{"id":3024,"date":"2010-10-10T13:13:51","date_gmt":"2010-10-10T12:13:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cafaitdesordre.com\/blog\/?p=3024"},"modified":"2010-10-10T13:13:51","modified_gmt":"2010-10-10T12:13:51","slug":"le-quan-ninh-percusionniste-de-la-pensee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2010\/10\/le-quan-ninh-percusionniste-de-la-pensee\/","title":{"rendered":"L\u00ea Quan Ninh, percusionniste de la pens\u00e9e !"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9, comme entit\u00e9 abstraite, cesse d&rsquo;exister aussit\u00f4t qu&rsquo;on a affaire<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00e0 des individus qui partagent de l&rsquo;attention, qui s&rsquo;accordent un temps<\/strong><\/p>\n<p><strong>pour cette attention, quelle que soient leur histoire et leurs id\u00e9es\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>l&rsquo;entretien\u00a0 entre Jacques Ogier et L\u00ea Quan Ninh percusionniste de musique improvis\u00e9e et contemporaine<\/p>\n<p>est paru\u00a0 dans \u00ab\u00a0 les Allum\u00e9s du jazz\u00a0\u00bb N\u00b024 du 2<sup>\u00e8me<\/sup> trimestre 2009 \u2013 <a href=\"http:\/\/www.allumesdujazz.com\/\">www.allumesdujazz.com<\/a><\/p>\n<p>faites le lire \u00e0 tous ceux qui s&rsquo;int\u00e9ressent \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 la musique. <strong>Comme \u00e0 nous, \u00e7a leur fera le plus grand bien<\/strong>. (L\u2019abonnement au magazine papier est gratuit).<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>J<\/strong><strong>acques Oger : On peut consid\u00e9rer que, plus que jamais, la \u00ab\u00a0musique\u00a0\u00bb se pr\u00e9sente et se<\/strong><\/p>\n<p><strong>con\u00e7oit essentiellement comme un objet de divertissement, de consommation.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Le musicien, tout au moins dans les sch\u00e9mas dominants, doit le plus souvent r\u00e9pondre \u00e0 une<\/strong><\/p>\n<p><strong>demande suppos\u00e9e du public et format\u00e9e par l&rsquo;industrie du disque et du show biz. M\u00eame si<\/strong><\/p>\n<p><strong>cette derni\u00e8re souffre avec les nouveaux modes de consommation \u00ab\u00a0gratuite\u00a0\u00bb engendr\u00e9s par<\/strong><\/p>\n<p><strong>Internet, les styles et go\u00fbts musicaux restent majoritairement conventionnels et tr\u00e8s format\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>L\u00ea Quan Ninh : <\/strong>Il m&rsquo;est difficile de parler des musiques issues des \u00ab\u00a0sch\u00e9mas dominants\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>comme tu les pr\u00e9sentes car je ne les croise que tr\u00e8s peu. C&rsquo;est un autre monde, un monde<\/p>\n<p>parall\u00e8le, comme peut l&rsquo;\u00eatre celui de la t\u00e9l\u00e9vision que je n&rsquo;ai pas et ne regarde donc pas ou comme aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise. C&rsquo;est tr\u00e8s loin de mes pr\u00e9occupations et je n&rsquo;ai pas le d\u00e9sir de me tenir inform\u00e9 sur elles. Je ne peux que constater<\/p>\n<p>par contre, lors de s\u00e9ances p\u00e9dagogiques que je donne de temps \u00e0 autre,\u00a0 qu&rsquo;elles peuvent emp\u00eacher de<\/p>\n<p>s&rsquo;ouvrir \u00e0 d&rsquo;autres formes d&rsquo;\u00e9coute, si ce n&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute elle-m\u00eame, et qu&rsquo;elles s&rsquo;appuient en permanence sur la variation d&rsquo;un nombre de param\u00e8tres tr\u00e8s restreint, bien plus restreint qu&rsquo;une \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb sonate de Mozart, par exemple. (M\u00eame les chants r\u00e9volutionnaires portent en eux, formellement,leur soumission \u00e0 l&rsquo;ordre musical \u00e9tabli que je consid\u00e8re comme une m\u00e9taphore de l&rsquo;ordre \u00e9tabli tout court). Ces musiques m&rsquo;apparaissent comme un produit d&rsquo;appel pour vendre des baladeurs, vu le nombre incroyable de personnes qui portent une paire d&rsquo;\u00e9couteurs \u00e0 tout moment lui permettant d&rsquo;\u00e9viter tout contact intempestif avec autrui. D&rsquo;ailleurs <em>\u00e9couteurs <\/em>me para\u00eet un bien \u00e9trange nom pour un produit qui est con\u00e7u pour se boucher les oreilles sous le pr\u00e9texte d&rsquo;entendre de la musique plut\u00f4t que celle,\u00a0 incroyablement plus riche \u00e0 mon sens, de l&rsquo;environnement qu&rsquo;il soit urbain ou rural.L&rsquo;industrie perd peut-\u00eatre ses marges en ce qui concerne les contenus mais se rattrape avec les contenants que sont ses petits appareils de diffusion.Ceci dit, les musiques commerciales sont principalement de la musique \u00e0 texte, de la musique pr\u00e9texte \u00e0 soutenir un flot de paroles, f\u00fbt-il futile. Il n&rsquo;y a comme rien \u00e0 entendre pour moi. Le texte fait obstruction. Et il y a trop de hi\u00e9rarchie, chacun dans sa fonction&#8230;<\/p>\n<p>Mais revenons \u00e0 cette notion de variation. Elle me pose continuellement question. \u00ab\u00a0Rien n\u2019est plus semblable \u00e0 l\u2019identique que ce qui est pareil \u00e0 la m\u00eame chose\u00a0\u00bb constatait Pierre Dac et l&rsquo;industrie se pla\u00eet \u00e0 promouvoir du semblable<\/p>\n<p>o\u00f9 chaque artiste se compla\u00eet \u00e0 jouer \u2013 au mieux &#8211; sur de l\u00e9g\u00e8res variations. Cette r\u00e9p\u00e9tition incessante du connu indiquerait-elle qu&rsquo;on a besoin de pi\u00e9tiner toujours le m\u00eame espace, le m\u00eame petit territoire sans diff\u00e9rences<\/p>\n<p>notoires dans un rituel d&rsquo;acceptation de sa condition ? Il m&rsquo;est souvent apparu qu&rsquo;une grande partie de la production artistique \u00e9tait d\u00e9volue \u00e0 une forme de consolation sociale et j&rsquo;ai toujours eu l&rsquo;intuition que ce n&rsquo;est sans doute pas de consolation dont nous avions besoin mais d&rsquo;enthousiasme r\u00e9volutionnaire :s&rsquo;\u00e9merveiller au contact de l&rsquo;inconnu, y porter attention.<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>JO : Les musiciens improvisateurs, exp\u00e9rimentaux, de musique contemporaine pr\u00e9tendent<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00e9chapper \u00e0 ces diktats et s&rsquo;inscrivent dans d&rsquo;autres d\u00e9marches, tout au moins sur le plan<\/strong><\/p>\n<p><strong>esth\u00e9tique. Quand on explore de nouveaux territoires musicaux &#8211; l&rsquo;improvisation, la musique exp\u00e9rimentale, la musique contemporaine &#8211; s&rsquo;agit-il seulement de choix esth\u00e9tiques exprimant des go\u00fbts personnels ? Ne s&rsquo;agit-il pas aussi de choix de vie qui engagent le musicien au-del\u00e0 du strict professionnalisme (notamment au-del\u00e0 d&rsquo;un savoir-faire instrumental ou de connaissances acad\u00e9miques) ? Comment, dans ta r\u00e9flexion et ton cheminement personnels, analyses- tu ce type d&rsquo;engagement ?<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>LQN: <\/strong>Tr\u00e8s honn\u00eatement et \u00e0 titre personnel, je n&rsquo;ai pas eu le choix et je serais bien incapable<\/p>\n<p>de parler pour les autres. Ce que je fais continue de s&rsquo;imposer \u00e0 moi, ce qui veut dire que je<\/p>\n<p>suis finalement fort peu libre de mes d\u00e9cisions. Je me contente de suivre des intuitions, en acceptant tout ce qu&rsquo;elles indiquent d&rsquo;ali\u00e9nation, de ma propre ali\u00e9nation. Je constate qu&rsquo;elles s&rsquo;accompagnent d&rsquo;un bruit de fond permanent<\/p>\n<p>et me poussent dans un engagement \u00e0 le d\u00e9couvrir sans cesse. Il s&rsquo;agit seulement d&rsquo;assumer<\/p>\n<p>ces intuitions en se mettant en mouvement. Il y a bien plus de psychanalyse dans tout \u00e7a que de politique ! En tous cas, il s&rsquo;agit d&rsquo;accueillir voire de provoquer parfois des bouleversements, des d\u00e9vastations o\u00f9 on perd ce que l&rsquo;on sait. Pour cela, rien de mieux que de r\u00e9interroger dans l&rsquo;action m\u00eame de jouer de la musique (qui se confond parfois dans une non action vibratoire), de r\u00e9- interroger donc ses propres fa\u00e7ons de faire, en d\u00e9gageant des fa\u00e7ons de d\u00e9faire, et dans le fait de transmettre la possibilit\u00e9 de la rencontre avec les outils, les personnes, les oeuvres, les territoires, le travail qui m\u00e8nent \u00e0 ces bouleversements (ce qu&rsquo;on peut appeler la p\u00e9dagogie). Assumer c&rsquo;est organiser et s&rsquo;organiser en tentant<\/p>\n<p>de ne jamais briser le flux des rencontres. De mettre en pr\u00e9sence. C&rsquo;est v\u00e9ritablement un non-choix de vie. Plut\u00f4t une nature \u00e0 suivre et des moyens donn\u00e9s \u00e0 des intuitions pour qu&rsquo;elles finissent peut-\u00eatre par d\u00e9voiler ce qu&rsquo;elles cachent. Si on appelle cela un engagement, il est bien plus complexe, plus brouillon, plus chaotique \u00e0 mes yeux que l&rsquo;engagement<\/p>\n<p>id\u00e9ologique, politique et militant. C&rsquo;est bien le r\u00f4le de l&rsquo;art que d&rsquo;aller fouiller la complexit\u00e9 du r\u00e9el fait entre autres d&rsquo;oscillations permanentes entre objectivit\u00e9 et subjectivit\u00e9. L&rsquo;engagement militant, pour trouver une certaine<\/p>\n<p>efficacit\u00e9, se doit de consid\u00e9rablement simplifier les donn\u00e9es objectives et cette simplification est souvent n\u00e9cessaire : face \u00e0 une agression sociale par exemple, rien n&rsquo;est plus simple et efficace que de se mettre en gr\u00e8ve ou de pratiquer<\/p>\n<p>le sabotage !<\/p>\n<p>Et dans ce cas-ci \u00e9galement, l&rsquo;engagement n&rsquo;est pas choisi, il est comme forc\u00e9, la r\u00e9ponse est imm\u00e9diatement n\u00e9cessaire. L&rsquo;action artistique, cependant, ne peut se contenter de donner des r\u00e9ponses \u00e0 des questions toujours trop simplificatrices, \u00e0 suivre\u00a0 un calendrier et des circonstances impos\u00e9s. Elle ne doit r\u00e9pondre \u00e0 aucun interrogatoire.<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>JO : Ce qui conduit \u00e0 se demander aussi : comment peut-on penser la musique aujourd&rsquo;hui ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Comment penses-tu celle(s) que tu fais ? Son inscription dans la soci\u00e9t\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>LQN : <\/strong>Est-ce de la pens\u00e9e ? Plut\u00f4t une po\u00e9sie directe qui s&rsquo;\u00e9labore dans le geste m\u00eame de son d\u00e9ploiement.<\/p>\n<p>Un fait (le fait de faire et d\u00e9faire) qui se situe \u00e0 la fois en-de\u00e7a et au-del\u00e0 de la pens\u00e9e. Je ne fais pas de musique contre une autre mais en plus des autres, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, parfois ailleurs, parfois de fort loin. Ce que je souhaite transmettre, c&rsquo;est juste indiquer qu&rsquo;il y a toujours la possibilit\u00e9 de cet \u00e0-c\u00f4t\u00e9, de cette \u00e9tranget\u00e9, de ce lointain, que l&rsquo;on peut tout aussi bien s&rsquo;enthousiasmer pour les diff\u00e9rences que pour les r\u00e9p\u00e9titions m\u00eame si au bout du compte, d\u00e9gag\u00e9es de tout galvaudage mercantile,elles ne sont pas si \u00e9trang\u00e8res les unes des autres. La soci\u00e9t\u00e9, comme entit\u00e9 abstraite, cesse d&rsquo;exister aussit\u00f4t qu&rsquo;on a affaire \u00e0 des individus qui partagent de l&rsquo;attention, qui s&rsquo;accordent un temps pour cette attention, quelle que soient leur histoire et leurs id\u00e9es. Permettre ces moments, se donner les moyens de les organiser, extraire les conditions de leur possibilit\u00e9, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 beaucoup de travail, indissociable du fait artistique lui m\u00eame. Il s&rsquo;agit de <em>mettre<\/em> <em>en pr\u00e9sence <\/em>parce que l&rsquo;artiste est pr\u00e9sent, co\u00fbte que co\u00fbte, aussi simplement que \u00e7a. Les mains dans le cambouis, dans l&rsquo;humus, portant l&rsquo;outil, grattant les ferrailles, pour se laisser ensorceler.<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0la soci\u00e9t\u00e9, comme entit\u00e9 abstraite, cesse d&rsquo;exister aussit\u00f4t qu&rsquo;on a affaire \u00e0 des individus qui partagent de l&rsquo;attention, qui s&rsquo;accordent un temps pour cette attention, quelle que soient leur histoire et leurs id\u00e9es\u00a0\u00bb l&rsquo;entretien\u00a0 entre Jacques Ogier et L\u00ea Quan Ninh percusionniste de musique improvis\u00e9e et contemporaine est paru\u00a0 dans \u00ab\u00a0 les Allum\u00e9s du jazz\u00a0\u00bb [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3024"}],"collection":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3024"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3024\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3024"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3024"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3024"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}