{"id":11047,"date":"2019-11-20T00:20:26","date_gmt":"2019-11-19T23:20:26","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=11047"},"modified":"2020-02-15T10:39:15","modified_gmt":"2020-02-15T09:39:15","slug":"decoloniser-le-genre-humain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2019\/11\/decoloniser-le-genre-humain\/","title":{"rendered":"D\u00e9coloniser le genre humain."},"content":{"rendered":"<p><strong>Au bout, du bout du monde comme en son \u00e9picentre r\u00e8gnent la peur, la rage de destruction &nbsp;de la vie. La catastrophe approche \u00e0 grands pas. Faut-il r\u00e9unir les chefs d&rsquo;\u00e9tats, les grands capitaines d&rsquo;industrie dans un Davos improbable pour qu&rsquo;ils prennent les mesures ad\u00e9quates?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Surtout pas. Trop d&rsquo;agitation pourrit les cervelles et le coeur. Non, il vaut mieux prendre l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 par la main et marcher tr\u00e8s lentement vers la librairie la plus proche, en qu\u00eate du dernier roman de Claudie Hunzinger,\u00a0\u00bb Les grands cerfs\u00a0\u00bb. Ainsi vous vous donnerez l&rsquo;immense chance d&rsquo;apprendre comment les occidentaux ont saccag\u00e9 la vie vivante sur notre plan\u00e8te sans m\u00eame que soit abord\u00e9 la funeste entreprise de colonisation des peuples \u00e9cras\u00e9s par leurs vainqueurs civilis\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Une femme Pamina et son compagnon Nils quittent le confort des plaines pour vivre dans une grande solitude en haut de la montagne \u00e0 la lisi\u00e8re de la for\u00eat. L\u00e0, Pamina, avec l&rsquo;aide de L\u00e9o son ami photographe, d\u00e9couvrira petit \u00e0 petit la souveraine splendeur&nbsp; des grands cerfs.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Post\u00e9e dans une cabane \u00e0 l&rsquo;affut, elle fera jour apr\u00e8s jour connaissance&nbsp; d&rsquo;Arador, Wow, Paris, Appolon, G\u00e9ronimo, et de quelques autres. &nbsp;<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00bb Quand soudain, dans mes phares, un tonnerre de beaut\u00e9 a travers\u00e9 le chemin d\u2019un bond, pattes rassembl\u00e9es, t\u00eate et cou rejet\u00e9s en arri\u00e8re, ramure touchant le dos, proue du poitrail fendant la nuit\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Pendant les deux mois du brame, les cerfs luttent pour la survie de l&rsquo;esp\u00e8ce, tentant de s\u00e9duire le plus de femelles possibles \u00e0 travers leur chant inoui. Les cerfs ne sont pas des carnivores, ils se nourrissent d&rsquo;herbe et passent&nbsp; le reste du temps \u00e0 ruminer en arpentant le territoire. Ainsi avec beaucoup de sagesse ils semblent lire et relire un monde plut\u00f4t enclin \u00e0 croire que la vitesse permet d&rsquo;atteindre plus efficacement le but recherch\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dot\u00e9s d&rsquo;une imposante et magnifique ramure ces animaux dits sauvages perdent chaque ann\u00e9e leurs bois et vivent ainsi une sorte de petite mort suivie d&rsquo;une renaissance tout aussi magnifique. Sous pr\u00e9texte que les cerfs nuiraient \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre de la for\u00eat L&rsquo;ONEF autorisera les chasseurs \u00e0 les massacrer, pardon \u00e0 les tirer. L\u00e9o, opportuniste sera du c\u00f4t\u00e9 des chasseurs&nbsp; et Pamina du c\u00f4t\u00e9 de la vie.<\/strong><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;aventure en apparence immobile de Pamina qui a d\u00e9sert\u00e9 les lieux de catastrophe est litt\u00e9ralement vertigineuse. En ouvrant les yeux sur les esp\u00e8ces disparues, en \u00e9coutant le chant des oiseaux encore vivants, en se donnant le temps de \u00ab\u00a0ruminer\u00a0\u00bb les bouleversements du monde, elle r\u00e9ussira \u00e0 lib\u00e9rer son esprit colonis\u00e9. Le po\u00e8te ne sait pas tout ce qu&rsquo;il sait. Depuis pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle les anthropologues les scientifiques remettent&nbsp; en question les concepts occidentaux opposant nature d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et culture et soci\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;autre. Les derniers travaux dignes de foi t\u00e9moignent de l&rsquo;intelligence animale et mettent en cause \u00e9galement la fronti\u00e8re entre le monde des humains et le monde animal.<\/strong><\/p>\n<p><strong>En retrait sur sa montagne celle qui a d\u00e9sert\u00e9 l&rsquo;agitation st\u00e9rile des grandes m\u00e9tropoles est en fait au coeur de la r\u00e9alit\u00e9 et de la trag\u00e9die qui se d\u00e9roule sous nos yeux. Des les premi\u00e8res lignes du roman nous apprenons que &nbsp;\u00ab\u00a0Le 29 Octobre 2017, Denis Banks, activiste, fondateur du mouvement indien am\u00e9ricain, est mort \u00e0 Rochester&#8230;. Selon ses volont\u00e9s il a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 dans une peau de bison avec ses bijoux sacr\u00e9s\u00a0\u00bb.. Un homme-bison en quelque sorte&#8230;<\/strong><\/p>\n<p><strong>Plus loin Pamina&nbsp; sans doute assez proche de l&rsquo;auteur se demande si elle n&rsquo;a pas \u00e9crit ce livre \u00a0\u00bb du fond du ventre d&rsquo;un loup\u00a0\u00bb &nbsp;Une femme loup en quelque sorte. Comme le sugg\u00e8re Claudie Hunzinger les contes les fictions o\u00f9 les uns jouent \u00e0 d\u00e9vorer les autres&nbsp; constituent des tentatives tout \u00e0 fait s\u00e9rieuses d&rsquo;\u00e9largir une r\u00e9alit\u00e9 que notre carcan mental tend singuli\u00e8rement \u00e0 r\u00e9tr\u00e9cir. \u00a0\u00bb Wow est le cerf de ma vie. Il fait partie de mon monde, et je crois que je fais partie du sien&#8230;\u00a0\u00bb Ainsi cette femme intr\u00e9pide va \u00e9prouver un d\u00e9licieux frisson \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de pouvoir s&rsquo;affranchir du genre humain. <\/strong><\/p>\n<p><strong>Ainsi s&rsquo;invente sous nos yeux m\u00e9dus\u00e9s une h\u00e9ro\u00efne capable de voyager \u00e0 travers les diff\u00e9rentes esp\u00e8ces, elle pourra \u00eatre herbe, m\u00e9sange, loup et pourquoi pas femme.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Une femme \u00ab\u00a0augment\u00e9e\u00a0\u00bb non par le num\u00e9rique mais l&rsquo;acceptation de son identit\u00e9 plurielle. Cette exploratrice, sans avoir besoin d&rsquo;aller visiter d&rsquo;autres plan\u00e8tes invente une nouvelle odyss\u00e9e \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable. Elle ne fantasme pas, elle vit ici au bord du gouffre, en toute libert\u00e9 po\u00e9tique.<\/strong><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;aventure humaine se propulse sur une corde tendue au-dessus du vide entre une joie immense, porte ouverte sur toutes les vies possibles et l&rsquo;angoisse de la catastrophe \u00e0 venir.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Maintenant que nous savons que la plus grande jouissance ne vaut que par le respect de l&rsquo;autre, pourrons nous rattraper le temps perdu? Surtout ne nous pr\u00e9cipitons pas pour r\u00e9pondre. Tant que nous serons capables de regarder au fond des yeux un grand cerf, &nbsp;le temps sera \u00e0 nous. Alors amusons nous \u00e0 le perdre, les portes de l&rsquo;esprit et du corps ouvertes \u00e0 tous les vents.<\/strong><\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Bernheim<\/p>\n<p><strong>&nbsp;<\/strong><\/p>\n<p><strong>Claudie Hunzinger<\/strong><\/p>\n<p><strong>Les grands cerfs<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00e9ditions Grasset<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>&nbsp;<\/em><\/p>\n<p><em>Sur France Culture du 19\/ 11 \u00ab\u00a0La part sauvage de Claudie Hunzinger\u00a0\u00bb une magnifique interview de l&rsquo;auteure par Olivia Giesberg. La voix de la romanci\u00e8re entre chair et terre ajoute \u00e0 ses propos une densit\u00e9 remarquable.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au bout, du bout du monde comme en son \u00e9picentre r\u00e8gnent la peur, la rage de destruction &nbsp;de la vie. La catastrophe approche \u00e0 grands pas. 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