{"id":8518,"date":"2015-06-16T18:52:33","date_gmt":"2015-06-16T16:52:33","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=8518"},"modified":"2016-12-21T17:42:45","modified_gmt":"2016-12-21T16:42:45","slug":"bernard-cohen-pour-vassili-axionov-1995","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2015\/06\/bernard-cohen-pour-vassili-axionov-1995\/","title":{"rendered":"Bernard Cohen pour Vassili Axionov &#8211; 1995"},"content":{"rendered":"<p><strong>Bernard Cohen signe le 6\u00e8me article de notre s\u00e9rie \u00ab\u00a0le journalisme qui r\u00e9siste au temps\u00a0\u00bb son article est paru dans LIBERATION du\u00a0 20\/04\/1995<\/p>\n<p><\/strong><br \/>\n<strong>Axionov, roman avec cocos<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/medium_Axionov-Salon-du-livre-2005-001.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-8519\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/medium_Axionov-Salon-du-livre-2005-001-300x225.jpg\" alt=\"medium_Axionov Salon du livre 2005 001\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/medium_Axionov-Salon-du-livre-2005-001-300x225.jpg 300w, https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/medium_Axionov-Salon-du-livre-2005-001.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p><em>Dans \u00abUne saga moscovite\u00bb, l&rsquo;\u00e9crivain russe n\u00e9 en 1932 et install\u00e9 aux<br \/>\nEtats-Unis depuis 1981 raconte l&rsquo;histoire de l&rsquo;URSS stalinienne de 1924<br \/>\n\u00e0 1953, v\u00e9cue par une famille de m\u00e9decins et de militaires.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><strong>New York, envoy\u00e9 sp\u00e9cial<\/strong><br \/>\nTout comme Boulgakov \u00e0 ses d\u00e9buts, Vassili Axionov, 63 ans, a exerc\u00e9 jadis la m\u00e9decine, quatre ans \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital du Port de Leningrad et au dispensaire des tuberculeux de Moscou, et c&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;une<br \/>\ndynastie familiale russo-sovi\u00e9tique de disciples d&rsquo;Hippocrate qui lui sert \u00e0 brosser la fresque romanesque, jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour la plus ambitieuse qu&rsquo;on ait tent\u00e9e, de l&rsquo;URSS disparue. Une saga moscovite consacre ce rebelle de toujours, jet\u00e9 sur la route de l&rsquo;exil en 1981, vivant aujourd&rsquo;hui aux Etats-Unis et dont les livres sont adul\u00e9s par la jeunesse contestataire de Russie.<\/p>\n<p>C&rsquo;est donc d&rsquo;une plume clinique qu&rsquo;il recr\u00e9e, dans cette oeuvre \u00abh\u00e9naurme\u00bb, les embarras gastriques de Joseph Staline comme les pulsions impr\u00e9visibles des prisonniers du Goulag, la sexualit\u00e9 pathologique du<br \/>\nchef de la police secr\u00e8te stalinienne, Lavrenti Beria, comme l&rsquo;\u00e9veil \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 de tant d&rsquo;adolescentes emport\u00e9es dans le tourbillon po\u00e9tique de la R\u00e9volution. Sur pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, avec une suite pr\u00e9vue qui couvrira les ann\u00e9es brejn\u00e9viennes et la d\u00e9composition finale de l&rsquo;URSS, le lecteur est convi\u00e9 \u00e0 plonger dans le ravissement et l&rsquo;horreur, tour \u00e0 tour ou simultan\u00e9ment, \u00e0 revivre un peu de cette aventure collective<br \/>\nunique dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9, o\u00f9 les r\u00eaves sublimes se sont termin\u00e9s dans la boue et dans le sang.<\/p>\n<p>La saga des Gradov<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;avais envie depuis longtemps de me risquer \u00e0 une saga romanesque classique qui ne n\u00e9gligerait m\u00eame pas le c\u00f4t\u00e9 soap opera, car il y a du soap opera aussi dans le Guerre et Paix de Tolsto\u00ef, auquel je me r\u00e9f\u00e8re souvent et qui demeure un livre indispensable pour moi\u00bb, explique Vassili Axionov, dont les hardiesses linguistiques avaient fait dresser les cheveux sur la t\u00eate des censeurs brejn\u00e9viens il y a deux d\u00e9cennies. Paradoxe pour cet arch\u00e9type de la d\u00e9mesure russe qui proclame encore aujourd&rsquo;hui ne pas se sentir am\u00e9ricain alors qu&rsquo;il vit et enseigne la litt\u00e9rature russe contemporaine \u00e0 Washington depuis<br \/>\nvingt-quatre ans: c&rsquo;est la t\u00e9l\u00e9vision made in USA qui l&rsquo;a pouss\u00e9 \u00e0 concevoir cette geste des Gradov, une famille ais\u00e9e de m\u00e9decins et d&rsquo;intellectuels qui sera partiellement broy\u00e9e par le r\u00e9gime stalinien:<br \/>\n\u00abIl y a environ huit ans, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 un producteur-t\u00e9l\u00e9, Bill Free, qui m&rsquo;a convaincu que le public, en Occident, ne connaissait pratiquement rien sur la mani\u00e8re dont vivaient les gens dans l&rsquo;URSS<br \/>\nstalinienne, la musique qu&rsquo;ils \u00e9coutaient, les relations entre hommes et femmes, leur vie, quoi. A l&rsquo;\u00e9poque, les cha\u00eenes PBS (du secteur public, ndlr) organisaient un concours de sc\u00e9narios de fictions historiques<br \/>\nconcernant des pays \u00e9trangers, mon projet a \u00e9t\u00e9 retenu dans une s\u00e9lection sur six cents autres, et puis les directeurs ont chang\u00e9, on nous a dit que la priorit\u00e9 \u00e9tait maintenant aux questions sociales am\u00e9ricaines, la violence, etc.\u00bb L&rsquo;\u00e9diteur am\u00e9ricain d&rsquo;Axionov, Random House, lui propose alors une nov\u00e9lisation du script, qui pr\u00e9voyait cinq \u00e9pisodes.<br \/>\nLe romancier, qui vient de dresser un portrait doux-amer du Nouveau Monde, si proche et si lointain de la fameuse \u00ab\u00e2me russe\u00bb (A la recherche de Melancholy Baby), redouble d&rsquo;ardeur dans ses recherches \u00e0 la Biblioth\u00e8que du Congr\u00e8s \u00e0 Washington et \u00e0 l&rsquo;Institut Hoover, l&rsquo;un des principaux centres d&rsquo;archives sur l&rsquo;histoire sovi\u00e9tique au monde: \u00abJ&rsquo;ai retrouv\u00e9 des choses incroyables, par exemple le quotidien que la Commune de Cronstadt a \u00e9dit\u00e9 pendant les quelques semaines o\u00f9 elle a d\u00e9fi\u00e9 l&rsquo;ordre bolch\u00e9vique dans les ann\u00e9es 20.\u00bb C&rsquo;est sur la r\u00e9pression de cette mutinerie d&rsquo;un port militaire strat\u00e9gique, dont marins et civils<br \/>\nreprochaient d\u00e9j\u00e0 au Parti unique ses m\u00e9thodes autoritaires, que s&rsquo;ouvre d&rsquo;ailleurs la saga axionovienne: comme une faute impardonnable qui hantera toute sa vie l&rsquo;a\u00een\u00e9 des enfants Gradov, Nikita, brillant<br \/>\nofficier envoy\u00e9 l\u00e0-bas pour mater les rebelles, et avec lui tous les esprits critiques de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique et du mouvement r\u00e9volutionnaire international.<\/p>\n<p><strong>L\u00e9nine en \u00e9cureuil<\/strong><\/p>\n<p>Mais le choix de l&rsquo;ex-enfant terrible de la litt\u00e9rature sovi\u00e9tique est d&rsquo;entrem\u00ealer \u00e0 chaque instant la reconstitution historique la plus pouss\u00e9e et les trajectoires personnelles de personnages avec lesquels \u00ad<br \/>\net on n&rsquo;a aucun mal \u00e0 le croire quand il le reconna\u00eet en souriant \u00ad il a \u00abfini par vivre jour et nuit\u00bb. Peut-\u00eatre parce que Vassili Axionov lui-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 \u00abdans l&rsquo;Histoire\u00bb d\u00e8s sa tendre enfance: ainsi, s&rsquo;il parvient \u00e0 recr\u00e9er avec intensit\u00e9 la derni\u00e8re manifestation publique de l&rsquo;\u00abopposition de gauche\u00bb \u00e0 la d\u00e9rive stalinienne, \u00e0 quelques pas du Bolcho\u00ef, face \u00e0 la Maison des Soviets qui accueillera par la suite les<br \/>\npires proc\u00e8s politiques des ann\u00e9es 30, c&rsquo;est parce que sa m\u00e8re, l&rsquo;\u00e9crivain Evguenia Guinzburg, y avait personnellement pris part et la lui a racont\u00e9e: \u00abElle \u00e9tait une trotskiste militante \u00e0 cette \u00e9poque, et<br \/>\npourtant, quand la police politique l&rsquo;a arr\u00eat\u00e9e et d\u00e9port\u00e9e en Sib\u00e9rie en 1937, ils avaient perdu la trace de ce dossier, ils ont d\u00fb inventer un pr\u00e9texte bidon&#8230;\u00bb Avec le temps, ce genre de manifestation de la<br \/>\nstupidit\u00e9 bureaucratique prendrait presque l&rsquo;allure d&rsquo;une farce.<\/p>\n<p>Vassili Axionov a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 5 ans. Ce n&rsquo;est que onze ann\u00e9es plus tard qu&rsquo;il la retrouve en se rendant jusqu&rsquo;\u00e0 Magadan, \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame est du monde sovi\u00e9tique, chef-lieu de cette immensit\u00e9 de froid<br \/>\net de libert\u00e9 d\u00e9ni\u00e9e qui s&rsquo;appelle la Kolyma et o\u00f9, comme tant d&rsquo;intellectuels russes asservis par le r\u00e9gime, elle a eu l&rsquo;illumination de la foi orthodoxe. R\u00e9solument r\u00e9tif \u00e0 toute id\u00e9ologie politique ou religieuse, son fils choisira un \u00aboecum\u00e9nisme\u00bb tendance libertaire. Elle sera finalement \u00abr\u00e9habilit\u00e9e\u00bb en 1955 et partira vivre en Ukraine occidentale, puis \u00e0 Moscou avec son second mari, m\u00e9decin. Des personnages de la Saga moscovite connaissent un pareil parcours, et lui-m\u00eame appara\u00eet sous sa v\u00e9ritable identit\u00e9 dans le livre, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, quand Vassili Axionov tombe d&rsquo;amour devant une jeune fille jouant magnifiquement au tennis, une jeune fille qui appartient \u00e0 la derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration des Gradov: \u00abVoil\u00e0, elle m&rsquo;a compl\u00e8tement r\u00e9duit en esclavage\u00bb, proclame-t-il dans le roman. Car non content de camper Staline ou Frounz\u00e9 dans leur intimit\u00e9, de faire surgir le violoniste Msitslav Rostropovitch en pleine soir\u00e9e moscovite, de camper un Nikita Bogoslovski, l&rsquo;auteur de la c\u00e9l\u00e9brissime chanson Tiomna\u00efa Notch, brandissant de la porno clandestine au milieu d&rsquo;une beuverie au Club des forces a\u00e9riennes sovi\u00e9tiques, Vassili Axionov a d\u00e9cid\u00e9 de quasiment tout se permettre. Y compris de faire se r\u00e9incarner les grands de ce monde en animaux dont les monologues viennent scander le r\u00e9cit: L\u00e9nine en \u00e9cureuil, une imp\u00e9ratrice russe en cheval de parade et, pour conclure, le \u00abpetit P\u00e8re des peuples\u00bb en scarab\u00e9e \u00abqui ne se<br \/>\nrappelait rien de rien et ne comprenait rien \u00e0 rien\u00bb.<\/p>\n<p>A Moscou, les bouquinistes install\u00e9s en plein vent recherchent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment les trois tomes s\u00e9par\u00e9s de l&rsquo;\u00e9dition russe, tir\u00e9s \u00e0 cinquante mille exemplaires et dont des versions pirates circulent d\u00e9j\u00e0 malgr\u00e9 les r\u00e9serves de certains puristes qui reprochent \u00e0 l&rsquo;auteur d&rsquo;avoir voulu faire un best-seller international plut\u00f4t qu&rsquo;un livre typiquement russe. Aux Etats-Unis, o\u00f9 la critique l&rsquo;a encens\u00e9 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 dernier \u00ad \u00abce J.D. Salinger russe qui a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire le roman tolsto\u00efen du XXe si\u00e8cle\u00bb, selon le Los Angeles Times \u00ad, seuls les deux premiers volets de l&rsquo;oeuvre sont sortis. C&rsquo;est donc la version fran\u00e7aise de Lily Denis, publi\u00e9e aujourd&rsquo;hui par Gallimard, qui rend le mieux justice \u00e0 ce flot puissant en le livrant d&rsquo;un seul bloc.<\/p>\n<p><strong>Un idiome parall\u00e8le<\/strong><\/p>\n<p>Mais aucune traduction ne pourrait restituer l&rsquo;ambition s\u00e9miotique de cette oeuvre d\u00e9di\u00e9e aussi \u00e0 l&rsquo;inventeur de la \u00abpo\u00e9sie syllabique\u00bb russe, le futuriste Velimir Khlebnikov. Axionov, apr\u00e8s avoir \u00abd\u00e9construit\u00bb la langue russe dans des oeuvres comme <em>Ojok <\/em>(<em>la Br\u00fblure<\/em>), apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 un des premiers \u00e0 donner ses lettres de noblesse litt\u00e9raire au mat, l&rsquo;idiome parall\u00e8le et proscrit des bandits, des gal\u00e9riens, des gueux et des princes, ne se rallie qu&rsquo;en apparence \u00e0 la tradition du roman classique. Il joue sur ce russe sovi\u00e9tis\u00e9 qui marque encore aujourd&rsquo;hui les esprits, avec ses curieux \u00e9chos de jargon marxiste (ainsi: \u00abla pratique tel un aspirateur pressant la tendre surface de la th\u00e9orie\u00bb), il encha\u00eene chansons et po\u00e8mes, il butine m\u00eame dans le g\u00e9orgien, langue caucasienne qui rappelle les temps r\u00e9volus o\u00f9 les Moscovites \u00e9puis\u00e9s par la d\u00e9mesure sovi\u00e9tique allaient se reposer \u00e0 son soleil. Jonglant avec l&rsquo;argot des jeunes r\u00e9volutionnaires des ann\u00e9es 20 comme avec celui des jeunes blas\u00e9s de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, il avoue cependant: \u00abQuand je reviens \u00e0 Moscou maintenant (Vassili Axionov est retourn\u00e9 pour la premi\u00e8re fois au pays en 1991, \u00e0 l&rsquo;invitation de<br \/>\nl&rsquo;ambassadeur am\u00e9ricain de l&rsquo;\u00e9poque, Jack Matlock, ndlr), j&rsquo;ai du mal \u00e0 suivre l&rsquo;\u00e9volution de la langue, on me prend m\u00eame pour un \u00e9tranger parce que j&rsquo;aurais tendance \u00e0 dire vous \u00e0 un inconnu dans la rue plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 le tutoyer. A l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 j&rsquo;ai utilis\u00e9 le mat dans mes romans, c&rsquo;\u00e9tait pour moi une \u00e9vidence, on ne pouvait pas continuer \u00e0 proscrire en litt\u00e9rature une langue employ\u00e9e par tous les soldats et les prisonniers, c&rsquo;est-\u00e0-dire par la majeure partie de ce pays. Mais ensuite c&rsquo;est devenu une mode, m\u00eame les filles de bonne famille se sont mises \u00e0 parler comme des camionneurs, ce qui \u00e9tait un peu ridicule \u00e0 la fin.\u00bb<\/p>\n<p>Veronika, l&rsquo;\u00e9pouse de Nikita Gradov, qui subira la d\u00e9portation, s&rsquo;en tirera en vendant son corps, puis laissera son fils \u00e0 Moscou pour suivre un diplomate am\u00e9ricain, est un personnage attachant. Une femme<br \/>\nconsciente de ses d\u00e9sirs et de ses devoirs, qui ne se laissera pas id\u00e9aliser comme la Machenka de Vladimir Nabokov, prototype de l&rsquo;amour de jeunesse impossible. Une Anna Kar\u00e9nine moderne dont le meilleur ami de son mari avouera une fois \u00e0 celui-ci \u00ab\u00eatre amoureux depuis 4 380 jours\u00bb,et qui, retour des camps, apr\u00e8s la premi\u00e8re \u00e9treinte ambigu\u00eb avec Nikita, osera se regarder dans la glace en constatant avec rage: \u00abNon seulement en moi, mais aussi en lui, la prostitution partout.\u00bb Cet \u00abexemple de belle femme russe\u00bb, pour reprendre les termes d&rsquo;Axionov, personnifie un th\u00e8me qui hante la culture et la conscience nationale<br \/>\nrusses, celui de la beaut\u00e9 toujours menac\u00e9e-tent\u00e9e par la prostitution:<br \/>\n\u00abL\u00e0 se joue certainement un complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;homme russe, avance le romancier; aux Etats-Unis, vous pouvez dire sans probl\u00e8me d&rsquo;une femme que she fucked him (elle l&rsquo;a bais\u00e9, ndlr), en Russie c&rsquo;est<br \/>\ndifficile, et pourtant les femmes russes sont plus fortes que les Am\u00e9ricaines, c&rsquo;est ce qui les rend peut-\u00eatre plus attirantes. Il y a une sc\u00e8ne que j&rsquo;ai \u00e9crite sur une impulsion: Veronika est partie en Am\u00e9rique, son fils d\u00e9j\u00e0 adulte passe sa premi\u00e8re nuit d&rsquo;amour avec une chanteuse c\u00e9l\u00e8bre, et puis on sonne \u00e0 la porte, il va ouvrir et d\u00e9couvre un paquet pos\u00e9 l\u00e0, c&rsquo;est un blouson bien chaud qu&rsquo;elle lui a fait parvenir du monde capitaliste. Apr\u00e8s l&rsquo;avoir lue, un ami \u00e0 moi m&rsquo;a dit: Quelle symbolique oedipienne! Le v\u00eatement chaud envoy\u00e9 par la m\u00e8re lointaine, tra\u00eetresse mais toujours aim\u00e9e, c&rsquo;est une m\u00e9taphore de l&rsquo;ut\u00e9rus (en russe, Axionov emploie alors un mot beaucoup plus cru, venu du mat justement, ndlr) perdu! Je n&rsquo;y avais pas pens\u00e9 du tout, mais c&rsquo;est int\u00e9ressant.\u00bb Ajoutons qu&rsquo;en mat actuel, le mot bliadovat, d\u00e9riv\u00e9 de bliad (putain), signifie tout bonnement faire l&rsquo;amour.<\/p>\n<p><strong>Les femmes jouent du piano <\/strong><\/p>\n<p>Les Gradov sont une famille imaginaire, fortement inspir\u00e9e cependant, d&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;auteur, d&rsquo;une \u00abdynastie de chirurgiens de p\u00e8re en fils que j&rsquo;ai connue \u00e0 Kazan\u00bb, sa ville natale. Tandis que le patriarche soigne les sommit\u00e9s du Parti et \u00e9crit une \u00e9tude de r\u00e9f\u00e9rence intitul\u00e9e \u00abDe la douleur et de l&rsquo;insensibilisation\u00bb, que les enfants m\u00e2les se font plus ou moins bousiller par le syst\u00e8me, les femmes sont elles-m\u00eames, jouent du piano comme Mary la G\u00e9orgienne, \u00e9crivent de la po\u00e9sie comme Nina qui aura envie de crier, une nuit de jeunesse dans un parc moscovite: \u00abQuel bonheur que j&rsquo;existe juste maintenant!\u00bb, se perdent et se retrouvent. Dans la suite de la saga des Gradov que Vassili Axionov projette d&rsquo;\u00e9crire, l&rsquo;h\u00e9ritier de la tradition familiale,<br \/>\nBoris, t\u00eate br\u00fbl\u00e9e et coureur motocycliste, deviendra lui aussi chirurgien et sera l&rsquo;ami d&rsquo;Andre\u00ef Sakharov, le ma\u00eetre \u00e0 penser des r\u00e9formateurs sinc\u00e8res dans une Russie o\u00f9 subsiste \u00abla toujours<br \/>\nflorissante parano\u00efa\u00bb.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la cruaut\u00e9 de l&rsquo;Histoire, Vassili Axionov, loin de la nostalgie d&rsquo;une puret\u00e9 russe perdue dans laquelle s&rsquo;enferment maints \u00e9crivains \u00abslavophiles\u00bb, d\u00e9peint les joies uniques qu&rsquo;ont secr\u00e9t\u00e9es ces destins sans pareil. Et si Boris Gradov derni\u00e8re mouture demeure encore sensible \u00e0 la beaut\u00e9 grave d&rsquo;un Moscou hant\u00e9 par son pass\u00e9, c&rsquo;est aussi parce que les vers de l&rsquo;\u00e9ternellement jeune et rebelle tante Nina vivront \u00e0 jamais en lui: \u00ab mon triste peuple \u00e0 l&rsquo;\u00e9chine courb\u00e9e, adieu, tous les soirs cours de g\u00e9om\u00e9trie, de tous<br \/>\nc\u00f4t\u00e9s des files convergent vers le m\u00e9tro, combien reste-t-il de tourments dans ces souterrains?\u00bb &#8211;<\/p>\n<p>BERNARD COHEN<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bernard Cohen signe le 6\u00e8me article de notre s\u00e9rie \u00ab\u00a0le journalisme qui r\u00e9siste au temps\u00a0\u00bb son article est paru dans LIBERATION du\u00a0 20\/04\/1995 Axionov, roman avec cocos Dans \u00abUne saga moscovite\u00bb, l&rsquo;\u00e9crivain russe n\u00e9 en 1932 et install\u00e9 aux Etats-Unis depuis 1981 raconte l&rsquo;histoire de l&rsquo;URSS stalinienne de 1924 \u00e0 1953, v\u00e9cue par une famille [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":8520,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[705,718,698],"tags":[75,917,918,916,915,914],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8518"}],"collection":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8518"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8518\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8521,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8518\/revisions\/8521"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8520"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8518"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8518"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8518"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}