même de gauche à soutenir les femmes, qui a du entrainer une modification constitutionnelle en préalable à la loi sur la Parité. Au Chili de même, les partis politiques continuent à opposer des barrières à la présence féminine dans les postes élus. Le déficit de candidates des partis entraîne leur pénurie au Parlement d’où le pourcentage misérable qui n’a pratiquement pas augmenté, pendant le mandat de la Présidente, de conseillères et de maires, de députées et de sénatrices. La symbolique de l’élection d’une femme n’entraîne pas nécessairement toutes les autres vers des élections massives. Loin de là.

Or c’est cette présence massive d’élues femmes au parlement qui permettrait de faire passer les projets de loi en faveur du genre. Exemple : Le 29 octobre 2007, la Présidente a envoyé au Congrès  un projet de loi qui établit la représentation équilibrée d’hommes et de femmes avec des niveaux minimum de participation féminine et des stimulations financières pour les partis et pour les candidates élues. Une sorte de loi sur la Parité, baptisée ley de cuotas. Le projet provoque l’opposition majoritaire des députés alors que les citoyens y  étaient favorables. La loi ne passera jamais. Le système électoral chilien binominal, issu de la dictature, pire encore que le système majoritaire, affecte le mode d’élection proportionnel dans son ensemble et accentue les difficultés pour les femmes.

L‘absence de réseaux de femmes et le peu de soutien des mouvements féministes renforce la solitude des ministres impliquées. Personne n’est monté au créneau pour les défendre lorsqu’elles ont été attaquées. Quant à la presse majoritairement de droite, elle ridiculise, exagère, noircit  et désinforme. C’est plus facile avec les femmes quand on les représente usurpant un pouvoir illégitime pour elles. La force de Michelle Bachelet est d’avoir le sens de l’humour et d’être peu susceptible, ce qui a fini par user la force destructive des médias.

Verre à moitié plein. Verre à moitié vide. Dans ce dernier, bloqués par la puissance de l’Église, les droits sexuels et reproductifs, où malgré la présence d’une féministe agnostique à la tête de l’État, le Chili reste très à la traine. La laïcité à la française manque. La pratique du débat public aussi. L’avortement n’est pas reconnu .La pilule du lendemain a fait l’objet d’une polémique  Et la loi cadre sur les droits sexuels et reproductifs, envoyée au Parlement, s’est soldée par une levée de boucliers et un mécanisme inégalitaire où les femmes les plus démunies n’ont pas accès à la pilule, tandis que celles qui en ont les moyens peuvent se la procurer en pharmacie. D’une façon générale, une femme, qu’elle soit ministre ou présidente, n’a pas droit à l’erreur. Sinon, c’est toutes les femmes qui trinquent.

En revanche,] dans le verre à moitié plein, il convient d’abord de faire la part entre les réformes concrètes du court terme qui peuvent être détournées par un autre gouvernement et la transformation de la culture et des mentalités qui ne seront évaluées qu’a long terme.

La marque matérielle de la politique pro genre de MB est d’avoir cherché à éliminer les inégalités, du berceau au cercueil, en commençant en amont par la création massive de crèches, de maternelles et d’une couverture enfantine, en aval par l’universalisation des retraites. Cette importante réforme, qui est une marque de son programme de protection sociale et de recul de la pauvreté, prévoit la garantie d’une pension solidaire de base aux femmes qui n’en avaient pas, que ce soit les travailleuses ou les femmes au foyer les plus démunies. D’autres mesures développent des programmes pour faciliter l’intégration des femmes  au marché du travail et à l’emploi, et établissent l’égalité salariale entre hommes et femmes. D’importantes avancées ont été accomplies dans les domaines liés à la famille, la maternité, le travail, les droits du travail, la violence domestique et sexuelle, le harcèlement sexuel au travail, le trafic de personnes ainsi que, dans le milieu professionnel, des lois qui améliorent les conditions de travail des femmes.

La Présidente a contribué en personne ou par l’intermédiaire de ses ministres à des réunions et des colloques de pays de la région sur les femmes, et sa ministre du SERNAM (le Service national des femmes), a été élue à la présidence de la Commission interaméricaine des femmes.

En ce qui concerne l’objectif de la transformation à long terme de la culture machiste, les prémisses en paraissent plus originales et peut-être –sait-on jamais- plus prometteuses. La promotion d’une culture de l’égalité inclut la participation de plus en plus élevée des hommes à la sphère domestique et une nouvelle image de soi pour les jeunes femmes qui se perçoivent désormais comme sujets et protagonistes de leur vie aussi bien que de celle de la société.

Pour juger de l’amélioration, allons aux résultats et à l’approbation. En termes internationaux, le Chili de Michelle Bachelet est passé au premier rang dans le classement de la Banque mondiale en 2008 pour les opportunités pour les enfants. Dans le classement mondial de l’IPG à partir de 2006, le pays a monté de neuf places. (de la 61e à la 52e place).

En termes d’image au Chili même, les sondages de 2008 montrent que 59% des Chiliens trouvaient que la situation des femmes avait progressé avec une femme présidente, 64,8% jugeaient que le traitement des femmes dans la vie quotidienne s’était amélioré. Quant à la parité, elle attire l’approbation de 60,9% des femmes et de 48,1% des hommes.

Des réponses aux trois points d’interrogation, nous pouvons tirer, nous citoyennes électrices, quelques leçons. La première est qu’il n’est pas indifférent, au plan symbolique, après des siècles d’absence, qu’une femme soit élue à la magistrature suprême. Mais il ne suffit pas qu’une femme soit élue pour que les effets indirects de son élection profitent aux femmes, il faut encore qu’elle gouverne bien. Et il ne suffit pas qu’elle gouverne bien comme Angela Merkel, il faut qu’elle ait un projet féministe comme Michelle Bachelet. Et il ne suffit pas qu’elle ait un projet féministe, il faut qu’elle soit suivie par les partis et par les parlementaires comme en Espagne, donc qu’il y ait davantage de femmes parmi les élus et à l’intérieur des partis. Pour cela il faut un soutien actif des citoyennes et des citoyens, il faut une masse critique de femmes élues et résolues à changer la répartition des genres. Il faut que les femmes prennent en main leurs destinées et accessoirement que le terme empowerment soit traduisible en français.

Ajoutons que la fragilité de la démocratie, c’est aussi ce qui fait sa force : la brièveté du temps d’un mandat. Il n’y a pas six mois, une présidente divorcée, agnostique, socialiste et féministe a remis les emblèmes du pouvoir, en plein tremblement de terre, à un président de droite, conservateur, catholique, marié et père de famille. Lorsque la présidente a téléphoné au nouveau président élu pour le féliciter officiellement, appel retransmis par la télévision, le président après avoir accepté les compliments, s’est empressé de passer le récepteur à son épouse afin que les deux s’entretiennent de sujets de femmes. L’ex présidente venait ainsi de réintégrer la sphère du privé incarné par la toute nouvelle Première Dame. Devant le pays entier, l’ex chef de l’État, en jupe, retrouvait une place qu’aux yeux de certains elle n’aurait sans doute jamais du quitter. La culture de l’égalité mise en œuvre par la Présidente rétrocédait à sa perspective familialiste traditionnelle. Les femmes étaient à nouveau menacées de redevenir des assistées. Après le grand pas en avant, le pas – petit ? grand ? – en arrière.]

«  Des droits sociaux garantis, voilà la définition du type de pays dans lequel nous souhaitons vivre », avait déclaré Michelle Bachelet au cours de son mandat et poursuivi. « Au Chili, le défi est encore plus fort. Parce que, si l’Europe a entamé une construction moderne de l’État de bienestar, de bien être, en partant de la gauche, nous nous le faisons à partir de la droite, à partir de la matrice néo libérale que nous a léguée le gouvernement militaire. C’est pourquoi le modèle chilien est si exemplaire. Parce que nous avons la conviction qu’un État de droit qui ne garantit pas de droits sociaux finit par être un État de droite ».

Le bilan de son gouvernement est donc moins à chercher dans les réalisations concrètes, la lutte contre la pauvreté, l’élimination des discriminations de genre ou dans les échecs de certaines lois à trouver un écho au Parlement que dans l’élaboration d’une culture alternative symbolique, morale et éthique. Elle a jeté les bases d’un État de droits sociaux humains en s’éloignant de la logique individualiste de l’assistanat pour se rapprocher de la notion de bien être, de qualité de vie et de participation citoyenne dont les slogans ont été Chile solidario, le Chili solidaire, Chile crece contigo, le Chili grandit avec toi.

En définitive la petite soldate Michelle Bachelet aura bien travaillé et en quatre ans, aura soulevé beaucoup de montagnes. Mais ces quatre ans ont volé si vite, comme le dit la chanson de Isabel Parra, qu’il reste encore beaucoup de chemin, un chemin qu’elle pourrait peut-être reprendre si elle était candidate et réélue en 2014. Au finale, la démocratie chilienne conduite par une femme féministe et laïque n’a pas basculé comme prédit, dans la guerre des sexes et au contraire a universalisé la lutte contre les violences de toute nature à l’égard des hommes autant que des femmes.

Conclusion

Le message essentiel du gouvernement de Michelle Bachelet, il est inscrit dans le Musée de la Mémoire et des droits humains de Santiago du Chili, inspiré et commandé par elle, qui restera le monument testimonial, ancré dans la pierre, de son gouvernement. « Je crois – avait-t-elle dit en avril 2007 – que ma réaction spontanée est de transformer mes douleurs en une force constructive. Cela ne veut pas dire que je les nie ou que j’accepte l’inacceptable mais que ces situations qu’il m’a été échu à moi comme à beaucoup d’autres de vivre, ont des causes que nous devons corriger pour apprendre à vivre en société. Donc ma préoccupation est de créer les conditions pour que cela ne se reproduise plus jamais ». Cet engagement, clairement inspiré de la lutte pour les droits de la personne humaine bafoués sous la dictature militaire s’applique également à la lutte des femmes pour leurs droits. Pardonner oui. Oublier jamais. Seule une femme, victime d’une dictature historique et discriminée pour son genre, pouvait à la fois représenter et incarner une forme de réconciliation, entre les citoyennes et les citoyens, et entre les citoyens eux mêmes.

Michèle Sarde

Intervention à l’Assemblée des Femmes, La Rochelle, 25 août 2010 : « L’Ascension sans la chute de Michelle Bachelet, Présidente de la République chilienne »

1. Sonia Montecino, Madres y huachos: alegorías del mestizaje chileno. Santiago: Editorial Cuarto Propio, CEDEM, 1991.

2. “Género en el poder: Alemania y la Canciller Federal Angela Merkel” in Teresa Valdés, Ed., ¿Género en el poder? El Chile de Michelle Bachelet, Santiago: CEDEM, 2010.

3. “La agenda de género en el Gobierno de Cristina Kirchner” in Teresa Valdés, Ed., op. cit.

4. Isabel Parra, Pasaron volando. Video de Tita Parra disponible sur YouTube: http://www.youtube.com/watch?v=bSBZSGHwEB8

5. “Análisis exploratorio de la presidencia de Michelle Bachelet” in Teresa Valdés, Ed., op. cit.

6. “Avances y desafíos en torno a la autonomía política de las mujeres” in Teresa Valdés, Ed., op. cit.

Les citations de Michelle Bachelet et les statistiques utilisées dans cette présentation figurent dans Teresa Valdés, Ed., op. cit.

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