{"id":7450,"date":"2014-07-07T16:08:58","date_gmt":"2014-07-07T14:08:58","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=7450"},"modified":"2014-11-08T14:38:49","modified_gmt":"2014-11-08T13:38:49","slug":"aider-a-vivre-aider-a-mourir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2014\/07\/aider-a-vivre-aider-a-mourir\/","title":{"rendered":"Aider \u00e0 vivre, aider \u00e0 mourir"},"content":{"rendered":"<p>Le num\u00e9ro 66 de la revue Pratiques, Les cahiers de la m\u00e9decine utopique traite des diff\u00e9rents aspects sous lesquels on peut envisager la fin de vie \u00ab Pratiques \u00bb Les cahiers de la m\u00e9decine utopique est une revue essentielle qui traite de notre sant\u00e9 dans sa globalit\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire dans l\u2019ensemble de ses d\u00e9terminants sociaux, \u00e9conomiques et m\u00e9dicaux. Elle est un outil de dialogue essentiel entre professionnels et citoyens. Toute personne curieuse peut lire la revue sans difficult\u00e9. Il faut s\u2019abonner \u00e0 cette revue courageuse et lucide dirig\u00e9e par Elizabeth Maurel Arrighi et Anne Soliveres. Deux extraits ce num\u00e9ro de plus de 60 pages pour nos lecteurs bien aim\u00e9s. Site www.pratiques.fr<\/p>\n<p>Aider \u00e0 vivre et aider \u00e0 mourir ne sont pas tellement \u00e9loign\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre en m\u00e9decine de famille. Au quotidien, la diff\u00e9rence est tranch\u00e9e et la limite claire. Il y a les vivants et il y a les morts. Pas si s\u00fbr. Entre vie et mort le fil est parfois t\u00e9nu.<\/p>\n<p>Beaucoup de morts auraient d\u00fb \u00eatre vivants s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 soign\u00e9s correctement par des m\u00e9decins responsables. Nos enfants morts de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie d\u2018h\u00e9ro\u00efne dans les ann\u00e9es 80\/90 auraient pu \u00eatre soign\u00e9s si les m\u00e9decins n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 si moralistes, obtus et hostiles \u00e0 la pratique de la substitution. Il suffit de demander \u00e0 un rescap\u00e9 de cette \u00e9pid\u00e9mie combien d\u2019amis de sa classe d\u2019\u00e2ge sont morts. Seules les guerres ont fait mourir autant de jeunes, mais ici dans le silence et la honte.<br \/>\nBeaucoup de suicid\u00e9s sont vivants parce que les m\u00e9decins se trouvaient par hasard sur leur route et ils n\u2019en reviennent toujours pas de devoir se supporter la vie.<br \/>\nEt puis il y a ceux qui ne sont ni tout \u00e0 fait vivants, ni tout \u00e0 fait morts, ceux que ce qu\u2019on appelle progr\u00e8s tient sur la dur\u00e9e, \u00e0 la limite de la survie, et qui ne peuvent \u00e9chapper de leur gr\u00e9 \u00e0 cette condition effroyable.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 quatre d\u00e9cennies que je pratique la m\u00e9decine de famille et les accords tacites entre mes patients et moi ont \u00e9t\u00e9 nombreux. Il y a peu, un coup de t\u00e9l\u00e9phone m\u2019a r\u00e9veill\u00e9 dans la nuit. Yvonne appelait, perdue. Son homme est mort subitement dans son lit, le bras autour d\u2019elle \u00e9tait devenu trop lourd. Elle a voulu l\u2019\u00e9carter et a vu qu\u2019il \u00e9tait parti, en dormant, \u00e0 79 ans. Voil\u00e0 que je n\u2019aurai pas \u00e0 tenir la promesse tacite faite \u00e0 Ren\u00e9 de lui donner un coup de main quand il faudra.<\/p>\n<p>Dans notre pays, l\u2019euthanasie est devenue l\u00e9gale, une affaire publique en quelque sorte. D\u00e9claration pr\u00e9alable, formulaires \u00e0 signer, bureaucratie \u00e9tablie, l\u2019intime perdu. Je ne suis pas habitu\u00e9 \u00e0 \u00e7a. Le coup de main au patient pour l\u2019aider \u00e0 mourir comme je l\u2019avais aid\u00e9 \u00e0 vivre a fait souvent l\u2019objet de discussion bien longtemps avant l\u2019\u00e9ch\u00e9ance, dans le secret du cabinet, entre deux yeux, en confidence et sans d\u00e9tail. Une affaire entre le patient et son docteur. Mais la Belgique est travers\u00e9e par une fronti\u00e8re bien plus culturelle que linguistique. Nos voisins du nord sont des gens organis\u00e9s et dont le sens du droit public ne s\u2019accommode gu\u00e8re de l\u2019intime. Nous avons donc une loi et des papiers \u00e0 signer. C\u2019est bien. D\u2019autant plus qu\u2019on ne meurt plus que rarement \u00e0 la maison. \u00c0 vrai dire, ici, la m\u00e9decine a \u00e9chapp\u00e9 aux m\u00e9decins de famille.<br \/>\nC\u2019est vrai que comme \u00e7a, c\u2019est plus simple. Plus besoin de faire semblant de venir la nuit faire une visite en plus chez ce patient qui attend avec impatience de pouvoir me quitter.<br \/>\nMais une fois les papiers faits, la solitude de la maison et de l\u2019ami qui attend dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9 que \u00ab tout \u00bb soit fini est assez lourde \u00e0 porter. Elle \u00e9tait jeune et belle, et jaune, et avec le foie ficel\u00e9 d\u2019un cancer terminal et avait exig\u00e9 de partir, chez elle, avec nous, puisque nous l\u2019avions soign\u00e9e. Je dis nous parce qu\u2019on s\u2019y est mis \u00e0 deux coll\u00e8gues pour supporter cet insupportable-l\u00e0. Son dernier mot a \u00e9t\u00e9 merci. Nous on ne savait pas que faire de ce merci.<\/p>\n<p>Et puis il y a ceux qui se rendent compte et qui n\u2019y ont pas droit. L\u2019Europe est grande et les patients se d\u00e9placent. Les droits garantis dans un pays ne sont pas transf\u00e9rables dans un autre. Mon patient \u00e9tait parti dans un autre pays d\u2019Europe. Europe avec un petit e, l\u2019europe g\u00e9ographique, pas l\u2019Europe politique, celle qui n\u2019existe pas pour ses citoyens.<br \/>\nMon patient et ami de 30 ans, appelons le Georges, est un artiste. Je dis est parce qu\u2019il vit toujours dans ce pays du sud ou il fait chaud vivre. Insuffisant r\u00e9nal terminal, deux greffes, deux rejets, rein artificiel \u00e0 vie, 60 ans. Quand sa main a commenc\u00e9 \u00e0 trembler et qu\u2019on lui a dit Parkinson, il a plong\u00e9 sur Internet et vu ce qu\u2019il allait devenir. Alors il a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 son docteur. Nous avons longuement parl\u00e9.<br \/>\nBelge, il revendiquait son droit \u00e0 l\u2019euthanasie. Mais dans son pays de r\u00e9sidence, la m\u00eame morale qui avait d\u00e9j\u00e0 condamn\u00e9 les d\u00e9pendants de l\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e0 mourir invoque la vie comme une valeur tellement sacr\u00e9e qu\u2019on peut lui consacrer toute une mort de souffrance. Pas moyen donc de trouver sur place un coll\u00e8gue qui peut aider.<br \/>\nLes choses se sont mises en place avec \u00e9vidence. Un congr\u00e8s dans ce pays, pas loin de chez mon patient, m\u2019a permis de passer le voir. J\u2019emportais dans mes bagages le pr\u00e9cieux viatique d\u00e9livr\u00e9 par le pharmacien belge. Il a re\u00e7u de mes mains, avec \u00e9motions et devant ses proches, le produit qui lui permettrait d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la condition effroyable qu\u2019il entrevoyait. Nous avons longuement parl\u00e9.<br \/>\nCela s\u2019est pass\u00e9 il y a deux ans. Depuis lors, il va beaucoup mieux. Pouvoir disposer de son devenir lui a redonn\u00e9 la passion de vivre. Il a mis son produit salvateur \u00e0 l\u2019abri, a repris go\u00fbt \u00e0 la vie et de temps en temps, je re\u00e7ois une enveloppe. Dedans, pas un mot, rien que des dessins \u00e0 la plume et des aquarelles qui parlent de lui.<\/p>\n<p>Marc Jamoulle, m\u00e9decin de famille, Belgique<\/p>\n<p>Aide \u00e0 mourir ?<\/p>\n<p>\u00abJe veux mourir, aidez-moi \u00bb est un signal de d\u00e9tresse qui doit \u00eatre d\u00e9crypt\u00e9 par le soignant, mais aussi entendu par la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est un homme \u2013 mais ce pourrait \u00eatre une femme \u2013 pas encore vieux, mais plus tr\u00e8s jeune, atteint d\u2019une maladie neurologique. Il n\u2019est plus en capacit\u00e9 de se d\u00e9placer seul, a des mouvements de plus en plus incontr\u00f4lables. Il a perdu la vue, ne peut plus parler, il communique par ordinateur, mais de plus en plus difficilement. Il conna\u00eet la progression in\u00e9luctable de sa maladie et l\u2019absence de tout traitement pour ralentir celle-ci. Il ne supporte plus ce qu\u2019il ressent comme une d\u00e9gradation de son \u00eatre et il formule la demande d\u2019aide au suicide.<br \/>\nAu fil des semaines et des mois, il va r\u00e9p\u00e9ter sa demande \u00e0 ses proches et \u00e0 son m\u00e9decin, malgr\u00e9 leur pr\u00e9sence attentive et soutenante, malgr\u00e9 le soutien psychoth\u00e9rapeutique, malgr\u00e9 la prise d\u2019antid\u00e9presseurs et d\u2019anxiolytiques.<br \/>\n\u00c0 plusieurs reprises, il va cesser de s\u2019alimenter, mais il n\u2019arrive pas \u00e0 se laisser mourir de faim.<br \/>\nLe m\u00e9decin sait qu\u2019il ne peut rien contre l\u2019aggravation de l\u2019\u00e9tat neurologique de son patient, que ce n\u2019est pas une question de douleur pour laquelle un traitement serait possible, qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un moment d\u00e9pressif passager. Il sait aussi que cet homme, du fait de son handicap, n\u2019a pas les moyens d\u2019accomplir seul les gestes lui permettant de mettre fin \u00e0 une vie qu\u2019il ne veut plus vivre.<\/p>\n<p>Nous sommes en France.<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin va probablement r\u00e9pondre \u00e0 son patient qu\u2019il ne peut accepter car ce n\u2019est pas son r\u00f4le d\u2019aider les gens \u00e0 mettre fin \u00e0 leur vie , que c\u2019est ill\u00e9gal, mais qu\u2019il va tout faire pour le soutenir, le soulager et qu\u2019il sera toujours disponible .<br \/>\nMais , plus rarement, il se peut qu\u2019il consid\u00e8re que r\u00e9pondre \u00e0 cette demande d\u2019aide \u00e0 mourir est l\u00e9gitime, m\u00eame si c\u2019est ill\u00e9gal. Il va alors dire \u00e0 son patient qu\u2019il accepte de lui apporter sa part d\u2019aide : la prescription m\u00e9dicamenteuse.<br \/>\nMais quels m\u00e9dicaments prescrire ? Si c\u2019est la premi\u00e8re fois, le m\u00e9decin va h\u00e9siter : il conna\u00eet bien la toxicit\u00e9 de certains m\u00e9dicaments, mais ceux-ci entra\u00eenent souvent des vomissements risquant de diminuer leur efficacit\u00e9. Il pourra essayer d\u2019avoir des renseignements aupr\u00e8s de coll\u00e8gues en qui il a confiance ou de m\u00e9decins militants d\u2019associations pour le droit \u00e0 mourir dans la dignit\u00e9 . Par crainte d\u2019\u00eatre rep\u00e9r\u00e9, il fera probablement plusieurs ordonnances, pour plusieurs pharmacies, non pas au nom de son patient, mais \u00e0 celui de l\u2019ami qui a accept\u00e9 d\u2019accompagner celui-ci dans son suicide.<br \/>\nViendra peut-\u00eatre le jour o\u00f9 cet homme d\u00e9cidera de prendre ses m\u00e9dicaments et arrivera \u00e0 mettre fin \u00e0 ses jours comme il l\u2019avait souhait\u00e9, avec la pr\u00e9sence soutenante de son ami.<br \/>\nMais il se pourra aussi que ce jour-l\u00e0, les m\u00e9dicaments prescrits, faute d\u2019un protocole \u00e9prouv\u00e9, n\u2019entra\u00eenent pas l\u2019effet voulu et que cet homme sombre dans le coma, mais ne meure pas. Que faudra-t-il faire alors ? Faudra-t-il le laisser se r\u00e9veiller et d\u00e9couvrir que le suicide a \u00e9chou\u00e9 et qu\u2019il doit tout recommencer ? Faudra-t-il que le m\u00e9decin intervienne et avec quels m\u00e9dicaments ? Si le m\u00e9decin ne peut ou ne veut intervenir, faudra-t-il que l\u2019accompagnant \u00e9touffe son ami dans le coma ? Il ne s\u2019agirait plus alors d\u2019assister un suicide, mais de donner la mort dans la clandestinit\u00e9 avec un v\u00e9cu personnel tr\u00e8s lourd pour l\u2019ami de cet homme et pour le m\u00e9decin et le risque de sanctions p\u00e9nales.<\/p>\n<p>Nous sommes en Belgique (1) ou aux Pays Bas<\/p>\n<p>Le m\u00e9decin va entendre la demande de cet homme , il va s\u2019assurer qu\u2019il s\u2019agit bien de sa volont\u00e9 , que cet homme est dans une situation m\u00e9dicale sans issue , que ses souffrances sont insupportables et sans perspective d\u2019am\u00e9lioration, et qu\u2019il n\u2019y a aucune autre solution raisonnable dans sa situation. Aux Pays Bas, l\u2019avis d\u2019au moins un autre m\u00e9decin ind\u00e9pendant sera demand\u00e9. Apr\u00e8s avoir respect\u00e9 cette proc\u00e9dure, le m\u00e9decin va accompagner son patient dans cette aide \u00e0 mourir.<br \/>\nPourquoi en France, la loi n\u2019autorise-t-elle pas cette aide \u00e0 mourir qui peut prendre la forme de suicide assist\u00e9 ou d\u2019euthanasie ? Un tel dispositif permet d\u2019accompagner la personne qui en fait la demande dans cette prise de d\u00e9cision si difficile, de v\u00e9rifier que tout a bien \u00e9t\u00e9 mis en \u0153uvre pour lui permettre de vivre au mieux, et de l\u2019assister si son choix de mourir est maintenu. Il ne supprime pas la gravit\u00e9 de cet acte , mais \u00e9vite les accompagnements clandestins sans protocole \u00e9tabli, la culpabilit\u00e9 attach\u00e9e \u00e0 ces gestes ill\u00e9gaux, le risque de d\u00e9rives \u00e9thiques et les peines encourues face \u00e0 la loi.<\/p>\n<p>Marie Kayser, M\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le num\u00e9ro 66 de la revue Pratiques, Les cahiers de la m\u00e9decine utopique traite des diff\u00e9rents aspects sous lesquels on peut envisager la fin de vie \u00ab Pratiques \u00bb Les cahiers de la m\u00e9decine utopique est une revue essentielle qui traite de notre sant\u00e9 dans sa globalit\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire dans l\u2019ensemble de ses d\u00e9terminants [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":7453,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7450"}],"collection":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7450"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7450\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7629,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7450\/revisions\/7629"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7453"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7450"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7450"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7450"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}