{"id":7423,"date":"2014-05-30T10:33:31","date_gmt":"2014-05-30T08:33:31","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=7423"},"modified":"2014-11-07T11:29:22","modified_gmt":"2014-11-07T10:29:22","slug":"cantiques-des-ivresses-visionnaires-par-kenza-sefrioui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2014\/05\/cantiques-des-ivresses-visionnaires-par-kenza-sefrioui\/","title":{"rendered":"Cantiques   des ivresses visionnaires par Kenza S\u00e9frioui"},"content":{"rendered":"<div id=\"attachment_7425\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/KS.jpg\"><img aria-describedby=\"caption-attachment-7425\" decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-7425\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/KS-225x300.jpg\" alt=\"KS\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/KS-225x300.jpg 225w, https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/KS-769x1024.jpg 769w, https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/07\/KS.jpg 1079w\" sizes=\"(max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-7425\" class=\"wp-caption-text\">KS<\/p><\/div>\n<p>Kenza S\u00e9frioui est une jeune critique litt\u00e9raire franco-marocaine qui vit \u00e0 Casablanca. Aussi g\u00e9n\u00e9reuse que talentueuse elle a accept\u00e9 de partager avec les lecteurs de Mardi \u00e7a fait d\u00e9sordre, ses coups de c\u0153ur pour la litt\u00e9rature arabe contemporaine. Aujourd\u2019hui rencontre avec Mohamed Leftah. Son article est paru dans Journal hebdomadaire n\u00b0264 (15-21 juillet 2006). Symbole de la presse ind\u00e9pendante le Journal hebdomadaire a subi les harc\u00e8lements du r\u00e9gime marocain et \u00e0 \u00e9t\u00e9 contraint par d\u00e9cision de justice de fermer en 2010. Les lecteurs de ce blog ne tarderont pas \u00e0 r\u00e9entendre parler de Kenza S\u00e9frioui.<\/p>\n<p>Mohamed Leftah d\u00e9ploie son chant splendide et corrosif dans deux nouveaux textes, \u00ab Ambre ou les m\u00e9tamorphoses de l\u2019amour \u00bb et \u00ab Une Fleur dans la nuit, suivi de Sous le soleil et le clair de lune \u00bb, \u00e0 para\u00eetre en septembre.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re une silhouette raide de solitude et de timidit\u00e9, un rire \u00e9raill\u00e9 par les cigarettes et d\u2019\u00e9paisses lunettes carr\u00e9es, se cache la puissance fi\u00e9vreuse d\u2019une plume hors pair. Une plume rest\u00e9e longtemps m\u00e9connue, faute d\u2019\u00eatre publi\u00e9e. Car si l\u2019\u00e9criture taraude et anime depuis tr\u00e8s longtemps Mohamed Leftah, la gen\u00e8se de sa visibilit\u00e9 a dur\u00e9 plus de 30 ans.<\/p>\n<p>Rendez-vous manqu\u00e9s, destructions, secrets<\/p>\n<p>Une s\u00e9rie de rendez-vous manqu\u00e9s, de destructions ou de secrets. \u00ab L\u2019ann\u00e9e du bac, en 1963, j\u2019avais commis un roman que j\u2019avais montr\u00e9 \u00e0 un prof de fran\u00e7ais. Il l\u2019avait gard\u00e9, et c\u2019\u00e9tait sa derni\u00e8re ann\u00e9e au Maroc \u00bb, se souvient-il, remontant dans ses souvenirs, depuis sa naissance \u00e0 Settat en 1946 et ses \u00e9tudes \u00e0 Casablanca d\u00e8s le brevet. \u00ab C\u2019est l\u2019autobiographie, bien s\u00fbr, le 1er truc. Enfin non\u2026 C\u2019\u00e9tait une histoire \u00e0 l\u2019eau de rose, un orphelin sur fond d\u2019injustice sociale \u00bb. Puis il y a eu le choix d\u2019une carri\u00e8re scientifique. Il abandonne une bourse pour \u00e9tudier l\u2019agronomie ou la sociologie au Canada pour s\u2019orienter vers une \u00e9cole d\u2019agronomie \u00e0 Paris. Malgr\u00e9 les conseils d\u2019un vieil ami fran\u00e7ais qui le destinait \u00e0 la fac de lettres et avait eu cette phrase pr\u00e9monitoire : \u00ab Les gens comme vous regrettent ensuite de ne pas avoir fait des lettres \u00bb. Ca lui vaut un passage au lyc\u00e9e Moulay Youssef, o\u00f9 il \u00e9tait la t\u00eate de turc d\u2019un prof, \u00ab un connard qui venait de faire son service militaire et avait la t\u00eate carr\u00e9e \u00bb. Il atterrit \u00e0 Paris dans une \u00e9cole d\u2019ing\u00e9nieur en travaux publics. En 1968, \u00ab la fameuse ann\u00e9e \u00bb. \u00ab J\u2019ai rien foutu ou presque. Un paysan \u00e0 Paris, comme le roman d\u2019Aragon\u2026 \u00bb. C\u2019\u00e9tait la Maison du Maroc de la Cit\u00e9 universitaire, les sorties arros\u00e9es \u00e0 Mouffetard, \u00e0 Saint Germain\u2026 L\u00e0, il est connu pour ses po\u00e8mes, notamment sur la femme de m\u00e9nage antillaise, Agn\u00e8s. \u00ab La po\u00e9sie est li\u00e9e pour moi \u00e0 Paris, \u00e0 l\u2019alcool \u00bb, confie-t-il. Mais, l\u00e0 encore, son \u0153uvre, du moins ce qui r\u00e9chappait \u00e0 la destruction volontaire, reste confin\u00e9e \u00e0 un cercle d\u2019amis, dont l\u2019un n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 lui confisquer ses textes, pour sa plus grande fureur. L\u2019argument ? \u00ab Tu vas les d\u00e9chirer, dans tes d\u00e9lires \u00e9thyliques ! \u00bb Par \u00ab pur hasard \u00bb familial, il passe \u00e0 l\u2019informatique et se forme sur le tas. \u00ab Au d\u00e9part c\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant, apr\u00e8s \u00e7a sort par le nez \u00bb. Quoi qu\u2019il en soit, il en fait sa profession, 20 ans durant, \u00e0 son retour au Maroc en 1972, et passe par tous les \u00e9chelons du m\u00e9tier, qui \u00e9tait alors \u00e0 ses tout d\u00e9buts et lui permettait d\u2019\u00eatre tr\u00e8s mobile. Durant cette p\u00e9riode, il \u00e9crit peu. Proche du PLS et \u00e9prouvant \u00ab un sentiment de culpabilit\u00e9 \u00bb vis-\u00e0-vis de ceux qui ont connu la r\u00e9pression des ann\u00e9es de plomb, il se projette moins dans la construction de la cit\u00e9 au grand jour que dans les univers souterrains et nocturnes des bars casablancais. Le Don Quichotte, le Sphinx, rendez-vous des journalistes, cin\u00e9astes, stewards et h\u00f4tesses de l\u2019air, le St James, les cabarets de shikhates sur la c\u00f4te\u2026 \u00ab Je cherchais \u00e0 vivre dans un autre monde, pas le monde r\u00e9el, qui m\u2019ennuyait. A un moment, je ne comprenais pas les gens qui s\u2019asseyent dans des caf\u00e9s pour boire un caf\u00e9 et manger une glace. Ca me semblait \u00e9trange\u2026 \u00bb Il est journaliste litt\u00e9raire au \u00ab Matin du Sahara \u00bb puis au \u00ab Temps du Maroc \u00bb. La \u00ab crise d\u2019\u00e9criture \u00bb survient au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, dans des circonstances personnelles perturb\u00e9es. Il \u00e9crit beaucoup, fi\u00e9vreusement, ne reprend pas ses textes, comme le demandent des \u00e9diteurs frileux qui \u00e0 pr\u00e9sent r\u00eavent de le co\u00e9diter&#8230;<br \/>\nEn 1992 enfin sort \u00ab Demoiselles de Numidie \u00bb. Le roman, d\u2019une fulgurante et terrible beaut\u00e9, n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 l\u2019\u0153il vigilant de Salim Jay qui crie au chef-d\u2019\u0153uvre et fait des pieds et des mains pour le retrouver. Chez l\u2019\u00e9diteur, il se voit dire que \u00ab Leftah est mort \u00bb ! Car Leftah a, depuis 2000, \u00e9lu domicile au Caire, \u00ab pour s\u2019\u00e9loigner de l\u2019alcool \u00bb entre autres raisons familiales. C\u2019est au hasard d\u2019un zapping que Leftah tombe sur l\u2019\u00e9mission de Omar Salim, et voit Salim Jay \u00e9voquer son \u0153uvre. La rencontre lui ouvre la voie de la publication aux \u00e9ditions de la Diff\u00e9rence. \u00ab Salim Jay a lu les autres textes que j\u2019avais, les a fait taper au propre \u00bb. Trois \u0153uvres voient le jour : \u00ab Au Bonheur des Limbes \u00bb, \u00ab Ambre ou les m\u00e9tamorphoses de l\u2019amour \u00bb, deux romans, et un recueil de nouvelles, \u00ab Une Fleur dans la nuit, suivi de Sous le soleil et le clair de lune \u00bb. Deux romans sont en cours d\u2019\u00e9dition pour l\u2019an prochain, et une traduction vers l\u2019espagnol se pr\u00e9pare au Mexique.<\/p>\n<p>Convulsions et r\u00e9sistance<\/p>\n<p>Qu\u2019il s\u2019agisse des romans ou des nouvelles, ces \u0153uvres ont d\u00e9tonn\u00e9 dans le paysage litt\u00e9raire. Qu\u2019une voix d\u2019une si profonde maturit\u00e9, d\u2019une ampleur passionnelle qui vous tra\u00eene vers le sublime \u00e0 travers une promenade cauchemardesque dans les bas-fonds, \u00e9merge apr\u00e8s des ann\u00e9es de silence, et de surcro\u00eet en fran\u00e7ais venant du Caire via un \u00e9diteur parisien, n\u2019a pu que sid\u00e9rer les lecteurs, en \u00e9tat de choc. Si l\u2019univers de Leftah est celui de la prostitution, de la \u00ab fosse \u00bb d\u2019un Don Quichotte transfigur\u00e9, peupl\u00e9 d\u2019\u00e2mes cass\u00e9es, cruelles et interlopes, celui des sulfureuses ambigu\u00eft\u00e9s et des cicatrices, s\u00e9vices inflig\u00e9s aux filles par leurs maquereaux et revendiqu\u00e9es comme des \u00e9tendards, celui de toutes les ivresses et des transgressions accomplies sans peur, avec le panache du d\u00e9sespoir, il n\u2019y a pas l\u2019ombre d\u2019une complaisance facile dans ces textes. Leftah construit un monde sur le mode de la transe et du d\u00e9passement des oppositions. Dans de fi\u00e9vreuses pulsions, dans la fulgurance des passions et des sacrifices, dans la volupt\u00e9 crue qui \u00e9voque Jean Gen\u00eat, \u00ab mod\u00e8le supr\u00eame \u00bb de l\u2019auteur, se construit une vision de chaos, celui, ind\u00e9fini, de l\u2019origine des temps, o\u00f9 se m\u00ealent inextricablement Eros et Thanatos, le triple flux de l\u2019encre, du vin et du lait jaillissant des poitrines de femmes aux noms d\u2019\u00e9pices, de fleurs ou de pierres pr\u00e9cieuses, o\u00f9 les figures de toutes les mythologies et toutes les religions c\u00f4toient des personnages arrach\u00e9s \u00e0 la masse de l\u2019histoire et de la litt\u00e9rature, pour composer, avec les h\u00e9ros de ses romans-po\u00e8mes, une fresque somptueuse, cosmique et visionnaire, d\u2019une lucidit\u00e9 fantasm\u00e9e et \u00e0 la limite du mysticisme. La langue regorge d\u2019un suc incantatoire, n\u00e9 de la familiarit\u00e9 intime avec le sacr\u00e9, qu\u2019il soit de l\u2019ordre du tabou ou de la transcendance. Un univers de lyrisme dionysiaque comme fer de lance de la r\u00e9sistance aux obscurantismes, \u00e0 \u00ab la cit\u00e9 solaire que nos promettent les nouveaux inquisiteurs \u00bb. Pour r\u00e9habiliter la m\u00e9moire de la culture arabe classique occult\u00e9e par les mouvements islamistes, r\u00e9sister aux tentatives de replonger les femmes dans l\u2019invisibilit\u00e9, \u00ab en parlant de femmes marginales, parce que c\u2019est mon exp\u00e9rience \u00bb, pour lib\u00e9rer l\u2019imaginaire. Pour conqu\u00e9rir et garder la libert\u00e9. On en sort transfigur\u00e9s.<\/p>\n<p>Kenza Sefrioui<\/p>\n<p>\u00ab Les gens comme vous regrettent ensuite de ne pas avoir fait des lettres \u00bb<\/p>\n<p>Un univers de lyrisme dionysiaque comme fer de lance de la r\u00e9sistance aux obscurantismes, \u00e0 \u00ab la cit\u00e9 solaire que nos promettent les nouveaux inquisiteurs \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Kenza S\u00e9frioui est une jeune critique litt\u00e9raire franco-marocaine qui vit \u00e0 Casablanca. Aussi g\u00e9n\u00e9reuse que talentueuse elle a accept\u00e9 de partager avec les lecteurs de Mardi \u00e7a fait d\u00e9sordre, ses coups de c\u0153ur pour la litt\u00e9rature arabe contemporaine. Aujourd\u2019hui rencontre avec Mohamed Leftah. Son article est paru dans Journal hebdomadaire n\u00b0264 (15-21 juillet 2006). 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