{"id":10227,"date":"2017-10-08T19:07:05","date_gmt":"2017-10-08T17:07:05","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10227"},"modified":"2017-11-24T17:23:09","modified_gmt":"2017-11-24T16:23:09","slug":"francois-della-sudda-merci","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2017\/10\/francois-della-sudda-merci\/","title":{"rendered":"Fran\u00e7ois Della Sudda, merci"},"content":{"rendered":"<p><strong>Hommage <\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><em>Le militant fran\u00e7ais des droits humains s\u2019est \u00e9teint le\u00a018 ao\u00fbt dernier. Il avait \u00e9t\u00e9 un des architectes des Comit\u00e9s de lutte contre la r\u00e9pression au Maroc.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Pendant 85 ans, le regard clair et ferme, il avait dit non aux sales guerres et \u00e0 l\u2019injustice. Ses amis pleurent l\u2019infatigable militant et sa \u00ab\u00a0<em>foi in\u00e9branlable dans l\u2019Homme<\/em>\u00a0\u00bb. Aux obs\u00e8ques de Fran\u00e7ois Della Sudda, le 25 ao\u00fbt, aux Mureaux, en r\u00e9gion parisienne, le pr\u00e9sident d\u2019honneur de la Ligue des Droits de l\u2019Homme, Pierre Tartakowsky, saluait \u00ab\u00a0<em>sa d\u00e9termination humaniste, sa capacit\u00e9 \u00e0 affronter l\u2019injustice, sa volont\u00e9 \u00e0 ne rien c\u00e9der au pire<\/em>\u00a0\u00bb. Il admirait son exigence \u00e9thique et son engagement nourri d\u2019\u00ab\u00a0<em>une alchimie subtile d\u2019intelligence et de conviction, de passion et de raison.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>N\u00e9 en 1932, Fran\u00e7ois Della Sudda a connu le traumatisme de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie et s\u2019est fermement engag\u00e9 pour l\u2019ind\u00e9pendance. Membre fondateur en 1960 du Parti socialiste unifi\u00e9 fran\u00e7ais, il part soutenir la construction de l\u2019Alg\u00e9rie ind\u00e9pendante, o\u00f9 il pr\u00e9side l\u2019AGEP, association d\u2019enseignants tr\u00e8s critiques de la coop\u00e9ration, dont le slogan est \u00ab\u00a0<em>Ni mercenaires, ni missionnaires, coop\u00e9rants\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb. Plus tard, il enseigne les lettres au Maroc et prend position contre la dictature qui s\u2019y installe. \u00ab\u00a0<em>Il a connu Ben Barka et certains nationalistes de gauche marocains, alg\u00e9riens et tunisiens\u00a0<\/em>\u00bb, rappelle son ami l\u2019historien Ma\u00e2ti Monjib. En 1963, il aide Hamid Berrada, alors pr\u00e9sident de l\u2019Union nationale des \u00e9tudiants du Maroc (UNEM), \u00e0 quitter le Maroc en le conduisant \u00e0 la fronti\u00e8re alg\u00e9rienne. Son engagement lui vaudra d\u2019\u00eatre expuls\u00e9 du Maroc. De retour en France, il est poursuivi pour avoir fait \u00e9tudier \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves de troisi\u00e8me un texte de Boris Vian\u2026 Au proc\u00e8s, il rencontre Me Henri Leclerc, avec qui il s\u2019implique \u00e0 la Ligue des droits de l\u2019Homme, dont il devient secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral adjoint. L\u00e0, pendant plus de quarante ans, il se mobilise pour toutes les causes\u00a0: la Palestine, le Maroc, la Tunisie, l\u2019Alg\u00e9rie, les violences racistes, les discriminations, les abus policiers, les droits des \u00e9trangers en France, le droit de vote des r\u00e9sidents non communautaires. Il anime une Commission nationale sur les relations entre les citoyens, la police et la justice, qui publie de nombreux rapports pour pr\u00e9venir les abus.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>La m\u00e9moire de la r\u00e9pression<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Son retour en France ne l\u2019\u00e9loigne pas du Maroc. Il devient directeur de la Maison du Maroc \u00e0 la Cit\u00e9 universitaire de Paris. Abdelhamid Amine, qui y \u00e9tait r\u00e9sident fin 1968, se souvient de \u00ab\u00a0<em>quelqu\u2019un d\u2019extraordinaire<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La maison du Maroc \u00e9tait en pleine \u00e9bullition avec le syst\u00e8me de cogestion dont on parlait beaucoup \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Della Sudda \u00e9tait directeur et nous, les \u00e9tudiants, avions notre comit\u00e9 de r\u00e9sidents.<\/em>\u00a0\u00bb Lors de l\u2019occupation de la maison par les \u00e9tudiants qui protestaient contre la volont\u00e9 du Maroc de fermer ce foyer progressiste, Fran\u00e7ois Della Sudda s\u2019interpose et emp\u00eache l\u2019\u00e9vacuation. En 1972, suite aux arrestations de nombreux militants d\u2019<em>Ilal Amam <\/em>et de 23 Mars au Maroc, dont Abdellatif La\u00e2bi et Abraham Serfaty dont il connaissait la revue <em>Souffles,<\/em> il participe, aux c\u00f4t\u00e9s du militant mao\u00efste Gilbert Mury, \u00e0 la cr\u00e9ation des Comit\u00e9s de lutte contre la r\u00e9pression au Maroc, dont le but est d\u2019alerter l\u2019opinion internationale sur la violations des droits humains et d\u2019organiser le soutien aux prisonniers politiques. Une quinzaine de comit\u00e9s s\u2019implantent dans plusieurs villes de France, en Belgique, en Hollande, en Angleterre, en Italie et en Espagne. \u00ab\u00a0<em>Nous avions beaucoup de mal d\u2019abord \u00e0 nous faire conna\u00eetre des journalistes, et ensuite \u00e0 obtenir qu\u2019il y ait quelques nouvelles qui passent dans les journaux<\/em>\u00a0\u00bb, m\u2019avait-il confi\u00e9 en 2007. Les Comit\u00e9s publient un bulletin mensuel, <em>Maroc r\u00e9pression<\/em>, qui arrive \u00e0 passer au Maroc. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0<em>un bol d\u2019air<\/em>\u00a0\u00bb pour beaucoup, se souvenait Fran\u00e7ois Della Sudda\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On ne savait pas que \u00e7a avait cette importance<\/em>\u00a0\u00bb. Christine Daure-Serfaty, qui a rejoint les Comit\u00e9s apr\u00e8s son expulsion du Maroc en 1976, rappelait, elle, que ce bulletin \u00e9tait devenu \u00ab\u00a0<em>la m\u00e9moire de la r\u00e9pression<\/em>\u00a0\u00bb et que c\u2019est probablement gr\u00e2ce \u00e0 cela \u00ab\u00a0<em>que les tortionnaires n\u2019ont pas os\u00e9 risquer d\u2019autres morts<\/em>\u00a0\u00bb que celle de Abdellatif Zeroual.<\/p>\n<p>\u00c0 la demande de militants marocains d\u2019<em>Ilal Amam <\/em>et de 23 Mars install\u00e9s en France ou qui s\u2019y \u00e9taient exil\u00e9s et souhaitaient pr\u00e9server leur anonymat, Fran\u00e7ois Della Sudda devient directeur de publication, entre autres revues, d\u2019<em>Anfas <\/em>et <em>Souffles<\/em> nouvelles s\u00e9ries\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Directeur de publication, \u00e7a voulait dire d\u00e9claration administrative<\/em>.<em> Nous, on assurait la couverture officielle. C\u2019est nous qui avons fait les d\u00e9marches pour la cr\u00e9ation du journal, l\u2019annonce dans le Journal officiel comme il se doit.<\/em>\u00a0\u00bb S\u2019il insistait sur la s\u00e9paration entre le travail des Comit\u00e9s et celui de l\u2019\u00e9quipe de la revue, il a sign\u00e9 le tonitruant \u00e9ditorial du premier num\u00e9ro en fran\u00e7ais, annon\u00e7ant un \u00ab\u00a0<em>cri d\u00e9chirant<\/em>\u00a0\u00bb lanc\u00e9 par des militants \u00ab\u00a0<em>pour pouvoir recouvrer, chez eux, leur dignit\u00e9 d\u2019homme<\/em>\u00a0\u00bb. Le Maroc \u00ab\u00a0<em>a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un pays de soleil, d\u2019oranges et de plages. Les tares de son r\u00e9gime sont exhib\u00e9es\u00a0: elle sont m\u00e9thode de gouvernement et d\u2019asservissement. Le pouvoir s\u2019exerce par les supplices \u2013 indicibles, que dit Evelyne Serfaty \u2013, dans les prisons \u2013 aux innommables conditions rapport\u00e9es par Henri Leclerc. Les caves de Casablanca o\u00f9 l\u2019on torture se creusent pour l\u2019histoire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des sous-sols de la rue Lauriston pendant les ann\u00e9es quarante, pr\u00e8s de la villa Susini habit\u00e9e en Alg\u00e9rie par les colonialistes fran\u00e7ais. Ces r\u00e9f\u00e9rences sinistres sont indispensables.<\/em> [\u2026] <em>L\u00e0-bas, ceux qui s\u2019enrichissent, ceux qui s\u2019en fichent, ceux qui coop\u00e8rent, ceux qui \u00ab\u00a0touristes\u00a0\u00bb savent d\u00e9sormais qu\u2019ils d\u00e9nonceront ou qu\u2019ils seront complices.<\/em>\u00a0\u00bb Et de plaider contre \u00ab\u00a0<em>la \u00ab\u00a0solidarit\u00e9\u00a0\u00bb en nobles phrases, de la r\u00e9volution de mots<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Della Sudda a aussi pr\u00e9sid\u00e9 le Centre de r\u00e9flexions et d\u2019initiatives pour la solidarit\u00e9 internationale (CEDETIM) et le Centre international de culture populaire (CICP) qui ont rassembl\u00e9 dans leur biblioth\u00e8que \u00e0 Paris, d\u2019abord au 14 rue de Nanteuil puis au 21ter rue Voltaire, adresse devenue la maison de pr\u00e8s de 80 associations, une exceptionnelle collection de revues, de tracts et de publications \u00e9dit\u00e9es par des militants en exil, originaires du Maghreb, d\u2019Am\u00e9rique latine, etc. Pierre Tartakowsky conclut\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Fran\u00e7ois ne divise ni les causes ni les territoires, simplement parce que la souffrance ne se divise pas. Lui qu\u2019on qualifiera souvent et trop banalement de tiers-mondiste, est tout au contraire un citoyen du monde, un monde qu\u2019il se refuse \u00e0 diviser en tiers ou en quart, en couleurs, races ou religions. Un monde de fraternit\u00e9, toujours \u00e0 construire.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Kenza Sefrioui<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Della Sudda raconte les Comit\u00e9s de lutte contre la r\u00e9pression au Maroc<\/strong><\/p>\n<p><em>Extraits des propos recueillis par K. S. le 25 septembre 2007<\/em><\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 Abdellatif La\u00e2bi et Abraham Serfaty ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, en 1972, des responsables de la revue <em>Souffles <\/em>ont appel\u00e9 au secours les militants fran\u00e7ais et sont pass\u00e9s par un militant mao\u00efste qui s\u2019appelait Gilbert Mury, qui a en fait \u00e9t\u00e9 le cr\u00e9ateur des Comit\u00e9s de lutte contre la r\u00e9pression au Maroc. Il m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation des comit\u00e9s simplement parce qu\u2019il me connaissait de la Maison du Maroc, qu\u2019il savait que j\u2019\u00e9tais progressiste et que je connaissais bien la lutte des Marocains. Il avait invit\u00e9 avec moi Elsa Assidon, la s\u0153ur de Sion. Le Comit\u00e9 a fonctionn\u00e9 d\u2019abord avec ce trio, Gilbert, qui est mort assez vite, Elsa et moi.<\/p>\n<p>Au bout de deux ou trois ans, nous nous sommes constitu\u00e9s \u00e9galement en Belgique, en Hollande et dans plusieurs villes de France. Les plus importants \u00e9taient \u00e0 Limoge, \u00e0 Lyon, \u00e0 Toulouse, \u00e0 Grenoble, \u00e0 Brest. On a m\u00eame eu des contacts en Italie, en Espagne, en Angleterre. En Espagne, il y a eu un comit\u00e9, mais il n\u2019a pas dur\u00e9 tr\u00e8s longtemps. En tout, il y en avait une quinzaine. Nous avons aussi tr\u00e8s vite d\u00e9cid\u00e9, pour rester tout le temps en contact, de faire tous les six mois une r\u00e9union des comit\u00e9s. Deux fois par an, nous nous r\u00e9unissions, et \u00e7a a permis de souder ces diff\u00e9rents comit\u00e9s qui avaient leur personnalit\u00e9 en fonction des militants qui les avaient cr\u00e9\u00e9s, du contexte politique de la ville, etc. Le rythme des deux fois par an a dur\u00e9 jusqu\u2019en 1994.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, on a organis\u00e9 un soutien financier aux prisonniers. On a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9s surtout par une organisation hollandaise qui s\u2019appelait la Campagne \u00e9piscopale de Car\u00eame. C\u2019est une campagne de type social et humanitaire qui se fait tous les ans, et qui est financ\u00e9e par les qu\u00eates dans les \u00e9glises pendant les quarante jours du car\u00eame. Toutes ces recettes \u00e9taient revers\u00e9es pour des d\u00e9marches de type social et humanitaire. En Hollande, ils \u00e9taient tr\u00e8s politis\u00e9s. Les prisonniers politiques ne faisaient pas partie de leur \u00ab\u00a0cr\u00e9neau\u00a0\u00bb, mais ils ont accept\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es de nous financer. L\u2019argent transitait en g\u00e9n\u00e9ral par moi et j\u2019allais en Hollande tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement pour leur rendre compte de ce qu\u2019on faisait et pour redemander des subsides pour les ann\u00e9es suivantes. Tous les mois, nous envoyions de petites sommes aux prisonniers \u2013 tr\u00e8s volontairement, nous n\u2019envoyions que de tr\u00e8s petites sommes. Chacun militant avait en charge un ou deux prisonniers, et tous les mois, leur envoyait l\u2019argent, quelque fois avec un petit mot. Ce r\u00e9seau d\u2019aide financi\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s important pour les camarades au Maroc. \u00c0 un moment donn\u00e9, on envoyait \u00e0 plus d\u2019une centaine de prisonniers tous les mois.<\/p>\n<p>Dans un premier temps, on a eu des difficult\u00e9s \u00e0 faire passer des articles dans la presse. Petit \u00e0 petit, on connaissait des journalistes, notamment au <em>Monde<\/em>, qui nous ont fait confiance. Si au d\u00e9but c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s difficile, au fur et \u00e0 mesure des ann\u00e9es, quand on faisait un communiqu\u00e9, ils en passaient quand m\u00eame un certain nombre d\u2019\u00e9l\u00e9ments. Mais au d\u00e9but, \u00e7a se traduisait par une br\u00e8ve de trois lignes qui \u00e9tait peu lue par la plupart des lecteurs. Je pense \u00e0 deux journalistes, qui ont \u00e9t\u00e9 successivement responsables au <em>Monde <\/em>de tout ce qui concernait le Maghreb\u00a0: Daniel Junqa, et Paul Balta. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 eux que le monde a pris conscience [de ce qui se passait au Maroc], jusqu\u2019\u00e0 ce que sorte le livre de Perrault [<em>Notre ami le roi<\/em>] en 1990, qui a \u00e9t\u00e9 fait en grande partie avec des documents des Comit\u00e9s de lutte contre la r\u00e9pression au Maroc. Dans le livre de Perrault, il y a une allusion aux Comit\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hommage \u00a0 Le militant fran\u00e7ais des droits humains s\u2019est \u00e9teint le\u00a018 ao\u00fbt dernier. Il avait \u00e9t\u00e9 un des architectes des Comit\u00e9s de lutte contre la r\u00e9pression au Maroc. \u00a0 Pendant 85 ans, le regard clair et ferme, il avait dit non aux sales guerres et \u00e0 l\u2019injustice. 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