{"id":2189,"date":"2010-04-27T13:44:08","date_gmt":"2010-04-27T12:44:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cafaitdesordre.com\/blog\/?p=2189"},"modified":"2010-04-27T13:44:08","modified_gmt":"2010-04-27T12:44:08","slug":"les-femmes-sans-visage-de-la-burqa-par-catherine-david","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2010\/04\/les-femmes-sans-visage-de-la-burqa-par-catherine-david\/","title":{"rendered":"Femmes sans visage  par Catherine David"},"content":{"rendered":"<p><em><em>Catherine David<\/em> est\u00a0 romanci\u00e8re, essayiste, critique  litt\u00e9raire. Son dernier livre \u00a0\u00bb les violons sur le moi\u00a0\u00bb ou pourquoi la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 nous fascine vient de paraitre chez Deno\u00ebl. Il comporte un chapitre sur la burqa que nous reproduisons ci-dessous avec l&rsquo;aimable autorisation de l&rsquo;auteure.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><strong> La femme invisible<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est dans le visage de l\u2019autre que je per\u00e7ois<\/p>\n<p>l\u2019infini.<\/p>\n<p>emmanuel levinas<\/p>\n<p>De m\u00eame qu\u2019on trouve dans les galaxies des trous noirs invisibles \u00e0 l\u2019envers des fontaines de lumi\u00e8re, voici que passent sur la place du march\u00e9 des femmes sans visage. des humaines invisibles, dont la pr\u00e9sence-absence cr\u00e9e des trous noirs dans l\u2019espace relationnel. Shocking\u00a0! Oui, cette vision nous choque, elle nous semble quasiment pornographique, comme l\u2019est toujours la n\u00e9gation de la femme. depuis quelques ann\u00e9es, les porteuses du <em>niqab<\/em> ou de la <em>burqa<\/em> de l\u2019islamisme extr\u00eame sont apparues au milieu des m\u00e9nag\u00e8res de V\u00e9nissieux et de quelques autres bourgades. Voici donc, isol\u00e9es dans la foule, surplomb\u00e9es par les r\u00e9clames sexy pour la lingerie aubade, Chantal Thomass ou La  Perla, des femmes qui n\u2019ont plus de bouche, plus de nez, plus de joues. Plus de l\u00e8vres, plus de dents, plus de narines, plus de sourcils, plus de menton. Ni oreilles ni cheveux, bien s\u00fbr. rien de rien. Personne. Seulement ce masque de tissu, cette porte ferm\u00e9e, cet \u00e9cran intimidant, 100\u00a0% noir de chez noir. Circulez, rien \u00e0 voir.<\/p>\n<p>Et m\u00eame leurs yeux ont disparu\u00a0! Ceci est nouveau sous le soleil, du moins dans notre r\u00e9gion du monde, et cela m\u00eame si nos stars portent souvent des lunettes fum\u00e9es dans l\u2019espoir de nous convaincre qu\u2019elles veulent passer inaper\u00e7ues. Car les Ray-Ban sont amovibles \u00e0 tout instant, ce qui n\u2019est pas le cas du voile int\u00e9gral. et les lunettes laissent au moins entrevoir le reste du visage, la bouche, les cheveux, le cou, les joues, les oreilles. M\u00eame les masques v\u00e9nitiens laissent passer la lumi\u00e8re du regard. M\u00eame <em>L\u2019Homme invisible<\/em> du fameux feuilleton t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 laissait deviner la forme de son nez et de ses l\u00e8vres sous ses bandelettes. et m\u00eame le Pont-Neuf avait conserv\u00e9 son relief sous la grande voile blanche de Christo.<\/p>\n<p>Elles, non. absence de forme, telle est la consigne. rideau. Chasse gard\u00e9e. Qui sont-elles\u00a0? Secret absolu. rien qui sugg\u00e8re, rien qui \u00e9voque, rien qui \u00e9veille l\u2019imagination. et rien qui permette \u00e0 un \u0153il \u00e9tranger de les reconna\u00eetre, de les identifier, de les distinguer les unes des autres. emmur\u00e9es dans leurs uniformes informes, ces ombres noires semblent porter le deuil de leur propre vie. Seuls les adeptes du Klu Klux Klan avaient os\u00e9, avant elles, se voiler enti\u00e8rement la face \u00e0 la mani\u00e8re des fant\u00f4mes, mais eux avaient choisi le blanc \u2014 des linceuls immacul\u00e9s \u00e0 capuchon pointu, con\u00e7us pour inspirer la terreur.<\/p>\n<p>Vivantes protestations contre les exc\u00e8s de lumi\u00e8re de la modernit\u00e9, ces femmes-symboles t\u00e9moignent de la victoire silencieuse du n\u00e9ant. en fait, cette absence de visage est une sorte de gouffre qui attire le regard de mani\u00e8re irr\u00e9sistible et provoque une curiosit\u00e9 plut\u00f4t malsaine. avouons-le, nous sommes incapables de croiser ces femmes sans avoir envie de soulever ce voile qui nous repousse en les niant, envie de les regarder dans les yeux comme cela est habituel entre habitants du m\u00eame quartier, comme cela se fait depuis la nuit des temps entre repr\u00e9sentants de l\u2019esp\u00e8ce <em>sapiens sapiens<\/em> sur notre petite plan\u00e8te, de Lut\u00e8ce aux sommets du Machu Pichu et des rives du Gange aux brumes de Thul\u00e9. Non, nous n\u2019avons pas, pas encore\u00a0!, pris l\u2019habitude de croiser des humains d\u00e9guis\u00e9s en fant\u00f4mes.<\/p>\n<p>Qu\u2019une femme croie devoir cacher son corps pour se conformer \u00e0 sa tradition, c\u2019est son affaire, sa libert\u00e9. M\u00eame si on ne l\u2019approuve pas, on peut l\u2019accepter, f\u00fbt-ce en maugr\u00e9ant. apr\u00e8s tout, ces pudeurs excessives ont toujours exist\u00e9 dans l\u2019islam, mais aussi bien dans le juda\u00efsme, le catholicisme, le bouddhisme, l\u2019hindouisme ou diff\u00e9rents groupes sectaires. Les porteuses de <em>tchador<\/em>, les bonnes s\u0153urs bien de chez nous, les emperruqu\u00e9es de Mea Shearim sont-elles heureuses de poss\u00e9der malgr\u00e9 tout, bien \u00e0 l\u2019abri sous leurs doubles rideaux, un corps ti\u00e8de, un vrai corps souple et sexu\u00e9 peut-\u00eatre m\u00eame d\u00e9sirable, un corps de chair et de p\u00e9ch\u00e9, avec des ongles qui poussent, des sensations, des s\u00e9cr\u00e9tions \u2014 et un visage\u00a0? C\u2019est difficile \u00e0 dire, mais c\u2019est leur jardin secret, et en tant que tel, infiniment respectable.<\/p>\n<p>Mais se donnerait-on tant de peine pour dissimuler quelque chose d\u2019indiff\u00e9rent\u00a0? \u00ab\u00a0Cachez ce sein que je ne saurais voir\u00a0\u00bb, disait au xviie si\u00e8cle notre tartuffe. Cacher le corps, ou une partie du corps, est souvent une fa\u00e7on d\u2019attirer l\u2019attention justement sur ce qui est cach\u00e9. En Inde, les tr\u00e8s convenables porteuses de sari trouvent naturel de d\u00e9voiler la partie du torse qui s\u00e9pare la poitrine du ventre. et l\u2019on en voit tous les jours, sur les bords du Gange, sortir de l\u2019eau enti\u00e8rement v\u00eatues, alors m\u00eame que le tissu leur colle \u00e0 la peau et fait ressortir leurs formes d\u2019une mani\u00e8re que les touristes trouvent affolante.<\/p>\n<p>En Europe, la dialectique du cach\u00e9-d\u00e9voil\u00e9 d\u00e9pend depuis longtemps de la mode du jour. Selon les \u00e9poques, il est consid\u00e9r\u00e9 comme ind\u00e9cent de montrer ses jambes ou ses seins, ses bras, ses \u00e9paules ou ses chevilles. Certes, les femmes voil\u00e9es de l\u2019islamisme extr\u00eame ne risquent pas de nous faire le coup de Cordelia, la jeune coquette dont parle Kierkegaard dans le <em>Journal d\u2019un s\u00e9ducteur<\/em>, qui laisse entrevoir ses affriolants petits souliers en sortant d\u2019une diligence. \u00ab\u00a0Cachez ce corps que je voudrais contempler, mais que j\u2019ai peur de d\u00e9sirer\u00a0\u00bb, dirait un tartuffe sinc\u00e8re. au xixe si\u00e8cle, \u00e0 Vienne, la pudeur est un mode de vie, et l\u2019on sait que le petit Freud fut longtemps persuad\u00e9 que, sous leurs longues jupes, sa m\u00e8re et ses s\u0153urs n\u2019avaient pas de jambes.<\/p>\n<p>\u00c0 vrai dire, nos yeux sont un peu fatigu\u00e9s non pas d\u2019avoir lu tous les livres, mais d\u2019avoir vu toutes les images. entre la pudeur inhumaine du voile int\u00e9gral et l\u2019exhibition absolue des films X, nous avons en m\u00e9moire toutes les nuances vestimentaires possibles, le d\u00e9collet\u00e9 \u00e0 la mode de la r\u00e9gence, la robe de bal de Scarlett O\u2019Hara, le faux-cul de la Belle \u00c9poque, les pantalons de la gar\u00e7onne des ann\u00e9es 1920, la petite robe Vichy de la Brigitte Bardot que cr\u00e9a Vadim et que d\u00e9nuda Godard, la minijupe de Courr\u00e8ges, les cuisses de Marilyn sous sa jupe volante, les jupes droites fendues de Coco Chanel, les dos-nus de Dior laissant deviner la raie des fesses, les maillots br\u00e9siliens r\u00e9duits \u00e0 un fil, les transparences coquines de Jean-Paul Gaultier, la nudit\u00e9 innocente des Yanomami du Br\u00e9sil photographi\u00e9s par L\u00e9vi-Strauss, la nudit\u00e9 conformiste des vacanciers des \u00eeles du Levant, en somme nous assistons \u00e0 un strip-tease permanent et toujours recommenc\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse de la nudit\u00e9 du corps, cette fascinante exception qui attire les fantasmes, la nudit\u00e9 du visage constitue la norme en vigueur dans la quasi-totalit\u00e9 des cultures. Corps habill\u00e9 mais visage nu, telle est la r\u00e8gle commune, la norme sociale \u00e9l\u00e9mentaire dont les enfants int\u00e8grent la n\u00e9cessit\u00e9 d\u00e8s leur plus jeune \u00e2ge. L\u2019image inverse, fantasm\u00e9e par Pauline r\u00e9age34 comme \u00e9tant le comble de l\u2019\u00e9rotisme, serait justement celle d\u2019O, son h\u00e9ro\u00efne, enti\u00e8rement nue, mais le visage cach\u00e9 par une t\u00eate d\u2019oiseau. Intuition bouleversante\u00a0: priv\u00e9 de visage, un \u00eatre humain s\u2019exclut de sa propre esp\u00e8ce pour devenir oiseau ou fant\u00f4me.<\/p>\n<p>Dans la vie quotidienne, sur la place du march\u00e9, loin des bals masqu\u00e9s, des c\u00e9r\u00e9monies \u00e9rotiques et autres carnavals, le fait de dissimuler son visage est tout simplement impoli, voire insultant. (Sym\u00e9triquement, dans certains pays, il est consid\u00e9r\u00e9 comme impoli, voire insultant, de se promener en short ou avec une robe sans manches.) Contrairement aux apparences, la dissimulation du visage est \u00e0 nos yeux une transgression, un franchissement des limites, une perversion. dans la mesure o\u00f9 elle interdit l\u2019\u00e9change, la reconnaissance, elle \u00e9quivaut \u00e0 une n\u00e9gation de la vie en soci\u00e9t\u00e9. Le visage invisible, c\u2019est l\u2019impensable introduit dans la relation entre les \u00eatres, l\u2019anonymat \u00e9rig\u00e9 en vertu.<\/p>\n<p>Les porteuses de <em>burqa<\/em> et de <em>niqab<\/em> ont-elles choisi librement leur servitude\u00a0? \u00c0 vrai dire nous avons du mal \u00e0 croire leurs d\u00e9clarations, nous qui avons le courage de montrer notre visage \u00e0 n\u2019importe qui, notre visage m\u00eame un peu froiss\u00e9 par la nuit, m\u00eame un peu rafistol\u00e9, ce visage qui nous repr\u00e9sente, qui parle pour nous, qui donne une foule de renseignements sur notre personnalit\u00e9, notre \u00e9tat de sant\u00e9, notre pass\u00e9, nos d\u00e9sirs, nos chagrins, ce visage qui peut sourire ou faire la grimace, ce visage qui \u00e9volue sans cesse mais ne cesse jamais d\u2019\u00eatre reconnaissable, ce r\u00e9bus que l\u2019on ne se lasse pas de d\u00e9chiffrer. auraient-elles ainsi prolif\u00e9r\u00e9 si nos soci\u00e9t\u00e9s ne se livraient pas \u00e0 cette perp\u00e9tuelle surench\u00e8re dans l\u2019exhibition de la vie priv\u00e9e\u00a0? Il faut le reconna\u00eetre, la surexposition provocante de l\u2019intime fournit \u00e0 leurs p\u00e8res, \u00e9poux et grands fr\u00e8res, un pr\u00e9texte sur mesure pour stigmatiser l\u2019impudeur occidentale.<\/p>\n<p>Depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 leur corps avait disparu\u00a0; le <em>hidjab<\/em> englobant avait r\u00e9pondu au string br\u00e9silien et \u00e0 ses d\u00e9riv\u00e9s, le <em>tchador<\/em> iranien avait m\u00e9chamment aplati les coiffures \u00e0 la diable. Les mains \u00e9taient souvent gant\u00e9es, les chevilles soigneusement cach\u00e9es sous des pantalons \u00e9pais. Seul le visage \u00e9tait encore visible, mais au fond ce n\u2019\u00e9tait pas tellement surprenant\u00a0; depuis des si\u00e8cles, nos religieuses trouvent n\u00e9cessaire de tout cacher, bras et jambes, chevilles et cheveux, mais leur visage est toujours rest\u00e9 \u00e0 d\u00e9couvert, et nous savons qu\u2019il peut m\u00eame acqu\u00e9rir un surcro\u00eet d\u2019expressivit\u00e9 en \u00e9tant aussi strictement encadr\u00e9 \u2014 pensez \u00e0 la Th\u00e9r\u00e8se du film d\u2019Alain Cavalier, incarn\u00e9e par Catherine Mouchet.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait donc pas assez. Cacher les seins, le ventre, le sexe, les bras, les jambes, les chevilles et les mains, ce n\u2019\u00e9tait encore rien. Le scandale de la chair concupiscente n\u2019\u00e9tait rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celui du visage. Le visage \u00e9tait coupable d\u2019\u00eatre nu, coupable d\u2019\u00eatre vu. Le visage \u00e9tait ind\u00e9cent par nature. La preuve\u00a0: il \u00e9tait plein de trous. \u00ab\u00a0Cachez ce visage que je ne saurais voir\u00a0!\u00a0\u00bb dirait aujourd\u2019hui un tartuffe islamiste. en effet, o\u00f9 va se nicher l\u2019ind\u00e9cence f\u00e9minine\u00a0? dans les narines (perp\u00e9tuellement ouvertes) qui peuvent fr\u00e9mir, dans les l\u00e8vres (qui peuvent s\u2019entrouvrir), dans les paupi\u00e8res (qui peuvent cligner), et ne parlons m\u00eame pas du reste\u00a0! Notons que le visage de la femme ne b\u00e9n\u00e9ficie pas de cette protection naturelle fournie au visage de l\u2019homme par la pr\u00e9sence de la barbe. Vite, une seconde peau, vite un tissu noir pour remplacer la barbe manquante, pour masquer les orifices indispensables \u00e0 la vie \u2014 \u00e0 d\u00e9faut de les boucher avec du ciment\u00a0?<\/p>\n<p>Dans notre tradition culturelle, la pudeur n\u2019est jamais tout \u00e0 fait innocente, elle est \u00e0 la fois un masque protecteur et un outil de s\u00e9duction. Cette d\u00e9licieuse ambigu\u00eft\u00e9 \u00e9tait autrefois symbolis\u00e9e par la mode de la voilette, qui fut invent\u00e9e au xixe si\u00e8cle par Caroline Reboux, la \u00ab\u00a0reine des modistes\u00a0\u00bb. Faite de tulle ou de dentelle, embl\u00e8me du bon chic bon genre, la voilette se fixait sur le rebord d\u2019un chapeau, et plus tard sur un bibi, avant d\u2019\u00eatre adopt\u00e9e par Coco Chanel et Jeanne Lanvin. elle fleurit encore aujourd\u2019hui chez de jeunes cr\u00e9ateurs comme Ren\u00e9e Lapalus, St\u00e9phanie Wesle ou Georgie Carss. La voilette est romantique, sophistiqu\u00e9e, attirante, <em>the final touch<\/em>. Elle sert avant tout \u00e0 pr\u00e9server le myst\u00e8re des \u00e9l\u00e9gantes, tout en donnant envie d\u2019y aller voir. Faite pour attirer le regard, la voilette a les vertus adoucissantes d\u2019une sorte de lumi\u00e8re tamis\u00e9e portative. elle laisse facilement deviner le visage d\u2019une (forc\u00e9ment) jeune beaut\u00e9. avec son grillage textile, la <em>burqa<\/em> venue d\u2019Afghanistan ne laisse plus deviner quoi que ce soit, sinon une effroyable solitude.<\/p>\n<p>En fait, nous en avons rarement conscience, mais nous vivons dans une civilisation o\u00f9 la nudit\u00e9 du visage est chose sacr\u00e9e. La simple \u00e9vocation du supplice de l\u2019Homme au masque de fer nous fait encore fr\u00e9mir. \u00c9tait-il masqu\u00e9 en permanence ou seulement pendant les transferts entre lieux de d\u00e9tention\u00a0? On ne sait. S\u2019agissait-il du comte de Vermandois, fils de Louis XIV et de Mlle\u00a0de La Valli\u00e8re, incarc\u00e9r\u00e9 en 1661 pour avoir donn\u00e9 un soufflet au dauphin, et qu\u2019on avait fait passer pour mort de la peste\u00a0? d\u2019un b\u00e2tard d\u2019Anne d\u2019Autriche et du cardinal Mazarin\u00a0? Plus romanesque encore, et bien s\u00fbr c\u2019est la th\u00e9orie d\u2019Alexandre Dumas dans <em>Le Vicomte de Bragelonne<\/em>, \u00e9tait-il un fr\u00e8re jumeau de Louis XIV\u00a0? Voltaire lui consacre un chapitre, o\u00f9 il pr\u00e9cise que la mentonni\u00e8re du masque avait \u00ab\u00a0des ressorts d\u2019acier qui laissaient au prisonnier la libert\u00e9 de manger avec le masque sur le visage\u00a0\u00bb, et qu\u2019on avait \u00ab\u00a0ordre de le tuer s\u2019il se d\u00e9couvrait\u00a0\u00bb. Ce dont on est s\u00fbr, c\u2019est que pendant trente-quatre ans, jusqu\u2019\u00e0 sa mort, l\u2019Homme au masque de fer est transport\u00e9 d\u2019une citadelle \u00e0 l\u2019autre sans jamais recouvrer la libert\u00e9, sans retrouver son visage.<\/p>\n<p>Or, le visage c\u2019est le style, le visage c\u2019est l\u2019homme. Le visage est un message involontaire, un signe de connivence adress\u00e9 \u00e0 tous. Seule partie du corps qui soit presque en permanence offerte \u00e0 la vue, le visage est l\u2019autel de la foi humaniste, le support de l\u2019altruisme, la condition de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. M\u00eame un visage enti\u00e8rement remodel\u00e9 comme celui de Michael Jackson est encore un visage, nu, identifiable, \u00e9mouvant. Chaque visage est sp\u00e9cial et diff\u00e9rent de tous les autres, de m\u00eame que chaque personne est unique. Nous avons justement en commun cette diff\u00e9rence irr\u00e9ductible, cette unicit\u00e9 de l\u2019\u00eatre qui se donne \u00e0 lire sur notre visage. de m\u00eame que chacun est <em>seul \u00e0 \u00eatre soi<\/em>, nous avons en commun le fait d\u2019avoir un visage unique et inimitable, quelles que soient ses autres caract\u00e9ristiques (beaut\u00e9, laideur, \u00e2ge, cicatrices, liftings, etc.). Le visage est le premier spectacle qui s\u2019offre \u00e0 l\u2019enfant qui vient de na\u00eetre et le sujet de ses premiers gribouillis. Le sp\u00e9cialiste d\u2019\u00e9thologie humaine Irena\u00fcs Eibl-Eibesfeldt a publi\u00e9 sa collection de photographies des premiers sourires de nouveau-n\u00e9s du monde entier, dans un livre qui prouve que le sourire est universel, et donc probablement inn\u00e9.<\/p>\n<p>On se souvient de l\u2019\u00e9v\u00e9nement que fut en novembre\u00a02005 la premi\u00e8re greffe partielle du visage sur une femme mutil\u00e9e par une morsure de chien. Isabelle d.\u00a0avait eu un malaise et s\u2019\u00e9tait \u00e9vanouie. \u00ab\u00a0Quand je me suis r\u00e9veill\u00e9e, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019allumer une cigarette et je ne comprenais pas pourquoi elle ne tenait pas entre mes l\u00e8vres\u2026 Je suis all\u00e9e me voir dans la glace\u2026\u00a0\u00bb au CHU d\u2019Amiens, deux \u00e9quipes de chirurgiens unissent leurs efforts pour r\u00e9aliser la premi\u00e8re \u00ab\u00a0allogreffe de tissus composites nez-menton-l\u00e8vres\u00a0\u00bb, et rendre \u00e0 Isabelle d.\u00a0une figure humaine. Certes, ce n\u2019est pas la sienne, de figure, il lui faudra s\u2019habituer \u00ab\u00a0\u00e0 faire sien le visage d\u2019une autre\u00a0\u00bb, de m\u00eame qu\u2019elle devra r\u00e9apprendre \u00e0 parler, \u00e0 sourire, \u00e0 embrasser. No\u00eblle Ch\u00e2telet a consacr\u00e9 un r\u00e9cit36 plein d\u2019\u00e9motion et de tact \u00e0 cette odyss\u00e9e du visage qui a permis \u00e0 Isabelle d.\u00a0de se regarder de nouveau dans la glace et de \u00ab\u00a0ne plus voir ce trou\u00a0\u00bb. et de ne plus porter un masque pour sortir dans la rue.<\/p>\n<p>Le philosophe Emmanuel Levinas a tent\u00e9 d\u2019attirer notre attention sur l\u2019importance fondatrice du visage d\u2019autrui dans la constitution du sujet, sur le fait qu\u2019il n\u2019y a de r\u00e9alit\u00e9 humaine que dans la relation \u00e0 l\u2019autre, et \u00e0 travers lui. Sa vie enti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00e0 ce th\u00e8me, auquel il revenait de fa\u00e7on lancinante, comme \u00e0 la seule r\u00e9alit\u00e9 sur laquelle puisse se fonder une \u00e9thique digne de ce nom. Pour Levinas, le visage de l\u2019autre, dans sa poignante fragilit\u00e9, est justement ce qui nous dit\u00a0: \u00ab\u00a0tu peux me tuer, mais tu ne le feras pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que d\u2019interdire la <em>burqa<\/em>, ce qui risque de renforcer le fanatisme au lieu de l\u2019affaiblir, il faudrait peut-\u00eatre inscrire le droit au visage dans notre Constitution.<\/p>\n<p>Nouvel article de Catherine David : le courage de Freud\u00a0 :<\/p>\n<p><a title=\"blocked::http:\/\/bibliobs.nouvelobs.com\/20100504\/19322\/le-courage-de-freud\" href=\"http:\/\/bibliobs.nouvelobs.com\/20100504\/19322\/le-courage-de-freud\">http:\/\/bibliobs.nouvelobs.com\/20100504\/19322\/le-courage-de-freud<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Catherine David est\u00a0 romanci\u00e8re, essayiste, critique litt\u00e9raire. 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La femme invisible C\u2019est dans le visage de l\u2019autre que je per\u00e7ois [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2189"}],"collection":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2189"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2189\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2189"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2189"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2189"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}