{"id":7154,"date":"2014-05-19T14:20:26","date_gmt":"2014-05-19T12:20:26","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=7154"},"modified":"2014-09-11T20:19:20","modified_gmt":"2014-09-11T18:19:20","slug":"cest-urgent-docteur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2014\/05\/cest-urgent-docteur\/","title":{"rendered":"C\u2019est urgent docteur ?"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0<\/strong>Pratiques\u00a0\u00bb les cahiers de la m\u00e9decine utopique est une revue essentielle qui traite de notre sant\u00e9 dans sa globalit\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire dans l\u2019ensemble de ses d\u00e9terminants sociaux, \u00e9conomiques et m\u00e9dicaux. Elle est un outil de dialogue essentiel entre professionnels et citoyens. Aujourd\u2019hui cette revue courageuse et lucide dirig\u00e9e par Elizabeth Maurel Arrighi et Anne Soliveres est en difficult\u00e9. Pour vous permettre de faire connaissance la r\u00e9daction de Pratiques nous a propos\u00e9 de mettre en ligne gratuitement trois articles du dernier num\u00e9ro ( N\u00b065) qui comporte un dossier sur les urgences. Vous les lirez avec int\u00e9r\u00eat et plaisir. Ensuite il se pourrait bien que vous d\u00e9cidiez d\u2019apporter votre contribution, m\u00eame modeste, \u00e0 la remise \u00e0 flot de cette revue citoyenne et joyeuse. D\u2019avance merci.<\/p>\n<p><strong>\u00a0Lien pour la souscription<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/pratiques.fr\/25-000-EUR-pour-que-vive-et-se.html\">http:\/\/pratiques.fr\/25-000-EUR-pour-que-vive-et-se.html<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Pratiques n\u00b0 65\u00a0 \u00ab\u00a0C\u2019est urgent, Docteur\u00a0!\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Le chenil des vieillards<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>par Yacine Lamarche-Vadel, urgentiste et sp\u00e9cialiste en m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale, ancien attach\u00e9 de consultations \u00e0 l\u2019Accueil des Sourds &#8211; La Piti\u00e9 et au Comede &#8211; Bic\u00eatre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><em> L\u2019envoi de la personne \u00e2g\u00e9e aux urgences \u00ab\u00a0ne pouvant plus rester \u00e0 domicile\u00a0\u00bb est souvent per\u00e7u comme une solution de fortune, inadapt\u00e9e et impos\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et \u00e0 l\u2019int\u00e9ress\u00e9e. Entrelacs de difficult\u00e9s et de malentendus source de mauvais traitements.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Certains patients n\u2019arrivent pas aux urgences, ils y atterrissent.<\/p>\n<p>Malheureusement, le service a\u00e9roportuaire, dans ces conditions, ressemble plus \u00e0 celui d\u2019un centre de r\u00e9tention de la PAF (police de l\u2019air et des fronti\u00e8res), en attente d\u2019une reconduite au domicile.<\/p>\n<p>Personne \u00e2g\u00e9e propuls\u00e9e par sa famille\u00a0; sublime reprise du g\u00e9n\u00e9raliste, placage par les pompiers \u2013 ah\u00a0? d\u00e9j\u00e0 repartis\u00a0! \u2013 essai alors transform\u00e9 par les ambulanciers, accord\u00e9 par le r\u00e9gulateur du Samu et finalement remise aux mains de l\u2019urgentiste pour&#8230; remise en jeu\u00a0?<\/p>\n<p>La t\u00eate du vieux\u2026 abattu ou furibond. Et moi, d\u00e9sabus\u00e9 d\u2019\u00eatre au milieu de ce grand n\u2019importe quoi. D\u2019ignobles et \u00e9c\u0153urantes images de Salo o\u00f9 les jeunes \u00e9ph\u00e8bes ont quatre-vingts ans, <em>antiferno, girone delle manie, girone della merda, girone del sangue.<\/em><\/p>\n<p>J\u2019ouvre d\u00e9licatement l\u2019enveloppe. \u00ab\u00a0Merci d\u2019hospitaliser M.\u00a0M\u2026 pour maintien \u00e0 domicile impossible.\u00a0\u00bb indique la lettre de son m\u00e9decin traitant ou du praticien de garde. L\u2019\u00e9crit accompagne le malade comme une grosse \u00e9tiquette accroch\u00e9e au colis mal ficel\u00e9. Et me voil\u00e0, une fois de plus, avec le sentiment d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un prestataire de services, avec les clefs des chambres de l\u2019h\u00f4pital \u00e0 distribuer. Il n\u2019y a pas dans la lettre de mon confr\u00e8re l\u2019ombre d\u2019une demande d\u2019avis, d\u2019appel \u00e0 mon sens clinique, aid\u00e9 des examens compl\u00e9mentaires que j\u2019ai \u00e0 ma disposition. La situation est sans appel, d\u2019ailleurs parfois sans transmission d\u2019un examen somatique, sans constante, sans hypoth\u00e8se diagnostique, au pire sans indication des ant\u00e9c\u00e9dents d\u2019une personne venue seule avec des troubles cognitifs majeurs. Je pr\u00e9f\u00e8re imaginer que le m\u00e9decin a pens\u00e9 que j\u2019aurais son dossier hospitalier\u2026 indisponible, derri\u00e8re les grilles des archives ferm\u00e9es \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 viendra le tour d\u2019examiner M.\u00a0M\u2026 Deux lignes suffisent pour demander une hospitalisation de ce consultant malgr\u00e9 lui, d\u00e9racin\u00e9, inconnu et perdu, comme moi.<\/p>\n<p>On compte malheureusement mieux et plus les d\u00e9sagr\u00e9ments que les \u00e9pisodes invisibles au cours desquels les m\u00e9decins ont pris en charge autrement les difficult\u00e9s de leurs patients \u00e2g\u00e9s. Las d\u2019\u00eatre confront\u00e9\u00a0\u00e0 cette situation violente et pour moi et pour le patient, j\u2019ai eu l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019aller exposer mon point de vue de James Bondatoufer aupr\u00e8s de ces terribles m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes.<\/p>\n<p>Deux jours de formations avec la SFTG (soci\u00e9t\u00e9 de formation en th\u00e9rapeutique du g\u00e9n\u00e9raliste) sur la perte d\u2019autonomie du sujet \u00e2g\u00e9 ont boulevers\u00e9 mes connaissances et mon opinion. Elles m\u2019ont \u00e9galement persuad\u00e9 de la n\u00e9cessit\u00e9 de parler de nos pratiques et de croiser nos regards.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9nervement et l\u2019\u00e9vitement, fruit de la p\u00e9nibilit\u00e9 de certaines situations professionnelles, peuvent alors \u00eatre remplac\u00e9s par de la pens\u00e9e et de l\u2019int\u00e9r\u00eat. Les formations et les discussions permettent de comprendre peu \u00e0 peu ce qui est compliqu\u00e9 et d\u2019appr\u00e9cier ce qui est complexe. Les non-dits, les absents, les lacunes rendent les situations compliqu\u00e9es. La complexit\u00e9 est l\u2019univers cr\u00e9\u00e9 par des intervenants ou des param\u00e8tres nombreux et leurs interactions.<\/p>\n<p>J\u2019ai entendu des g\u00e9n\u00e9ralistes dire combien la perte d\u2019autonomie des personnes \u00e2g\u00e9es \u00e9tait un sujet difficile pour eux aussi.<\/p>\n<p>J\u2019ai particip\u00e9 avec eux \u00e0 des jeux de r\u00f4les pour analyser nos consultations avec les personnes \u00e2g\u00e9es et leur famille. Nous nous sommes pris en pleine face que plus personne ne s\u2019adressait au principal int\u00e9ress\u00e9, pr\u00e9textant de ses troubles de m\u00e9moire pour le rendre transparent.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9couvert que les m\u00e9decins de ville avaient r\u00e9guli\u00e8rement les pires difficult\u00e9s \u00e0 mettre en place des aides \u00e0 domicile. Certains vieillards refusant toute irruption dans leur monde, se r\u00e9v\u00e9lant parfois\u00a0cacochymes, afin de d\u00e9courager les bonnes volont\u00e9s. Dans les situations les plus extr\u00eames de patients sales entasseurs misanthropes, avec un syndrome de Diog\u00e8ne marqu\u00e9, des \u00e9quipes ont appris \u00e0 n\u00e9gocier et \u00e0 accompagner ceux que l\u2019on ne veut plus voir, de peur de les sentir.<\/p>\n<p>J\u2019ai appris que derri\u00e8re la confusion, la perte des capacit\u00e9s \u00e0 marcher, \u00e0 se laver il fallait chercher une maladie\u00a0: une infection pulmonaire, un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral, un surdosage m\u00e9dicamenteux, une d\u00e9pression\u2026<\/p>\n<p>Je me suis rappel\u00e9 des enseignements des g\u00e9riatres de l\u2019h\u00f4pital Charles Foix\u00a0: qu\u2019\u00e0 un \u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable le c\u0153ur, les reins, les poumons, le cerveau, tous les organes sont en \u00e9quilibre instable. Un seul atteint entra\u00eene les autres comme des dominos en rond tombant les uns sur les autres. Quand on retrouve la personne au sol, avec le col du f\u00e9mur cass\u00e9, respirant difficilement, d\u00e9shydrat\u00e9e, confuse, avec des \u0153d\u00e8mes dans les jambes, en insuffisance r\u00e9nale et avec des signes d\u2019infection, difficile de dire ce qui a \u00e9t\u00e9 atteint en premier.<\/p>\n<p>La conf\u00e9rence de consensus de la SFMU (soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de m\u00e9decine d\u2019urgence) sur la personne \u00e2g\u00e9e de plus de 75 ans aux urgences recommande de pratiquer un bilan comportant un \u00e9lectrocardiogramme, des examens de biologie, une radiographie de thorax, et ce de fa\u00e7on syst\u00e9matique tellement la s\u00e9miologie des maladies en g\u00e9riatrie est particuli\u00e8re et pleine de pi\u00e8ges.<\/p>\n<p>J\u2019ai compris que l\u2019arriv\u00e9e aux urgences \u00e9tait parfois l\u2019issue d\u2019une longue histoire d\u2019\u00e9checs et de conflits. Une situation de crise. L\u2019espoir pour l\u2019entourage de mettre enfin en place des aides au domicile. Une fragilisation des a\u00een\u00e9s pouvant aboutir au renoncement \u00e0 leur ind\u00e9pendance et au pouvoir de d\u00e9cider pour soi-m\u00eame.<\/p>\n<p>J\u2019ai appris l\u2019existence des \u00e9quipes de l\u2019APA (allocation personnalis\u00e9e d\u2019autonomie) et des CLIC (centre local d\u2019information et de coordination g\u00e9rontologique) qui s\u2019occupaient d\u2019\u00e9valuer les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es au domicile et qui pouvaient proposer des am\u00e9nagements et des soutiens au domicile.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les personnes \u00e2g\u00e9es continuent de d\u00e9bouler aux urgences, h\u00e9b\u00e9t\u00e9es de la partie de flipper dans laquelle elles ont tenu le r\u00f4le principal, celui de la balle.<\/p>\n<p>Les lettres trop laconiques imposant une hospitalisation sans discussion existent toujours.<\/p>\n<p>Certaines familles nous menacent encore de toutes sortes de poursuites et d\u2019\u00eatre responsables de tout ce qui pourrait arriver si nous ne gardons pas \u00e0 l\u2019h\u00f4pital leur a\u00efeul, qui b\u00e9n\u00e9ficiera au moins d\u2019un plateau-repas et d\u2019un tour de garde, au pire de la camisole de contention et de l\u2019exil dans un univers o\u00f9 il se perd davantage.<\/p>\n<p>Mais maintenant, je mets doucement les papiers et les cris de c\u00f4t\u00e9, un petit sourire de compassion pour ceux qui ont probablement rat\u00e9 la rencontre avec celui qu\u2019on a pouss\u00e9 jusque-l\u00e0, oubli\u00e9 l\u2019examen clinique, outil du raisonnement m\u00e9dical, \u00e9vit\u00e9 d\u2019affronter la complexit\u00e9 et la compr\u00e9hension des d\u00e9tresses, m\u00e9chantes et moches, pr\u00eatent \u00e0 bondir et \u00e0 mordre.<\/p>\n<p>J\u2019encourage mes internes \u00e0 se lancer avec la personne \u00e2g\u00e9e dans une vaste enqu\u00eate mobilisant les comp\u00e9tences cliniques, diagnostiques et psychologiques, d\u2019appliquer l\u2019aphorisme que toute chute chez elle est une pneumonie jusqu\u2019\u00e0 preuve du contraire, de d\u00e9jouer en somme les \u00e9nigmes d\u2019une clinique surprenante et prot\u00e9iforme, comme en p\u00e9diatrie ou le refus du biberon doit faire rechercher une infection urinaire, entre autres.<\/p>\n<p>Quand l\u2019aggravation des handicaps est consid\u00e9r\u00e9e trop rapidement comme naturelle ou li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge, chercher une cause aigu\u00eb \u00e0 la survenue du changement.<\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e aux urgences dans des conditions illisibles, au sens propre comme au figur\u00e9, s\u2019av\u00e8re \u00eatre une maltraitance et va malheureusement favoriser, je le redoute, d\u2019autres maltraitances comme l\u2019attente, l\u2019indiff\u00e9rence, les erreurs de diagnostic et de soins.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et puis il y a ces situations d\u00e9licates aux urgences quand aucune maladie aigu\u00eb n\u2019est retrouv\u00e9e\u00a0; quand il ne reste que de trop rares lits inoccup\u00e9s dans l\u2019h\u00f4pital\u00a0; quand il semble logique de devoir r\u00e9server les places pour ceux qui auront besoin de perfusion, d\u2019antibiotiques, d\u2019oxyg\u00e8ne et d\u2019utiliser les savoirs des infirmi\u00e8res, chirurgiens, radiologues \u00e0 autre chose que donner \u00e0 manger et tenir la main. O\u00f9 va alors celui qui s\u2019\u00e9gare depuis des mois, qui peut tomber \u00e0 s\u2019en casser les os et dont la situation devient un jour insupportable pour le regard et la culpabilit\u00e9 des autres\u00a0?<\/p>\n<p>Toutes ces personnes d\u00e9mentes ou seules, comme celles qui ont faim, qui ont froid, sans abri, d\u00e9gringolent de structures en services, comme les bo\u00eetes de conserve se cognent dans un vide-ordures. Tant qu\u2019elles tombent il y a \u00e9conomie d\u2019attention et de places.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1 <em>La balade de Narayama<\/em>, Shohei Imamura, 1983.<\/p>\n<p>2 <em>Le scaphandre et le papillon<\/em>, Jean Dominique Bauby, 1997.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong> Mis\u00e8re du gouvernement \u00e0 l&rsquo;urgence<\/strong><\/p>\n<p>par Alain Brossat, philosophe<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On aurait tort de n&rsquo;envisager le probl\u00e8me des urgences (dans le cadre hospitalier) que sous l&rsquo;angle des dysfonctionnements de la m\u00e9decine publique\u00a0: un \u00ab\u00a0probl\u00e8me\u00a0\u00bb qui ferait sympt\u00f4me, un de plus, \u00e0 propos de la crise g\u00e9n\u00e9rale qui frappe le syst\u00e8me de sant\u00e9. Les urgences, comme dispositif hospitalier, c&rsquo;est <em>bien davantage que cela<\/em>\u00a0: une fable\u00a0\u00e0 propos de l&rsquo;\u00e9tat pr\u00e9sent du gouvernement des vivants, un apologue sur les modes et r\u00e9gimes de la politique contemporaine (ce qui en tient lieu).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le paradoxe \u00e9norme, en effet (et que l&rsquo;on pourrait dire m\u00eame hautement comique si le sujet pr\u00eatait \u00e0 rire) des \u00ab\u00a0urgences\u00a0\u00bb, est notoire\u00a0: elles sont le service hospitalier dans lequel la prise en charge moyenne de ceux qui s&rsquo;y pr\u00e9sentent est la plus longue. C&rsquo;est une sc\u00e8ne de genre \u00e0 la t\u00e9l\u00e9\u00a0: des dizaines de patients, tous \u00e2ges, conditions et pathologies confondues, entass\u00e9s dans les salles d&rsquo;attente et les couloirs, prostr\u00e9s sur des brancards et autres lits de fortune, tous \u00e0 poireauter des heures avant que soit prises en charge leurs plaies et bosses. Les urgences fonctionnent d&rsquo;abord comme un service de tri (\u00e0 l&rsquo;instar de la m\u00e9decine de guerre et, souvent, de la m\u00e9decine humanitaire) qui ne traite selon les proc\u00e9dures r\u00e9gl\u00e9es de l&rsquo;urgence qu&rsquo;une infime partie des personnes qui s&rsquo;y pr\u00e9sentent et dont les pathologies ou les dommages subis mettent la vie en danger imm\u00e9diat. Pour le reste, elles font plut\u00f4t office de dispensaire g\u00e9n\u00e9ral vers lequel converge tout un public disparate, court-circuitant les parcours institutionnels de la m\u00e9decine, tant lib\u00e9rale que publique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce qui est ici d\u00e9cisif, c&rsquo;est le d\u00e9tournement, la d\u00e9naturation et le d\u00e9placement du motif de l&rsquo;urgence et des dispositifs qui s&rsquo;y rattachent. Ce qui caract\u00e9rise, en principe, des soci\u00e9t\u00e9s dites <em>d\u00e9velopp\u00e9es<\/em>, c&rsquo;est notamment le fait que les irr\u00e9gularit\u00e9s, majeures ou mineures, accidents, catastrophes, etc., dont le propre est de susciter un <em>\u00e9tat d&rsquo;urgence<\/em> (d&rsquo;\u00e9chelle, de densit\u00e9 et de dur\u00e9e variables) soient prises en compte dans les calculs et les strat\u00e9gies des gouvernants\u00a0; qu&rsquo;ils donnent lieu \u00e0 l&rsquo;existence de tout un volant de proc\u00e9dures, de techniques et de moyens sp\u00e9cifiques. La qualit\u00e9 de ce que les \u00e9lites globalis\u00e9es appellent aujourd&rsquo;hui <em>gouvernance<\/em>,<em> bonne gouvernance<\/em>, se juge notamment \u00e0 la fa\u00e7on dont les appareils gouvernementaux font face \u00e0 l&rsquo;accident majeur (Fukushima), la catastrophe naturelle (le r\u00e9cent typhon aux Philippines), mais aussi bien aux pand\u00e9mies, aux accidents de la route, aux fortes intemp\u00e9ries, etc. Ces irr\u00e9gularit\u00e9s sont des <em>tests<\/em> pour les pouvoirs en place et pour les administrations. Des r\u00e9v\u00e9lateurs aussi\u00a0: de l&rsquo;indiff\u00e9rence de l&rsquo;administration \u00e9tats-unienne au sort des populations pauvres et g\u00e9n\u00e9ralement noires lors de l&rsquo;ouragan qui a frapp\u00e9 la Nouvelle Orl\u00e9ans en 2005, des connivences inavou\u00e9es entre le gouvernement japonais et les firmes priv\u00e9es op\u00e9ratrices du nucl\u00e9aire civil apr\u00e8s le tsunami et la catastrophe de Fukushima, de la corruption et l&rsquo;incomp\u00e9tence de l&rsquo;administration philippine apr\u00e8s le passage du typhon qui ravagea plusieurs \u00eeles de l&rsquo;archipel \u00e0 l&rsquo;automne 2013\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce qui caract\u00e9rise donc un gouvernement des vivants solide (et du coup l\u00e9gitime) d&rsquo;un autre, c&rsquo;est, entre autres, sa capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer \u00e0 ses calculs la pr\u00e9vision et la prise en compte de ce qui, par d\u00e9finition, tend \u00e0 s&rsquo;y d\u00e9rober \u2013 tout ce qui sort du champ de la vie administr\u00e9e en tant que celle-ci est fond\u00e9e sur la stabilit\u00e9 de l&rsquo;ordre des choses, sur la solidit\u00e9 des fa\u00e7ons de faire, sur l&rsquo;appareillage de la vie commune par les proc\u00e9dures r\u00e9gl\u00e9es\u2026 C&rsquo;est \u00e0 cette capacit\u00e9 d&rsquo;anticiper sur l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9 unique ou r\u00e9currente (les accidents de la route, les \u00e9pid\u00e9mies de grippe hivernales\u2026), \u00e0 mettre en place des <em>m\u00e9canismes de s\u00e9curit\u00e9<\/em> destin\u00e9s \u00e0 y faire face et \u00e0 en att\u00e9nuer la virulence et les effets de perturbation de la vie sociale, de la production et de la \u00ab\u00a0vie de l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb que se juge la qualit\u00e9 du gouvernement contemporain des populations. \u00c0 sa capacit\u00e9, donc, \u00e0 passer en<em> mode urgence\u00a0<\/em>lorsque l&rsquo;apparition d&rsquo;un facteur disruptif l&rsquo;exige.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Or, ce que montre de fa\u00e7on \u00e9clatante le \u00ab\u00a0syndrome\u00a0\u00bb des urgences de l&rsquo;h\u00f4pital public, c&rsquo;est que nous sommes dans un temps de <em>d\u00e9figuration <\/em>acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de ce \u00ab\u00a0bon profil\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb de la biopolitique contemporaine. Et c&rsquo;est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment que le \u00ab\u00a0syndrome\u00a0\u00bb tend \u00e0 acqu\u00e9rir une tout autre \u00e9paisseur \u2013 \u00e0 devenir un v\u00e9ritable (autant que d\u00e9testable) <em>paradigme de la d\u00e9faillance<\/em> des pouvoirs contemporains. Tout le monde sait en effet que l&rsquo;engorgement des urgences hospitali\u00e8res n&rsquo;est pas d\u00fb \u00e0 la multiplication des pathologies n\u00e9cessitant des soins urgents ou des agressions sur la voie publique, mais \u00e0 la crise programm\u00e9e de la prise en charge collective de la sant\u00e9 publique\u00a0; au fait qu&rsquo;une quantit\u00e9 croissante de personnes se trouve \u00ab\u00a0\u00e0 d\u00e9couvert\u00a0\u00bb, sans couverture sociale, sans acc\u00e8s \u00e0 la S\u00e9cu et aux mutuelles\u00a0; vou\u00e9es, donc, lorsqu&rsquo;elles tombent malades ou sont victimes d&rsquo;un accident, aux rigueurs de l&rsquo;\u00ab\u00a0ins\u00e9curit\u00e9 sociale\u00a0\u00bb (Robert Castel).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Les dispositifs d&rsquo;urgence sont alors d\u00e9tourn\u00e9s de leur vocation premi\u00e8re pour tenter de colmater les br\u00e8ches de l&rsquo;\u00c9tat social mis en coupe r\u00e9gl\u00e9e du fait de d\u00e9cisions politiques et de choix strat\u00e9giques\u00a0: ce qui consiste \u00e0 changer \u00ab\u00a0la distribution entre ce que l&rsquo;\u00c9tat laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb[1]. Ce d\u00e9tournement va produire un double effet\u00a0: l&rsquo;infiltration de l&rsquo;\u00e9tat normal, courant des choses par \u00ab\u00a0l&rsquo;urgence\u00a0\u00bb et la p\u00e9rennisation de celle-ci \u2013 alors qu&rsquo;elle est cens\u00e9e, dans son principe m\u00eame, porter la marque du ponctuel, de l&rsquo;exceptionnel. On tient l\u00e0 ce que Foucault appelait le \u00ab\u00a0mod\u00e8le analogique\u00a0\u00bb selon lequel, de fa\u00e7on croissante, le gouvernement des populations va se trouver plac\u00e9, d\u00e9sormais, au temps de \u00ab\u00a0la crise\u00a0\u00bb perp\u00e9tuelle et du march\u00e9 omnipotent, sous le signe de l&rsquo;urgence, version <em>soft <\/em>ou <em>hard\u00a0<\/em>; ceci alors m\u00eame qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de faire face \u00e0 l&rsquo;inopin\u00e9 ou l&rsquo;accidentel, mais \u00e0 cela m\u00eame qui <em>d\u00e9coule d<\/em>es nouvelles r\u00e9partitions entre prise en charge des populations au titre du service public et soumission \u00e0 la \u00ab\u00a0loi du march\u00e9\u00a0\u00bb de toutes sortes de fonctions et dispositifs qui relevaient nagu\u00e8re encore de l&rsquo;autorit\u00e9 et de la comp\u00e9tence de l&rsquo;\u00c9tat.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La contamination des proc\u00e9dures r\u00e9guli\u00e8res par ce qui tend \u00e0 devenir une sorte de <em>dictature de l&rsquo;urgence <\/em>est sensible dans tous les domaines\u00a0: celui de la prise en charge des populations fragiles, de l&rsquo;information, de la lutte contre des formes sp\u00e9cifiques de d\u00e9linquance et de criminalit\u00e9, mais aussi, <em>last but not least,<\/em> de la politique \u00e9trang\u00e8re. La multiplication des dispositifs d&rsquo;urgence et des mesures d&rsquo;urgence improvis\u00e9es, le placement m\u00eame du gouvernement des populations et de la vie politique institutionnelle sous le signe de l&rsquo;urgence f\u00e9brile et d\u00e9sordonn\u00e9e est la manifestation distincte d&rsquo;une crise d\u00e9sormais chronique de la <em>raison gouvernementale. <\/em><\/p>\n<p>Tout se passe comme si celle-ci, en d\u00e9perdition permanente de capacit\u00e9 pr\u00e9visionnelle, d&rsquo;aptitude \u00e0 prendre prise sur la multitude des facteurs et \u00e9l\u00e9ments composant \u00ab\u00a0le r\u00e9el\u00a0\u00bb qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;orienter et d&rsquo;infl\u00e9chir afin d&rsquo;\u00e9viter que surviennent des irr\u00e9gularit\u00e9s majeures (guerre civile, effondrement \u00e9conomique, crises avec des puissances \u00e9trang\u00e8res\u2026), \u00e9tait d\u00e9sormais incapable de poser les conditions selon lesquelles les gouvernants et la puissance publique peuvent <em>s&rsquo;installer dans la dur\u00e9e <\/em>en fixant le cap, en anticipant sur les difficult\u00e9s, en d\u00e9terminant des positions et s&rsquo;y tenant\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La discontinuit\u00e9, la dispersion, le saut de puce d&rsquo;un dossier \u00ab\u00a0urgent\u00a0\u00bb \u00e0 un autre plus \u00ab\u00a0urgent\u00a0\u00bb encore, la soumission \u00e0 une suppos\u00e9e actualit\u00e9 syncop\u00e9e et bariol\u00e9e marquent aujourd&rsquo;hui de leur empreinte la politique des gouvernants, quelle que soit leur teinture politique, dans toutes les d\u00e9mocraties blanchies sous le harnais.<\/p>\n<p>Les gens de pouvoir tendent \u00e0 se transformer en m\u00e9decins urgentistes et pompiers volants, quand ils improvisent une intervention \u00e9trang\u00e8re en terre ex-coloniale pour \u00ab\u00a0sauver des vies\u00a0\u00bb (Hollande en Centrafrique) ou bien pressent le Parlement d&rsquo;adopter une loi-kleenex (et, du coup, bien souvent sc\u00e9l\u00e9rate) pour faire face \u00e0 un fait divers suppos\u00e9 attiser le sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 de la population (loi de r\u00e9tention et s\u00fbret\u00e9 sous l&rsquo;\u00e9gide de Sarkozy\/Dati). La mont\u00e9e des cha\u00eenes d&rsquo;information qui cultivent leur audimat \u00e0 coup d&rsquo;informations <em>instantan\u00e9istes<\/em> (BFM, i-T\u00e9l\u00e9, LCI), la \u00ab\u00a0dictature de l&rsquo;urgence [entretenue par] l&rsquo;information t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e en continu avec ses rythmes haletants\u00a0\u00bb[2] tend \u00e0 \u00e9paissir le trait de cette vie politique dispers\u00e9e, en pointill\u00e9s, et fond\u00e9e sur une accumulation de messages h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes d\u00e9pourvus de toute perspective ou \u00e9paisseur.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Install\u00e9s dans cette nouvelle temporalit\u00e9 o\u00f9 \u00ab\u00a0un clou chasse l&rsquo;autre\u00a0\u00bb \u00e0 un rythme fr\u00e9n\u00e9tique, les \u00e9lites politiques sont saisies par une danse de Saint-Guy et emport\u00e9es dans une fuite en avant sans terme. Cette modalit\u00e9 nouvelle ne leur est pas d\u00e9sagr\u00e9able\u00a0: elle leur permet d&rsquo;entra\u00eener avec elles (gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;active complicit\u00e9 des m\u00e9dias) un public saisi lui aussi par le vertige de l&rsquo;urgence et donc de moins en moins apte \u00e0 <em>demander des comptes <\/em>sur telle ou telle action politique, d\u00e9cision, \u00e9l\u00e9ment de doctrine gouvernementale\u2026 \u00c0 peine les citoyens auraient-ils commenc\u00e9 \u00e0 exiger que l&rsquo;on <em>s&rsquo;arr\u00eate <\/em>sur telle s\u00e9quence de la politique gouvernementale et qu&rsquo;une discussion s&rsquo;engage que la page est tourn\u00e9e ou d\u00e9chir\u00e9e et que s&rsquo;imposent les conditions d&rsquo;une \u00ab\u00a0actualit\u00e9\u00a0\u00bb plus br\u00fblante encore\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce r\u00e9gime du \u00ab\u00a0toutes affaires cessantes\u00a0\u00bb pr\u00e9sente trois autres avantages substantiels encore. D&rsquo;une part, il permet de masquer non pas seulement le d\u00e9sordre brouillon et le peu de suite dans les id\u00e9es d&rsquo;une politique, mais aussi ses <em>flagrantes incoh\u00e9rences\u00a0<\/em>: le cas d&rsquo;\u00e9cole qui s&rsquo;impose \u00e0 toutes les m\u00e9moires est celui du brutal changement de pied de Sarkozy, ce ludion spasmodique, en mati\u00e8re de politique libyenne\u00a0\u2013 de la fraternisation avec le dictateur Khadafi sur le perron de l&rsquo;Elys\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intervention militaire d\u00e9bouchant sur son renversement et son extermination \u2013\u2026 et ceci en l&rsquo;espace de quelques mois. Le rapport s&rsquo;\u00e9tablit ici ais\u00e9ment entre l&rsquo;absence de doctrine, de \u00ab\u00a0grand dessein\u00a0\u00bb et tout simplement d&rsquo;id\u00e9es en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re et l&rsquo;art de saisir l&rsquo;occasion aux cheveux, n&rsquo;importe quelle occasion (un d\u00e9but de s\u00e9cession en Cyr\u00e9na\u00efque, \u00e9v\u00e9nement capital pour le destin de l&rsquo;humanit\u00e9\u2026) pour exposer dans tout son \u00e9clat le motif de l&rsquo;urgence.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, le r\u00e9gime \u00ab\u00a0urgentiste\u00a0\u00bb de la vie politique a la propri\u00e9t\u00e9 inestimable (en ce temps o\u00f9 ce n&rsquo;est pas seulement la \u00ab\u00a0popularit\u00e9\u00a0\u00bb des \u00e9lites politiques qui est en question, mais bien leur l\u00e9gitimit\u00e9) d&rsquo;<em>interrompre toute discussion<\/em> \u00e0 propos du bien fond\u00e9 des d\u00e9cisions plac\u00e9es sous cette \u00e9gide\u00a0: le pathos humanitaire (\u00ab\u00a0sauver les vies, interrompre les massacres\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0emp\u00eacher un bain de sang, voire un g\u00e9nocide\u00a0\u00bb) a, dans ces circonstances, vocation \u00e0 saturer l&rsquo;opinion, sur un mode affectif, de fa\u00e7on \u00e0 \u00e9viter que ne soit ouvert un espace de d\u00e9bat contradictoire dans lequel puissent \u00eatre pos\u00e9es les questions qui f\u00e2chent, du genre\u00a0: quel rapport s&rsquo;\u00e9tablit entre le soutien variable, mais continu apport\u00e9 par les gouvernements successifs de la R\u00e9publique aux \u00e9lites corrompues de pays comme le Mali ou la Centrafrique et l&rsquo;effondrement de ces \u00c9tats lequel, \u00e0 son tour, vient justifier les interventions \u00ab\u00a0urgentistes\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>Enfin, la dictature de l&rsquo;urgence est ce qui permet les gouvernants de prendre toutes sortes de libert\u00e9s avec l&rsquo;\u00c9tat de droit\u00a0et les conventions les mieux \u00e9tablies \u2013 qui ira demander des comptes \u00e0 Fran\u00e7ois Hollande sur la fa\u00e7on dont le corps exp\u00e9ditionnaire fran\u00e7ais conduit la guerre dans le Sahel (o\u00f9 sont les prisonniers de guerre\u00a0?), d\u00e8s lors qu&rsquo;il s&rsquo;agit de combattre sans d\u00e9lai ni faiblesse les \u00e9mules locaux de Ben Laden\u00a0?<\/p>\n<p>Cette rh\u00e9torique de l&rsquo;urgence a une histoire\u00a0: elle commence \u00e0 imposer ses conditions \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, avec la s\u00e9quence des <em>boat<\/em> <em>people<\/em> d&rsquo;Indochine. Son surgissement, \u00e0 l&rsquo;initiative (notamment) de la secte vile des \u00ab\u00a0nouveaux philosophes\u00a0\u00bb alors en pleine ascension, signale un infl\u00e9chissement d\u00e9cisif dans la vie intellectuelle et politique en France \u2013 le passage \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du \u00ab\u00a0r\u00e9armement moral\u00a0\u00bb du capital sous le signe de la d\u00e9mocratie de march\u00e9. La ficelle \u00e9tait alors si <em>bene trovata <\/em>qu&rsquo;elle embrouilla d&rsquo;aussi bons esprits que Sartre et Foucault\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour finir, on ne dira jamais avec trop de force que, dans le domaine de la prise en charge des plus expos\u00e9s, des plus fragiles, des moins bien inclus, le recours perp\u00e9tuel aux dispositifs d&rsquo;urgence, c&rsquo;est, pour les int\u00e9ress\u00e9s, une suite de cataplasmes sur autant de jambes de bois, et, en termes de gouvernement des populations, une fuite dans l&rsquo;irrationalit\u00e9. Nul n&rsquo;ignore que c&rsquo;est la d\u00e9r\u00e9liction entretenue du logement social qui a pour effet l&rsquo;apparition de toute une population d\u00e9log\u00e9e, mal log\u00e9e ou sans logis du tout, ce qui nourrit \u00e0 son tour l&rsquo;expansion de ph\u00e9nom\u00e8nes comme\u00a0: les marchands de sommeil, l&rsquo;abandon des plus pr\u00e9caires \u00e0 la rue, le logement d&rsquo;urgence insalubre, au co\u00fbt exorbitant et inefficace. Les co\u00fbts sociaux, moraux, politiques de la soumission de cet aspect de la \u00ab\u00a0question sociale\u00a0\u00bb au r\u00e9gime incoh\u00e9rent spasmodique et incoh\u00e9rent de l&rsquo;urgence, au temps de la crise \u00e9ternis\u00e9e, sont incalculables. Ici se voit \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu ce que produit la mise \u00e0 l&rsquo;encan de l&rsquo;\u00c9tat social\u00a0: la main droite de l&rsquo;autorit\u00e9 ignore ce que fait la gauche et l&rsquo;annule, l&rsquo;\u00c9tat conduit une politique de gribouille, perdant ainsi la confiance et l&rsquo;estime des gouvern\u00e9s. Le gouvernement approximatif \u00e0 l&rsquo;urgence entretient le sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 parmi les pr\u00e9caires et les rend sujets \u00e0 toutes les tentations fantasmagoriques \u2013 les pires, de pr\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Foucault, \u00e9voquant la forme pastorale du gouvernement des vivants telle qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 codifi\u00e9e successivement par une certaine tradition moyen-orientale (juive notamment), puis par le christianisme, insiste sur le fait que ce gouvernement est \u00e0 la fois collectif et individualisant\u00a0: c&rsquo;est du \u00ab\u00a0troupeau\u00a0\u00bb, mais de chaque \u00ab\u00a0brebis\u00a0\u00bb aussi que le pasteur est comptable, au point qu&rsquo;il ne doit pas h\u00e9siter \u00e0 quitter le troupeau, s&rsquo;il lui faut retrouver ou soigner l&rsquo;une de ses ouailles \u00e9gar\u00e9e ou malade. Il peut m\u00eame, insiste Foucault, \u00eatre conduit \u00e0 <em>risquer sa vie <\/em>pour sauver l&rsquo;une des brebis en perdition.<\/p>\n<p>Or, pour lui, cette figure pastorale est bien l&rsquo;une des matrices du gouvernement des vivants dans nos soci\u00e9t\u00e9s, des pouvoirs modernes.<\/p>\n<p>On ne peut alors que d\u00e9signer comme un pastorat <em>d\u00e9testable et d\u00e9natur\u00e9 <\/em>celui qui, pla\u00e7ant son action sous le signe de l&rsquo;urgence et de la discontinuit\u00e9 plut\u00f4t que sous celui de l&rsquo;attention continue, de l&rsquo;endurance et du souci de tous et chacun, fait de l&rsquo;<em>abandon des<\/em> <em>plus vuln\u00e9rables <\/em>l&rsquo;un de ses principes de conduite \u2013 inavouable, forc\u00e9ment inavouable. L&rsquo;urgence, avec ses dispositifs brouillons et inefficaces, est alors l&rsquo;arbre qui se destine \u00e0 cacher la for\u00eat du partage durci entre ce qui demeure dans le champ de la vie qualifi\u00e9e et ce qui s&rsquo;en trouve rejet\u00e9, comme sous les coups d&rsquo;un destin inflexible\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>L\u2019urgence\u2026 mais pour qui\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>par Zo\u00e9line Froissart, interne en m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Vite. Tout va vite\u00a0! Je cours encore. Et trop souvent apr\u00e8s le temps.<\/p>\n<p>Je suis devenue, \u00e0 l\u2019insu de mon plein gr\u00e9, b\u00e9b\u00e9 m\u00e9decin, interne des h\u00f4pitaux comme on dit. En r\u00e9alit\u00e9, je d\u00e9couvre surtout la responsabilit\u00e9 du stylo. Stylo avec lequel je passe d\u00e9sormais beaucoup de temps, avec la tr\u00e8s nette impression de remplir surtout mille papiers. Ce stylo qui m\u2019\u00f4te des moments pr\u00e9cieux avec les patients. Du temps pour remplir le bon de ci, de \u00e7a, de tel examen, de tel formulaire, et par-dessus tout, je passe surtout mon temps \u00e0 prescrire. Prescrire, prescrire, prescrire. Encore, toujours. Comment prescrire du temps alors\u00a0? Et paradoxalement, comment prescrire du temps pour chercher ce que je prescris\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Alors que mon esprit cogite sur mes nouvelles responsabilit\u00e9s, la mort me rattrape encore, elle vient me serrer le c\u0153ur. La patiente, Mme\u00a0R\u2026 Elle va mourir. Non, elle doit mourir\u00a0? Mais ai-je r\u00e9ellement le droit de penser cela\u00a0? De souhaiter cela\u00a0? Ici, les soins palliatifs et la cardiologie ne parviennent pas \u00e0 cohabiter. Elle souffre et on s\u2019acharne. Ce \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb mal d\u00e9fini, au sein duquel je suis. J\u2019appartiens \u00e0 ce \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb qui d\u00e9cide. En partie, certes, mais en premi\u00e8re ligne. Avec mon stylo \u00e0 la main. En \u00e9crivant trop souvent ce qu\u2019on me dicte. Seule avec mon c\u0153ur qui hurle\u00a0tandis que la voix de la hi\u00e9rarchie m\u2019explique\u00a0: \u00ab\u00a0Mais ne t\u2019inqui\u00e8te pas, il n\u2019y a pas d\u2019urgence pour elle, mais pour son c\u0153ur oui\u00a0!\u00a0\u00bb Aaaaah\u00a0! Une envie de hurler au fond de moi\u00a0: \u00ab\u00a0Mais, mais, mais\u2026\u00a0?! Et l\u2019urgence de la souffrance\u00a0? Et l\u2019urgence de la douleur\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, me voil\u00e0 de garde, avec mon stylo, mais seule. Alors la morphine s\u2019est fait une place sur ma feuille d\u2019ordonnance. Prudemment. Comme une fen\u00eatre qu\u2019on ouvre en guettant les premiers rayons de soleil. J\u2019ai vu le soleil entrer dans cette chambre, dans les yeux de ma patiente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Heureusement, il y a eu M.\u00a0C. Il est l\u2019une de mes \u00ab\u00a0entr\u00e9es\u00a0\u00bb sur une garde. Je ne sais plus laquelle. Je ne sais plus pourquoi il vient. Et peu importe. Il y a de la chaleur dans ses yeux. Un accent qui chante.<\/p>\n<p>Je le croise dans le couloir en montant au 2<sup>e<\/sup> \u00e9tage. Assis dans le couloir, son ventre va mieux et il me sourit. Il y a urgence pour lui\u00a0: trouver o\u00f9 est le cancer qui le ronge. \u00c0 vrai dire, l\u2019urgence est plut\u00f4t pour les m\u00e9decins, car lui semble presque pr\u00eat et il aime souvent me dire\u00a0: \u00ab\u00a0Tant que je ne souffre pas, vous savez, il n\u2019y a urgence de rien.\u00a0\u00bb Je m\u2019assois \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, et comme je ne suis ni son m\u00e9decin, ni \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb interne, le temps est avec nous pour discuter. Et j\u2019ai soudain tr\u00e8s envie de d\u00e9couvrir la Sicile. Il est arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 22 ans en France, des jobs au noir se sont encha\u00een\u00e9s au long de sa vie. \u00c9clectique parcours. Il sait se servir de ses mains \u2013 \u00ab\u00a0Ah \u00e7a oui, putain\u00a0!\u00a0\u00bb \u2013 et il se tient devant moi cinquante-cinq ans plus tard. Il me raconte comment il retourne souvent l\u00e0-bas, en voiture avec son fils, et aussi comment son pays a chang\u00e9, et les jeunes qui s\u2019en vont.<\/p>\n<p>Et il me parle aussi de son tr\u00e8s bon ami. Qui vient du m\u00eame village que lui. Qui se trouve l\u2019\u00e9tage en dessous, chambre 26. L\u2019\u00e9tage du dessous\u00a0? Mais\u2026 Mon service\u00a0! Il s\u2019agit de M.\u00a0P., hospitalis\u00e9 pour \u00e9ni\u00e8me d\u00e9compensation cardiaque avec surtout un moral dans les chaussettes. Alors qu\u2019une id\u00e9e folle germe dans ma t\u00eate, il prend les devants et me demande s\u2019il est possible d\u2019aller le voir. Feu d\u2019artifice dans ma t\u00eate, j\u2019ai envie de l\u2019embrasser tant il m\u2019offre une solution servie sur un plateau, une solution \u00e0 la d\u00e9prime de mon patient qui, de plus, me permettra de ne pas ouvrir la bo\u00eete des antid\u00e9presseurs. Alors \u00e0 tour de r\u00f4le, c\u2019est \u00e0 qui va descendre ou monter d\u2019un \u00e9tage pour visiter l\u2019autre. Et \u00e7a soigne le moral de Monsieur P. Et peu m\u2019importe qu\u2019il doive garder le repos au lit pour soigner sa d\u00e9compensation cardiaque. Trouver l\u2019\u00e9quilibre. Gu\u00e9rir vite ou soigner bien, quelle est l\u2019urgence\u00a0? Un c\u0153ur ou une personne\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, je me demande encore si j\u2019ai bien cern\u00e9 l\u2019urgence\u00a0: Mme\u00a0R. est rentr\u00e9e chez elle, debout sur ses pieds, et soulag\u00e9e. M.\u00a0P. reviendra pour sa prochaine d\u00e9compensation cardiaque, mais n\u2019a plus le moral dans les chaussettes. Quand \u00e0 M.\u00a0C., il est parti, avant qu\u2019on ait trouv\u00e9 des r\u00e9ponses \u00e0 nos questions de docteurs, mais mais n\u2019a plus le moral dans les chaussettes. Quand \u00e0 M.\u00a0C., il est parti, avant qu\u2019on ait trouv\u00e9 des r\u00e9ponses \u00e0 nos questions de docteurs, mais serein et entour\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>http:\/\/pratiques.fr\/-Pratiques-No-65-L-urgence-en-.html ; \u00e7a y est le num\u00e9ro surl&rsquo;\u00a0 urgence est en ligne<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[1]Isabelle Stengers, <em>Au temps des catastrophes, r\u00e9sister \u00e0 la barbarie qui vient<\/em>, La D\u00e9couverte, 2009.<\/p>\n<p>[2]<em>Le Monde<\/em> des 8-9\/12\/2013.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 \u00ab\u00a0Pratiques\u00a0\u00bb les cahiers de la m\u00e9decine utopique est une revue essentielle qui traite de notre sant\u00e9 dans sa globalit\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire dans l\u2019ensemble de ses d\u00e9terminants sociaux, \u00e9conomiques et m\u00e9dicaux. Elle est un outil de dialogue essentiel entre professionnels et citoyens. 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