{"id":10180,"date":"2017-09-19T15:45:09","date_gmt":"2017-09-19T13:45:09","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10180"},"modified":"2017-11-24T17:28:09","modified_gmt":"2017-11-24T16:28:09","slug":"hommage-aux-editions-de-la-difference-par-kenza-sefrioui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2017\/09\/hommage-aux-editions-de-la-difference-par-kenza-sefrioui\/","title":{"rendered":"Hommage aux Editions de la Diff\u00e9rence par Kenza S\u00e9frioui"},"content":{"rendered":"<p><em><u>Kenza S\u00e9froui est \u00e9ditrice, journaliste et \u00e9crivaine. Elle vit \u00e0 Casablanca, \u00e0 quelques encablures de Paris<\/u><\/em><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #993300;\"><strong>\u00catre \u00e9diteur ind\u00e9pendant, ou ne pas \u00eatre<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #993300;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/p>\n<p><em>Les \u00c9ditions de La Diff\u00e9rence ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es le\u00a020 juin denier en liquidation judiciaire. Retour sur une exp\u00e9rience \u00e9ditoriale qui a fait la part belle aux auteurs marocains.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Que la col\u00e8re vous garde\u00a0<\/em>\u00bb, \u00e9crivait il y a peu Colette Lambrichs, directrice des \u00c9ditions de La Diff\u00e9rence, aux abonn\u00e9s de sa newsletter, o\u00f9 elle s\u2019inqui\u00e9tait des difficult\u00e9s \u00e0 rendre audible, face \u00e0 une culture de masse, des d\u00e9marches artistiques plus exigeantes. Ind\u00e9pendance, exigence, c\u2019est bien ce qui r\u00e9sume ce projet \u00e9ditorial qui depuis 1976 a fait entendre des voix singuli\u00e8res, o\u00f9 la po\u00e9sie et l\u2019art avaient la part belle. Rue Ramponeau, \u00e0 Belleville, on poussait la porte et on se trouvait face \u00e0 un amas de boules grises, une installation de Jean-Luc Parant, avant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une grande pi\u00e8ce lumineuse aux murs tapiss\u00e9s de livres, au milieu de laquelle tr\u00f4nait un escalier en colima\u00e7on menant \u00e0 d\u2019autres bureaux et biblioth\u00e8ques. Les \u00c9ditions de La Diff\u00e9rence ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9es en 1976 \u00e0 Paris par un petit groupe d\u2019intellectuels en r\u00e9sistance et tr\u00e8s sensibles aux diverses expressions artistiques. Le po\u00e8te lisbo\u00e8te Joaquim Vital (1948-2010) avait connu \u00e0 seize ans les prisons de Salazar et s\u2019\u00e9tait exil\u00e9 en Belgique avant de s\u2019installer en France. Colette Lambrichs, sa compagne, n\u00e9e \u00e0 Bruxelles, est elle aussi romanci\u00e8re et nouvelliste, avec une \u0153uvre salu\u00e9e pour sa concision incisive. Accompagnant leurs premiers pas dans l\u2019\u00e9dition, le philosophe et critique d\u2019art Marcel Paquet, et Patrick Waldberg, po\u00e8te et historien d\u2019art. \u00c0 la disparition de Joaquim Vital, Claude Mineraud, auteur d\u2019un tonitruant essai sur <em>Un terrorisme plan\u00e9taire, le capitalisme financier<\/em> (2011) avait repris la pr\u00e9sidence et restructur\u00e9 la maison.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Une ouverture au monde arabe<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans ce catalogue de pr\u00e8s de 2\u00a0000 titres,\u00a0rassemblant les signatures de 960 auteurs et\u00a0350 artistes, La Diff\u00e9rence avait accueilli les \u0153uvres d\u2019une dizaine d\u2019auteurs marocains parmi les plumes les plus brillantes. Depuis <em>Le Soleil se meurt<\/em>, en 1992, Abdellatif La\u00e2bi y a publi\u00e9 toute son \u0153uvre po\u00e9tique, ses lettres de prison, son th\u00e9\u00e2tre, ses traductions, ses essais et ses recueils de chroniques. Dans un hommage \u00e0 Joaquim Vital, il \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce qui nous unissait\u00a0: un r\u00e9flexe de l\u2019ironie, sourire entendu d\u2019abord, bien vite relay\u00e9 par le rire franc, parfois hom\u00e9rique. \u00c0 chacune de nos rencontres, nous nous trouvions ainsi en train de labourer, sans d\u00e9plaisir, le champ des travers humains, des faux semblants, des pr\u00e9tentions intellectuelles, de la b\u00eatise universelle des gouvernants.<\/em> [\u2026] <em>Ce qui nous unissait\u00a0: la complicit\u00e9 de ceux qui ont guerroy\u00e9 dans leur jeunesse contre les moulins \u00e0 broyer la dignit\u00e9, les r\u00eaves, la beaut\u00e9, l\u2019humain aspirant \u00e0 sa pleine humanit\u00e9.<\/em> \u00bb Salim Jay \u00e9voque une amiti\u00e9 de quarante ans. C\u2019est La Diff\u00e9rence qui publie son premier roman, <em>La semaine o\u00f9 Madame Simone eut cent ans<\/em>, en 1979 ainsi que quatre autres titres, dont la r\u00e9\u00e9dition de son poignant <em>Portrait du g\u00e9niteur en po\u00e8te officiel<\/em> en 2008. Salim Jay aussi se souvient de la personnalit\u00e9 de Joaquim Vital\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il avait la passion de la langue fran\u00e7aise et de sa langue maternelle et a fait conna\u00eetre en France la litt\u00e9rature portugaise comme jamais personne n\u2019y \u00e9tait parvenu. Le dernier exploit \u00e9tait la nouvelle \u00e9dition du<\/em> Livro do Dessassossego <em>de Fernando Pessoa, dans la traduction de Marie-H\u00e9l\u00e8ne Piwnik qui devait para\u00eetre \u00e0 la rentr\u00e9e<\/em>.\u00a0\u00bb Il salue surtout leur audace\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je n\u2019ai jamais trouv\u00e9 ailleurs la capacit\u00e9 de Colette et Joaquim \u00e0 comprendre ce que je leur disais sur le caract\u00e8re exceptionnel de l\u2019\u0153uvre de Leftah. En tr\u00e8s peu de temps, ils ont republi\u00e9 l\u2019ensemble de son \u0153uvre, \u00e0 raison de deux romans par an\u00a0!\u00a0<\/em>\u00bb Des <em>Demoiselles de Numidie<\/em>, repris en 2005 au <em>Dernier combat du Captain Ni\u2019mat<\/em> en 2011, ce n\u2019est pas moins de onze titres, nouvelles et romans, qui ont vu le jour et connu un grand succ\u00e8s d\u2019estime. \u00ab\u00a0<em>Ils sont aussi all\u00e9s voir Ahmed Bouanani dans sa tani\u00e8re dans le sud, mais le projet n\u2019a pas abouti, car il est mort et le manuscrit n\u2019\u00e9tait pas encore au point\u00a0<\/em>\u00bb, regrette Salim Jay. Le po\u00e8te et romancier Zaghloul Morsy se souvient avec \u00e9motion de sa rencontre avec Colette Lambrichs qui avait retenu son roman, <em>Ishma\u00ebl ou l\u2019exil<\/em> (2003)\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ils m\u2019ont dit\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Monsieur Morsy, vous avez \u00e9crit un petit chef-d\u2019\u0153uvre.\u00a0\u00bb Je n\u2019ai pas os\u00e9 leur dire que c\u2019\u00e9tait un grand chef-d\u2019\u0153uvre\u00a0!\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9poque, publier un roman d\u2019un non fran\u00e7ais, c\u2019\u00e9tait une aventure. Ils ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s courageux. Colette croyait \u00e0 ce qu\u2019elle faisait. Ce n\u2019\u00e9tait pas un truc de petite cuisine \u00e9ditoriale parisienne. Il y avait plus qu\u2019une sinc\u00e9rit\u00e9\u00a0: une vocation.\u00a0<\/em>\u00bb Mohamed Hmoudane lui aussi a publi\u00e9 l\u2019essentiel de son \u0153uvre po\u00e9tique, <em>Attentat<\/em> (2003), <em>Incandescence<\/em> (2004), <em>Blanche m\u00e9canique<\/em> (2005), <em>Parole prise, parole donn\u00e9e<\/em> (2007) ainsi que deux r\u00e9cits, <em>French dream<\/em> (2005) et <em>Le ciel, Hassan II et maman France<\/em> (2010). Rachida Madani, elle, a publi\u00e9 ses po\u00e8mes, <em>Blessures au vent<\/em> (2005) et son roman, <em>L\u2019histoire peut attendre<\/em> (2006). La po\u00e9sie de Abdallah Zrika y a \u00e9t\u00e9 traduite en fran\u00e7ais, d\u2019abord par Abdellatif La\u00e2bi (<em>Bougies noires<\/em>, 1998) puis par Bernard No\u00ebl (<em>Insecte de l\u2019infini<\/em>, 2007) \u2013 plusieurs traducteurs de la maison avaient obtenu de grands prix pour leur travaux. Jocelyne La\u00e2bi y a publi\u00e9 son autobiographie (<em>La liqueur d\u2019alo\u00e8s<\/em>, 2005) et son roman <em>H\u00e9r\u00e9tiques<\/em> (2013). Abdelkebir Khatibi \u00e9tait entr\u00e9 dans la collection <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> (2007-2008), aux c\u00f4t\u00e9s de Abdellatif La\u00e2bi mais aussi de Fernando Pessoa, Virgile, Hom\u00e8re, Dante, Henry James, H\u00f6lderlin\u2026 La chanteuse Sapho y a publi\u00e9 trois recueils de po\u00e8mes entrem\u00ealant les langues (<em>Le livre des 14 semaines<\/em>, 2004\u00a0; <em>Guerre, words y Plato<\/em>, 2009 et <em>Muleta<\/em>, 2011). Enfin Tahar Ben Jelloun a fait une apparition dans un collectif d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Jean Genet, <em>Les n\u00e8gres au port de la lune\u00a0<\/em>(1988).<\/p>\n<p>Abdellatif La\u00e2bi \u00e9num\u00e8re \u00e9galement l\u2019engagement des \u00c9ditions de La Diff\u00e9rence pour nombre d\u2019\u00e9crivains maghr\u00e9bins\u00a0: la r\u00e9\u00e9dition d\u2019une bonne partie des romans de l\u2019Alg\u00e9rien Mohammed Dib et de l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de son \u0153uvre po\u00e9tique, l\u2019\u00e9dition d\u2019\u0153uvres de la po\u00e9tesse tunisienne Amina Sa\u00efd et de l\u2019\u00e9crivain alg\u00e9rien Habib Tengour, \u00ab\u00a0<em>sans oublier qu\u2019il m\u2019ont permis de faire conna\u00eetre une des voix majeures de la po\u00e9sie arabe contemporaine, le Syrien Mohamed al-Maghout<\/em>\u00a0\u00bb, avec <em>La joie n\u2019est pas mon m\u00e9tier<\/em> (1992). La po\u00e9tesse franco-libanaise V\u00e9nus Khoury-Ghata y a publi\u00e9 <em>La compassion des pierres<\/em> (2001). Enfin le po\u00e8te et intellectuel syrien Adonis y a \u00e9t\u00e9 traduit par Anne Wade Minkowski (<em>C\u00e9l\u00e9brations<\/em> et <em>Chronique des branches<\/em>, 1991) et y a publi\u00e9 ses derniers essais (<em>Printemps arabes\u00a0: religion et r\u00e9volution<\/em>, traduit par Ali Ibrahim, 2014\u00a0; <em>Soufisme et surr\u00e9alisme<\/em>, traduit par B\u00e9n\u00e9dicte Letellier, 2015).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00c9loge de l\u2019artisanat<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>Il reste un catalogue remarquable\u00a0<\/em>\u00bb, conclut Salim Jay. Les \u00c9ditions de La Diff\u00e9rence ont donn\u00e9 \u00e0 ces auteurs du Maghreb la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre lus en France, aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019\u0153uvres d\u2019Am\u00e9rique latine, d\u2019Europe de l\u2019Est, de Chine, aux c\u00f4t\u00e9s des plus grandes plumes du XX\u00e8me si\u00e8cle\u00a0: Gilles Deleuze, Malcolm Lowry, Michel Butor, Yves Bonnefoy, Fran\u00e7ois Cheng, ou d\u2019artistes comme Arman, Niki de Saint Phalle, C\u00e9sar, Miro\u2026 Parmi ses plus brillantes r\u00e9ussites, la collection Orph\u00e9e, qui a accueilli en poche plus de 200 livres de po\u00e9sie bilingues du monde entier et de toutes les \u00e9poques, du pantoum malais \u00e0 Rilke et d\u2019Adonis \u00e0 Dante en passant par Omar Khayyam, Keats et Mallarm\u00e9. La collection, dirig\u00e9e par le po\u00e8te Claude Michel Cluny, avait re\u00e7u le prix Diderot-Universalis en 1991.<\/p>\n<p>La mise en liquidation judiciaire des \u00c9ditions de La Diff\u00e9rence apr\u00e8s une ann\u00e9e \u00e9lectorale qui a fortement mis \u00e0 mal la tr\u00e9sorerie, met fin \u00e0 ce travail de pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle. Pour Salim Jay, \u00ab\u00a0<em>cela montre \u00e0 quel point le sort de l\u2019\u00e9dition de qualit\u00e9 est menac\u00e9.\u00a0<\/em>\u00bb En cause, la surproduction et la concentration de l\u2019effort m\u00e9diatique et de distribution sur quelques titres. \u00ab\u00a0<em>M\u00eame la FNAC r\u00e9duit les livres qu\u2019elle propose. C\u2019est le statut m\u00eame de la litt\u00e9rature dans la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui qui est en cause. Les gens qui continuent \u00e0 faire de l\u2019\u00e9dition aujourd\u2019hui le font par passion, au risque de vendre leur chemise.\u00a0<\/em>\u00bb Colette Lambrichs d\u00e9plore\u00a0l\u2019envahissement de l\u2019univers du livre par une logique industrielle uniformisante et la dictature de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Dans son <em>Manifeste pour l\u2019\u00e9dition et la librairie ind\u00e9pendante<\/em> (2011), elle \u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Nous sommes convaincus que l\u2019\u00e9dition est un artisanat qui ne peut r\u00e9pondre \u00e0 sa vocation essentielle \u2013 mettre \u00e0 la disposition du public les \u0153uvres d\u2019\u00e9crivains nouveaux comme livrer une r\u00e9flexion qui ne soit pas aux ordres \u2013 qu\u2019\u00e0 la condition d\u2019\u00eatre ind\u00e9pendante<\/em>\u00a0\u00bb. Joaquim Vital aussi assumait d\u2019\u00eatre un \u00e9diteur \u00ab\u00a0<em>\u00e0 l\u2019ancienne\u00a0<\/em>\u00bb, car \u00ab\u00a0<em>l\u2019\u00e9diteur est ind\u00e9pendant \u2013 ou alors il n\u2019est pas \u00e9diteur<\/em>.\u00a0\u00bb \u00c0 sa disparition, Abdellatif La\u00e2bi\u00a0\u00e9crivait\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Heureusement que toutes les m\u00e9moires ne sont pas courtes.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Kenza Sefrioui<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Kenza S\u00e9froui est \u00e9ditrice, journaliste et \u00e9crivaine. Elle vit \u00e0 Casablanca, \u00e0 quelques encablures de Paris \u00a0 \u00a0 \u00catre \u00e9diteur ind\u00e9pendant, ou ne pas \u00eatre \u00a0 Les \u00c9ditions de La Diff\u00e9rence ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es le\u00a020 juin denier en liquidation judiciaire. 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