Helene TremblayBonnes feuilles en avant première du livre Hélène Tremblay
À la découverte du résident de la planète terre

1er épisode

LE DÉBUT DU CHEMIN
C’est en parcourant les routes de l’Europe qu’est arrivé le moment où j’ai cessé de croire à la survie de l’humanité. Devant moi se dressaient la longue route déjà parcourue, mes connaissances accrues du monde, mes séjours dans les bidonvilles, ma présence à Chernobyle et… la guerre qui allait éclater en Bosnie quelques semaines après mon passage. Tout cela venait s’ajouter aux lectures des scientifiques qui ne nous donnaient pas beaucoup d’espoir.

Mais comment fait-on pour se lever le matin quand on ne croit plus à la survie de l’humanité? J’ai passé une semaine dans mon lit, dans la chambre de bonne que je « squattais » à Paris. C’était en 1992.
J’ai ouvert le livre de Peter Russel « La terre s’éveille », car je devais rencontrer l’auteur à Amsterdam une semaine plus tard. Dans cet ouvrage, il raconte les débuts de l’univers et il explique comment tous les éléments se sont mis en place pour produire le Big-Bang. Et là, sous les draps, je me suis dit que nous en avions besoin d’un deuxième et celui-là devait être le Big-Bang de la conscience humaine. Sinon, il se pourrait très bien que l’Humain soit invité à passer dans le « Club des dinosaures »….
S’il a fallu que tous les éléments soient présents au bon moment et à la bonne place pour que se produise le premier Big-Bang, j’ai pensé qu’il était donc nécessaire que la même situation ait lieu pour le second. Comment allions-nous accomplir une telle explosion ? Quelle était l’action à poser ? Telles furent mes questions. Comme je n’étais pas trop forte en science, mon idée d’une explosion était bien simple : réunir suffisamment de grains de poudre pour occasionner une explosion. J’ai imaginé un sac où dans lequel chacun de nous pourrait déposer ses grains de poudre.
Alors, toujours sous les draps, j’ai réalisé que tous les jours quand je me levais pour travailler sur le projet « Familles du Monde », je mettais mon grain de poudre dans le sac du possible Big-Bang de la conscience humaine. À ce moment-là, sûre de mon fait je me suis dressée afin de poursuivre ma mission de « présenter l’Humanité à l’Humanité ». Celle-ci n’a jamais su où elle allait, et elle l’ignore toujours . Le fait de croire avec certitude que je participe à cette possible explosion de la conscience me permet chaque matin de bondir du lit et de poursuivre mon chemin en souriant.

Les chemins de vie qui se présentent à certains d’entre nous sont parfois surprenants et le monde entier regorge d’histoires humaines et de routes parcourues. La mienne débute dans le rang 7 à Duparquet en Abitibi, au nord-ouest de la province de Québec, tout près de la frontière de l’Ontario, très près des territoires autochtones. Ma sœur dit se souvenir des familles nomades qui venaient, l’été, camper au bord de la rivière. Il devait se passer plusieurs années avant que je comprenne ce qu’était une frontière et réalise que ce mot est celui qui délimite nos relations avec les autres ; c’est aussi le mot qui a le plus contribué à fabriquer le monde dans lequel nous vivons. Il continue à sculpter nos haines et nos prisons.

Mon père, ne pouvant supporter la vie sans ma mère, l’avait amenée avec lui dans les bois où il travaillait à construire des scieries. Là deux cents hommes partageaient notre table. Ma mère cuisinait pour nous tous. Nous étions la seule famille, ma mère la seule femme et nous cinq, les seuls enfants sur ce chantier; moi j’étais la plus jeune. La forêt, cet endroit qui semble sans issue et dont la frontière est la piste de chacun sur le sol qu’il ne faut pas perdre de vue, fut mon premier terrain de jeu. Le matin, il fallait inventer la vie avec elle et le soir se mettre à l’abri des ours et autres compagnons de territoire.
Dès six ans, j’entrai au pensionnat et aux mains de religieuses qui allaient essayer de m’envahir , maîtriser l’être libre que j’étais et de m’établir de force des frontières. Six mois plus tard, ce n’était plus des ours dont j’étais méfiante mais plutôt de la parole humaine. Je ne voyais mes parents que trois fois par an . De cette mise en cage si jeune, allait sortir la rebelle que je suis. 30 ans devaient s’écouler avant que je puise reparler de foi et d’admette que j’en débordais.
Aujourd’hui, j’éprouve une très grande compassion pour les êtres prisonniers de leurs traditions, de leurs tabous, de leurs croyances et même de leur famille. Tant d’humains sont prisonniers ! Peut-être êtes-vous, vous aussi, sous l’emprise de gens ou d’idées qui vous font tourner en rond ? Se peut-il que vous teniez dans vos filets des personnes ou des pensées et cela tout à fait inconsciemment ? Quelqu’un est-il devenu votre prisonnier?
De cette époque, je remercie les bois et les pensionnats de m’avoir appris une chose : mon amour du silence. Bavarde comme je suis, le silence a pris, dès les premiers instants de ma vie, les moyens forts pour m’apprivoiser à sa beauté.
Il n’y eut pour moi aucune vie de village, de ville, de sorties entre amies de tout ce qui nous forme dans notre environnement et notre société. Il me semble qu’encore aujourd’hui, je ne sais toujours pas vivre en société. La forêt est encore aujourd’hui ma salle de réunion, ma chapelle, mon refuge. Un jour d’hiver, j’ai invité une jeune Sénégalaise et son frère à venir dans les Laurentides parcourir ma piste en raquettes. Quand nous avons commencé notre marche, ils ont manifesté leur joie de découvrir la forêt : “Je m’étais toujours demandé ce qu’il y avait dedans” déclara le jeune homme.
Ce qu’il y a dedans ? La forêt contient mon âme, elle est ma salle de réunion, mon lieu de méditation et c’est là où je suis moi à part entière. Dedans il y a ma piste. La terre sans vie est une terre sans pistes. La mienne contribue à me garder connectée à tous les êtres vivants et à me souvenir des chemins parcourus sur tous les continents. J’y pratique la vie au moment présent ainsi que ma reconnaissance envers elle et à sa beauté. J’y pleure et j’y chante et j’apaise cette angoisse existentielle qui allait m’habiter toute mon existence. Qui suis-je? Où vais-je?

A part la nature, je ne savais rien de ce que la vie offrait. L’information venait petit à petit. Non, l’humanité n’habitait pas toute uniquement en forêt. Je l’ai appris et je suis devenue avide de comprendre. Vers neuf ans, on m’apprit que la reine d’Angleterre, était notre reine, et qu’elle venait nous visiter en bateau sur les Grands Lacs du Canada. Notre reine? Nous avions une reine? Je n’en n’avais jamais entendu parler. Cependant, les Grands Lacs canadiens, je les connaissais : ils étaient toujours là quand nous sortions du bois. Ils m’ont légué l’attrait de l’immensité et cette certitude qu’il y avait au-delà de ma vie quelque chose de grand. En écrivant ces mots, j’ai soudainement envie d’aller voir l’horizon. Parfois, je pleure quand je le contemple comme quand on est devant un être aimé que nous n’avons pas vu depuis longtemps.

Chaque sortie des bois était un nouvel apprentissage. Lors de l’une d’entre elles, je me suis retrouvée avec de jeunes garçons de mon âge qui déclaraient d’un ton sûr et certain que « toutes les femmes étaient des emmerdeuses ». Voilà donc une nouvelle intéressante à recevoir quand on ne connaît pas encore le monde et que tout ce que l’on en a vu, ce sont des hommes qui sortaient des bois en courant, heureux d’aller voir enfin les femmes. Une bonne chance que j’avais déjà commencé à me méfier du discours humain.
Je suis devenue curieuse. Quel était donc ce monde d’emmerdeuses dans lequel je vivais et auquel, semblait-il, j’appartenais ? Qu’avais-je d’autre à apprendre? À dix-sept ans, je traversais seule le Canada en auto-stop pour un premier apprentissage du temps, de la distance et de la confiance en moi-même. Puis à 19 ans, je vivais une année en Allemagne, une autre en Italie et une autre à Paris. Ces séjours, agrémentés d’un six mois en Turquie comme hôtesse au club Méditerranée de Kusadasi, m’ont appris que je venais de loin et à quel point ma naïveté était américaine. Mon éducation en tant que citoyenne du monde commençait déjà.
Je devais apprendre à vivre dans le monde, dans notre monde, dans mon monde, sur cette planète et dans mon jardin. Une recherche qui n’aura de fin que la mienne.
XXXXXXX fin épisode 1 bonnes feuilles
Au début des années 80, j’étais « TV producer » dans une agence de publicité à Paris, entourée de gens qui disaient faire partie des plus grands communicateurs au monde. Les termes « village global » et « communication internationale » étaient sur toutes les lèvres et les avancées technologiques ainsi que la capacité de voyager étaient de plus en plus à la portée de tous. Mes vacances consistaient à visiter le monde afin de voir, connaître et découvrir. Pendant l’une de ces vacances j’étais allée au Sri Lanka où mon ami Jean avait un contrat de six mois. Je pris le temps et allai en solitaire visiter les Îles Maldives où il est possible de jouer à « enfin seule sur une île déserte! » et s’imaginer pour un moment que l’on a fuit le monde. Un jeu que j’aime tant! J’avais loué, avec un jeune homme belge, rencontré sur place, un bateau de pêcheur accompagné de son marin. C’était simple : le midi nous trouvions une île habitée pour nous nourrir et le soir une île déserte pour dormir. Nous n’avions pas peur du soleil, des tsunamis, des terroristes ni des violeurs; le monde était à nous et il serait, nous en étions convaincus, de plus en plus beau et gentil.
Un jour, alors que je faisais le tour d’une des petites îles de sable à l’heure où tous cherchent l’ombre pour se reposer et que tout est calme, je pris conscience qu’une jeune fille me suivait et m’épiait tout en se cachant derrière les palmiers et les cocotiers. Je faisais semblant ne pas m’en rendre compte, la laissant à sa curiosité. Il est bien difficile de ne pas être vu dans ces petites îles. J’avais même surpris sous la lune des femmes se cacher pour prendre un bain tout habillées. Le monde… je le découvrais n’appartenait pas aux femmes. J’apprenais à reconnaître ma liberté.
De retour sur la plage où nous attendait le voilier, là où il n’y avait plus de cocotiers pour jouer à la cachette, nos regards se croisèrent et échangèrent, en quelques secondes, entre cette jeune fille et moi il y eu une longue conversation muette et remplie de questions. Comment se fait-il que nous sommes toutes deux sur la planète terre et si ignorantes de nos vies respectives? Comment pouvais-je être source de curiosité?
– Que deviendras-tu dans cette petite île? lui demandait mon regard.
– D’où viens-tu? Où vas-tu? me disait le sien.
J’ai emporté avec moi sa question et depuis je n’ai cessé d’y répondre. Cette jeune fille ne saura jamais l’importance que son regard inquisiteur et curieux a eu sur ma vie. Il fut l’un des déclencheurs qui ont guidé ma pensée vers cette question: « Comment se fait-il, que nous allions commencer le 21ème siècle et que peut-être 80 % des gens viennent au monde sur terre, meurent sans avoir la moindre idée de l’endroit où ils sont passés dans l’univers et ne sachant même pas avec qui ils ont partagée la planète?”
La question revenait sans cesse. Je me réveillais la nuit et j’essayais de m’imaginer la vie quotidienne dans les autres pays et je n’y arrivais pas. Je me retrouvais devant ma propre ignorance. Je pensai alors que le plus grand et le plus beau défi des communications internationales était que dès notre arrivée sur terre, nous tous citoyens du monde, ayons accès, à l’information qui nous dit avec qui nous partageons la planète. C’est ainsi que je décidai de chercher le moyen et l’outil pour présenter l’Humanité à l’Humanité. J’ai choisi la vie quotidienne des familles et de tracer ma piste sur les routes du monde.
J’ai aujourd’hui vécu dans les familles de 116 pays et je crois que, malgré les technologies de communication accessibles, le défi de communication que je me suis donné il y a 25 ans, reste encore à rencontrer. Je vais un peu plus loin maintenant. Mon angoisse existentielle est devenue le moteur de mon action et je demande que l’accès à l’information de qui nous sommes, où nous sommes dans l’univers et avec qui nous partageons la planète bleue soit accessible à tous, les milliards que nous sommes, nous les citoyens du monde.
Alors seulement pourrons-nous clamer haut et fort qu’il faut être bons envers les autres et prendre soin de notre planète. Aujourd’hui, nous allons à travers le monde en déclarant qu’il est urgent de le faire. Nous avons même peur qu’il soit même trop tard. On crie : « sauvons la planète », car nous n’osons pas crier : « sauvons l’Humanité ».
La majorité de l’humanité n’a encore aucune idée de quoi l’on parle et ne comprend pas notre panique. Comment peut-on se préoccuper de la fin quand on n’a aucune idée du début de notre aventure?

Le quotidien des familles du monde est l’information idéale pour connaître la vie sur terre et pour comprendre avec compassion les autres. Dès les premiers mois sur la route de ce qui allait devenir un projet de vie, je rêvais de distribution globale: que La Collection Familles du Monde se retrouve dans toutes les familles endroits du monde. La recette me paraissait si simple. En plus, dès le début, ceux que je visitais m’avouaient vouloir aussi connaître le monde. Certains étaient même prêts à prendre la route avec moi.
Je me souviens lors de mon séjour chez les Huli en Papouasie Nouvelle Guinée, alors qu’il y avait une guerre tribale dans notre clan, la première des cinq épouses du chef Alembo lisait la Bible, assise près du feu en attendant que l’eau bouille. À ce moment, je me suis dit que si la Bible est arrivée jusqu’ici, pourquoi pas la collection « Familles du Monde »? En exposant cette idée quelqu’un plus tard m’a fait cette remarque : « Oui, mais Hélène, ça leur a pris 2000 ans.» Et ma réponse fut: “Puisque nous sommes si bons et si avancés en communication aujourd’hui, cela devrait nous prendre 20 ans ».
Les obstacles ont été nombreux et j’ai dû souvent calmer mon impatience. Je me suis libérée du mot « temps » et j’ai accepté l’idée qu’il soit possible que d’autres poursuivent après moi ce grand projet de communication. Je n’ai jamais abandonné et on me dit un modèle de persévérance. Pourtant si j’avais quinze ans aujourd’hui, on me cataloguerait comme « décrocheuse », terme utilisé dans ma société pour définir ceux qui arrêtent l’école sans diplôme ou formation spécialisée. Ils sont de plus en plus nombreux actuellement et notre collectivité cherche les outils et les moyens pour les garder en classe. Quand tant de gens veulent sortir des rangs, il me semble que les outils que nous devrions trouver sont ceux qui permettraient un nouveau regard sur les institutions d’éducation. Et ceci dans le monde entier.
Je ne savais pas vraiment ce qu’était le décrochage puisque les études universitaires étaient alors un privilège financier réservé seulement à quelques individus d’une famille nombreuse. Encore aujourd’hui, l’intérêt des parents à entamer de grandes dépenses pour pousser leurs enfants vers l’éducation diminue avec le nombre de leur progéniture. J’étais le cinquième enfant, je n’étais ni entourée ni guidée et je ne savais pas qu’à travers les études je devais faire ma place dans la société. En fait, je ne savais pas ce que c’était ni l’intérêt d’en faire partie. Certains se voyaient clairement médecins, avocats, infirmières, enseignants ou politiciens, d’autres se figuraient fonctionnaires! On parlait de sécurité et c’était pour moi le premier contact avec ce mot. Je n’ai pas cherché à le comprendre car il n’évoquait rien de particulier chez moi. Puis, il y avait les autres, ceux qui remettaient tout en question, société et religion. Ils parlaient du monde à découvrir. J’écoutais plus attentivement.
J’aimais apprendre et j’allais le faire autrement que sur les bancs de l’école et sur le marché du travail. Ce que je devais accomplir n’apparaissait pas encore sur la liste du bureau d’emploi. Mes enseignants se trouvaient partout sur la planète. Ils étaient si nombreux qu’il fallait aller à leur rencontre. J’ai pris la route munie des handicaps et des forces de ceux qui savent décrocher de leur famille, du système d’éducation ou de la politique. Ce n’est pas plus facile ou plus difficile. Il est question ici de choix et de liberté ainsi que d’apprendre à les assumer et à les vivre fièrement Certaines philosophies affirment que le premier choix que nous faisons est celui de naître. Que sortir du ventre de sa mère est notre première volonté. Si cela est vrai, cela voudrait dire que l’Humanité a accepté de vivre sur cette planète. On pourrait aujourd’hui se demander ce qui nous attire tant vers l’autodestruction.
Ma sœur aînée, ma banque de souvenirs, me dit que si l’enfant que j’étais,vivait aujourd’hui, je serais sur le Ritalin ou autre médication du genre. On m’aurait droguée pour me retenir, pour me plier au système et rendre la vie plus facile aux autres ! Si cela avait été le cas, ce sentiment puissant qu’il me fallait suivre une voie différente des autres ainsi que cette curiosité qui m’habitaient se seraient-ils éteints ?
Si Obélix est tombé dans le chaudron de la potion magique de la force qui l’a rendu invincible, moi je suis tombée dans la potion de la liberté. Elle fait partie depuis toujours de ma recherche et c’est avec elle que j’ai observé le monde. Je n’avais pas de rapport universitaire structuré à remettre, je ne savais pas ce qui était à la mode, ce qui était « branché » ce qui était « in », et ni ce qui aurait dû me faire courir pour remettre un reportage au Canada, en France, aux États-Unis ou en Russie. J’observais l’humanité tout simplement afin de la faire connaître aux autres. Mon rapport institutionnel et mon reportage allaient être mes livres, mes photos et mes conférences, mais aussi ma transformation personnelle et mon assurance quand je déclare qu’il est essentiel de regarder différemment le monde

LA PISTE
Je suis partie à la recherche d’une famille représentant la majorité, dans tous les pays du monde et c’est cette quête qui a structuré ma vie, mes voyages, mes observations et mes connaissances de l’humanité.
Mes familles sont choisies en fonction de profils statistiques détaillés et elles reflètent fidèlement les caractéristiques propres à chaque pays. Si, par exemple, la majorité de la population d’un pays est rurale, la famille choisie pour le représenter sera rurale. Urbaine? Elle sera urbaine et percevra le revenu familial moyen. Le nombre d’enfants correspond à la moyenne nationale. La maison familiale doit aussi représenter l’architecture et le niveau de vie prédominants dans le pays. Si le plus grand nombre, comme en Ethiopie, vit éloigné des routes, je marche pour trouver ceux avec qui je partagerai le quotidien de ce pays.
D’autres facteurs influencent également le style de vie : l’accès à l’électricité, à l’eau potable et aux routes principales. Les problèmes majeurs d’un pays doivent aussi être pris en considération : la déforestation, la surpopulation, la migration vers les villes, les inégalités des classes sociales, la propriété terrienne. Il est constructif de consulter une carte géographique quand on essaie d’imaginer qui y vit, quels sont les climats et la topographie. La vie est bien différente en altitude, sur un littoral, dans le désert, dans les pays affectés par la mousson, dans les villes de 10,000, 100,000, de 1 ou 10 millions d’habitants. Ma méthode consiste donc à compiler réunir toutes ces informations et trouver et trouvé les réponses à mes questions, je suis alors prête à commencer ma recherche de la famille.
De telles données sont très révélatrices de la personnalité d’un pays. Elles sont reliées aux conditions de vie de chacun d’entre nous. Ainsi, lorsque je me retrouve dans un pays où il n’y a pas de renseignements indiquant le nombre de jeunes de seize ans qui fréquentent l’école, qui sont au travail ou sans emploi parce que cette recherche n’a pas été menée, je ne peux m’empêcher de me demander ce que fait ce pays pour ses jeunes.
Quand toutes les informations me guident dans une région spécifique du pays, le personnel des Nations unies établit un contact avec des professionnels locaux qui travaillent sur le terrain. Fréquemment, des sessions de groupes sont nécessaires pour établir les caractéristiques principales et trouver celui ou celle qui connaissait sa communauté de manière suffisamment intime pour frapper aux bonnes portes et me présenter aux familles. Souvent ce sont des enseignants, des infirmières, des médecins. Si la personne qui m’accompagne lors de ce premier contact, afin d’obtenir la réalité de la vie de tous les jours, jouit de la confiance de tout le monde, je bénéficie alors presque spontanément du même traitement. C’est un élément crucial puisque les familles ne sont pas avisées de mon arrivée.
Lorsqu’il est nécessaire de recourir aux services d‘interprètes, je leur demande de limiter leur présence à quelques heures par jour afin d’être seule avec la famille le reste de la journée. Il se trouve toujours quelques étudiants de niveau secondaire qui se font un plaisir de venir pratiquer l’anglais, et cet effort pour essayer de se comprendre nous procure à tous des moments exceptionnels. Cependant, même s’ils appartiennent au même pays, j’ai souvent eu l’impression que la présence des interprètes rend la famille mal à l’aise. Ils proviennent généralement de la ville et j’ai souvent constaté la difficulté qu’ils éprouvent à vivre dans la simplicité et la pauvreté de leur propre environnement rural.
Nous visitons trois, quatre, cinq familles et puis j’en choisi une. Voilà! Je pose mes sacs toujours avec ce sentiment d’arriver enfin chez moi. Une journée, j’accompagne la femme, une autre je vais suivre l’homme et la suivante, j’escorterai les enfants. Ensuite je mets toutes ces journées-là en une. Si je passe de deux à trois semaines par pays pour accomplir ma recherche, je vis quatre jours dans la famille. J’ai essayé cinq jours, mais la cinquième, je sentais un malaise. C’était trop pour mais je ne savais pas pourquoi. 20 ans plus tard, j’ai appris que pour les Bédouins, les hommes du désert au Moyen-Orient, l’hospitalité est de trois jours. Après, disent-ils, « l’invité est comme un fromage qui commence à sentir fort! » Il faut savoir arriver et savoir partir.
À tous ceux qui ont eu la gentillesse de m’aider dans cette recherche d’une famille « idéale pour représenter leur pays, » j’ai parfois dû paraître exigeante. Compte tenu des profils établis, j’insistais pour trouver une famille qui comptait un enfant de plus ou de moins; une maison moins grande ou moins coquette…ou même un chef de famille exerçant un autre métier. J’ai tenu à respecter ces critères de manière que chaque lecteur puisse dire : « Si j’étais né dans ce pays, c’est ainsi que je vivrais! »
Aujourd’hui, quand j’observe les gens souvent ma pensée déroule comme dans un film, la vie de l’humanité. Je vois des choses, j’entends des conversations et soudain le film s’arrête sur une scène, un être, une émotion vécue quelque part sur la planète. Je suis citoyenne du monde et habitée de son humanité.
Il n’est pas nécessaire de connaître toutes les langues du monde pour se parler. Les communications avec « mes familles » passées par le regard et aussi par l’interprétation que notre corps déduit du langage du cœur.
Imaginons-nous tous complètement couverts, vêtus de la tête aux pieds, n’ayant que notre regard pour communiquer, qu’y mettrions-nous? De la colère, de la haine, du mépris, de la vengeance? Ou peut-être de l’amour ou de la compassion et de la tendresse? Pour communiquer avec l’Humanité, c’est notre regard que nous devons habiller!
Ce livre est une histoire de regards et un grand voyage au coeur de l’Humanité.

REGARD
Il y a dans les racines de mon projet un fondement culturel. Je l’ai conçu parce que ma langue maternelle est le français et que le mot « regard » en fait partie. En anglais il n’existe pas et plusieurs termes sont nécessaires pour remplacer toutes les définitions que nous trouvons dans ce seul mot français: look, glance, outlook.
Il y a peut-être aussi un fondement psychologique dans mon attirance au regard. Alors que je visitais les familles d’Europe, mon père est venu me visiter. Un soir, à Paris, autour d’une table avec des amis, il a déclaré à tout le monde que bébé, j’étais laide. On ne me l’avait jamais dit. Il a ajouté que comme les gens n’osaient pas l’exprimer, ils s’exclamaient. « Vous avez vu ces beaux yeux! » J’ai compris alors, un peu plus, pourquoi le regard a toujours été pour moi un outil important de communication.
J’étais influencée aussi par mon travail en publicité. Au tout début de la conception de ce projet, j’ai imaginé présenter les gens de la planète en les photographiant en gros plan. Ceci, afin de découvrir le langage des yeux et d’aller puiser dans chaque regard l’histoire d’une vie. J’ai rapidement compris qu’il était essentiel de présenter les gens dans leur environnement J’ai imaginé observer la scène en utilisant des lentilles de caméra un peu plus larges et c’est à ce moment-là que m’est venue l’idée de la famille: le lieu où j’apprendrais à connaître les hommes, les femmes et les enfants.
L’Humanité allait être mon chemin initiatique vers la compréhension de ma vie sur terre, elle allait devenir mon maître et transformer mon propre regard. Je suis une observatrice de la vie. Je la contemple comme on admire un tableau dans une galerie d’art. Je bouge quand le tableau exige trop de moi, qu’il tente de me happer et de m’inclure dans sa fixité. Je ne peux pas faire partie du tableau et le regarder à la fois. Je vais de maison en maison retrouvant ma solitude, cette grande amie, qui a toujours tant de choses à me dire et qui m’aide à comprendre. Régulièrement je lui demande : « Mais que veux-tu de moi? ».
Je me suis donné un objectif mais je me suis vite aperçue que la vie en avait également un pour moi. J’ai souvent pensé en me penchant sur ma table lumineuse que c’est elle qui avait pris les photos. Comme si elle avait saisi des choses que je ne voyais pas mais que je devais découvrir plus tard. Une fois de retour, la leçon continuait.
Lorsque j’ai vu pour la première fois la photo de la famille Ramirez du Honduras (photo), j’ai presque été déçue. Je regardais les enfants qui semblaient si bien se porter en pensant que tous ceux qui regarderaient cette photo me sortiraient la classique : «Ils sont pauvres, mais ils sont heureux. » J’avais l’impression qu’avec cette photo, je n’arriverais pas à communiquer à ma société, aussi friande de pauvreté que de richesses, la vie des gens de ce pays, le deuxième plus pauvre des Amériques.
Oui, ils paraissent se porter très bien, mais pourtant pendant de longues périodes de l’année, Emilia ne dispose que du maïs dont elle fait les tortillas pour nourrir ses enfants. Cherchant à comprendre, je regardais cette photo et mes yeux chaque fois se fixaient sur le sourire d’Emilia. Une femme accueillante, qui dès le réveil, souriait et chantait. Elle avait un regard rempli d’amour et était toujours accessible à ses enfants. Dans l’obscurité de la nuit, c’est sa voix qui résonnait encore alors qu’elle racontait sa journée à son nouveau compagnon et père de son cadet. La rivière à trente minutes de marche, une maison ouverte aux vents et au froid, les enfants d’Emilia étaient souvent sales et morveux! Malgré tout, ils partageaient une belle complicité avec leur mère et ils étaient écoutés par elle. J’ai compris comment ces enfants reflétaient l’amour dont ils étaient nourris. Leurs yeux nous amènent directement à leur cœur.
C’est ainsi en pensant à toutes les familles visitées que j’en suis venue à la réflexion suivante : peu importe où l’on naît et dans quelles conditions, le premier et plus grand privilège est de venir au monde dans une famille de parents souriants, accueillants et aimants. Ne pas repousser ses enfants quand ils viennent vers nous, leur sourire, les aimer, voilà un énorme cadeau qui leur permettra de réaliser leurs projets tout en gardant l’espoir de réussir leur vie.
Que ce soit dans les bidonvilles ou dans les endroits les plus pauvres, où je croyais qu’il était impossible de vivre, j’ai pu découvrir des parents, qui se levaient le matin avec un sourire pour leurs enfants peu importe les conditions de leur vie. Des parents comme Emilia, il y en a partout dans le monde et ce sont leurs enfants qui sont les plus privilégiés. Cet amour n’a pas de frontières et aucun pays n’abrite tous les enfants privilégiés ; ce n’est pas une condition économique, c’est une faculté du cœur qui n’est offerte qu’à peu d’élus.
Imaginons tout simplement un enfant qui se réveille le matin devant des visages d’adultes grognons qui ne cessent de chialer, de se plaindre de tout, de ce qu’ils entendent à la radio, du voisin qui passe, du temps qu’il fait, de leur pauvreté. L’enfant grandit dans ce lieu de lamentations pour en sortir enfin le jour de son entrée à l’école. Il choisira instinctivement comme premiers amis les plus pleurnichards et les plus « chialeux Il choisira instinctivement comme premiers amis les plus pleurnichards et les plus « chialeux ». Combien de temps lui faudra-t-il pour voir les beautés du monde et pour que la magie prenne place dans sa vie ? Il est reconnu que je viens d’une société où la plainte prend une place importante. Connaissons-nous l’effet de nos plaintes sur les générations futures?
J’ai souvent eu l’impression que dans ma société, plusieurs ont tendance à penser que le jour où tous les enfants seront propres, leurs vêtements et le décor de leur habitation impeccables, tous les enfants seront heureux. Je n’en crois rien ! Que tous les enfants du monde soient en haillons, (photo) les vêtements en loques, voilà qui est un détail peu important. Ce que nous voulons c’est que tous les enfants du monde aient un sourire aux lèvres et de l’amour qui se reflète dans leurs yeux. Que chaque parent et chaque société travaillent sur le concept que le regard de leurs enfants et de leurs citoyens reflète les qualités de l’âme : l’humilité, la dignité, l’intégrité, l’honneur, la sagesse, la justice, l’harmonie et l’endurance. Nous n’aurions que cet objectif en tête et le monde serait différent.
Peu importe le problème autour de nous ou sur la planète, si nous en cherchons la cause, nous trouverons à la racine un manque d’amour. Et la majorité du temps cette racine se retrouve au tout début de la vie, en famille. Nous discutons de tous les maux de la terre, mais rarement parlons-nous de la responsabilité de la famille dans ce qui se passe sur la planète. Si l’Humanité veut grandir en harmonie avec le tout, il me semble bien que c’est tout d’abord la famille qui est la première responsable.
C’est au sein de la famille ce microcosme de la société que naissent les sentiments qui engendrent la haine, la violence et les guerres. C’est aussi grâce à elle que germera la paix sur la terre. En ce sens, la famille a une obligation unique : celle d’enseigner la connaissance, la compréhension et la tolérance. Si avant de faire des enfants, chaque parent se posait d’abord la question de savoir si une telle charge lui sourit et surtout lui convient, est-ce que nous aurions des soucis de surpopulation? Aujourd’hui, alors que la survie de l’humanité et de la planète en dépend, la famille a le devoir de participer à l’éveil du citoyen du monde. Pour cela chaque parent a besoin des outils qui l’aideront à y connaître sa place dans le monde.

Hélène Tremblay

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