{"id":9602,"date":"2016-05-24T18:23:54","date_gmt":"2016-05-24T16:23:54","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=9602"},"modified":"2016-11-28T12:27:10","modified_gmt":"2016-11-28T11:27:10","slug":"les-matineuses","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2016\/05\/les-matineuses\/","title":{"rendered":"LES MATINEUSES"},"content":{"rendered":"<p><strong>Une nouvelle de Maryse Vannier \u00a0\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Aline \u00e9tait une matineuse. Les matins d\u2019hiver, elle abandonnait son lourd \u00e9dredon rouge, les deux pieds en avant pos\u00e9s sur les tomettes glac\u00e9es. Le soir, elle n\u2019avait pas quitt\u00e9 son caraco ni sa longue culotte de percale, serr\u00e9e aux genoux par un lacet et un volant de dentelle. La veille, elle avait bassin\u00e9 le lit avec une brique r\u00e9chauff\u00e9e devant les flammes de la chemin\u00e9e de l\u2019autre maison, qu\u2019elle avait envelopp\u00e9e dans un tissu ou un journal. Sa chambre ne poss\u00e9dait aucun chauffage. Au r\u00e9veil, Aline admirait sur les vitres les fines ramures que le gel dessinait. Elle enfilait ses bas qu\u2019elle roulait autour de ses genoux sur un large \u00e9lastique, remontait jusqu\u2019\u00e0 la taille une longue jupe de serge noire, levait les bras pour rev\u00eatir un chandail brun qu\u2019elle nommait \u00ab\u00a0sa laine\u00a0\u00bb, sanglait autour de sa taille un tablier de cotonnade noire fleurie de petits p\u00e9tales d\u2019aub\u00e9pine ou de violettes, jetait sur ses \u00e9paules une p\u00e8lerine qu\u2019elle avait r\u00e9alis\u00e9e elle-m\u00eame, au crochet, avec des restes de laine qui dessinaient des rayures altern\u00e9es de noir, de gris et de marron. Elle ne portait jamais aucun manteau. Les jours de tr\u00e8s grand froid, elle ajoutait des chaussettes de laine \u00e9paisses qu\u2019elle savait tricoter \u00e0 cinq aiguilles, assise sur son pliant, au milieu du champ o\u00f9 paissaient ses trois vaches. Les pieds dans ses galoches de bois adoucies d\u2019un peu de paille, elle sortait de la maison, sa brique sous le bras, humait l\u2019air matinal, observait l\u2019aube naissante pour conna\u00eetre le climat du jour. Elle ne s\u2019y trompait pas et, pour conduire ses vaches au champ, ne s\u2019embarrassait de sa cape imperm\u00e9able qu\u2019\u00e0 bon escient.<\/p>\n<p>Elle habitait \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de cette maison qu\u2019on appelle \u00ab\u00a0long\u00e8re\u00a0\u00bb. A son logis, constitu\u00e9 de trois pi\u00e8ces, faisait suite l\u2019\u00e9curie du cheval surmont\u00e9e d\u2019un grenier \u00e0 foin, puis le logement de Pierre, son mari\u00a0: une pi\u00e8ce humide et glac\u00e9e inoccup\u00e9e et une grande salle chauff\u00e9e par la chemin\u00e9e qui lui servait de chambre et qu\u2019ils utilisaient ensemble pour la cuisine et les repas dans la journ\u00e9e. La b\u00e2tisse se terminait par l\u2019\u00e9table des vaches.<\/p>\n<p>Ils s\u2019\u00e9taient mari\u00e9s, sans s\u2019\u00eatre choisis, en 1904, par des arrangements des deux familles\u00a0: \u00e9change de dettes et de terres. Leur seule fille \u00e9tait n\u00e9e en 1913, d\u2019une exasp\u00e9ration due \u00e0 une soir\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9 chaude et orageuse. L\u2019ann\u00e9e suivante, Pierre \u00e9tait mobilis\u00e9. Il avait v\u00e9cu quatre ann\u00e9es dans les tranch\u00e9es, sous la mitraille, du Chemin des Dames \u00e0 Verdun, utilis\u00e9 comme brancardier \u00e0 courir entre les lignes, guid\u00e9 par les hurlements des bless\u00e9s et \u00e0 charger sur la toile du brancard, des corps arrach\u00e9s, poisseux de sang et de boue. Un matin, son co\u00e9quipier, d\u00e9capit\u00e9 par un obus, avait pers\u00e9v\u00e9r\u00e9 quelques pas avant de s\u2019\u00e9crouler avec le bless\u00e9. Les cheveux de Pierre avaient blanchi en quelques jours.<\/p>\n<p>A la fin de la guerre, Pierre \u00e9tait rentr\u00e9 sans blessures mais les gaz d\u2019yp\u00e9rite qu\u2019il avait aspir\u00e9s lui faisaient une respiration sifflante et pr\u00e9caire qu\u2019il tentait d\u2019apaiser avec des pulv\u00e9risations projet\u00e9es au fond de sa gorge gr\u00e2ce \u00e0 une poire de caoutchouc rouge. Aline l\u2019observait, \u00e9c\u0153ur\u00e9e et d\u00e9go\u00fbt\u00e9e par les r\u00e2les et les crachats. Pierre avait rapport\u00e9 son livret militaire qu\u2019elle n\u2019avait jamais consenti \u00e0 ouvrir et une m\u00e9daille qui s\u2019oxydait dans un placard. A sa mort, elle apprit qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cor\u00e9 de la Croix de Guerre pour sa bravoure ce qui la laissa de marbre. C\u2019\u00e9tait de circonstance pour l\u2019enterrement\u00a0!<\/p>\n<p>La vie de couple, avec une fille de cinq ans qui n\u2019avait pas connu ni aim\u00e9 ce p\u00e8re absent, aurait pu reprendre son cours, gu\u00e9rir les souvenirs terrifiants du p\u00e8re et les fatigues d\u2019une m\u00e8re seule aux travaux des champs. Mais Pierre habitait ses nuits de cauchemars et de hurlements que ne pouvaient supporter ni Aline, ni la petite. La d\u00e9cision d\u2019Aline de se r\u00e9fugier avec sa fille dans le logis situ\u00e9 \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 du b\u00e2timent pouvait se comprendre et appara\u00eetre comme une parenth\u00e8se passag\u00e8re dans l\u2019attente d\u2019une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 retrouv\u00e9e de Pierre.<\/p>\n<p>D\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, leurs vies s\u2019\u00e9taient s\u00e9par\u00e9es\u00a0: Pierre avec son cheval et Aline avec sa fille, ses vaches, ses volailles et son potager. Ils se rencontraient autour de la table pour les repas. La communication \u00e9tait rompue. M\u00e8re et fille avaient v\u00e9cu ensemble pendant quatre ans et continuaient en ignorant Pierre. L\u2019argent des cultures allait \u00e0 Pierre et celui de l\u2019\u00e9levage \u00e0 Aline. La petite vivait sans parents\u00a0; elle \u00e9tait la fille de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es passent et rien de cette organisation ne se modifie. Pierre consomme seul ses cauchemars, sa respiration emp\u00each\u00e9e et ses crachats. Aline s\u2019avance en \u00e2ge et sa fille devient adolescente.<\/p>\n<p>Ce matin de printemps timide et brumeux, elle a seize ans. Matineuse comme sa m\u00e8re, elle se r\u00e9veille dans le piaillement joyeux des oiseaux et les parfums melliflus des premi\u00e8res fleurs. Ensemble, elles longent la b\u00e2tisse. Pendant qu\u2019Aline ira traire les vaches, sa fille soufflera sur les braises cach\u00e9es sous la cendre de la chemin\u00e9e pour enflammer les brindilles de bouleau et la charbonnette de h\u00eatre. Elle fera griller les tartines plant\u00e9es sur une fourchette devant les flammes et recueillera les tisons dans le petit fourneau pour y chauffer le lait dans lequel elle jettera une poign\u00e9e de chicor\u00e9e. Elle a grandi, elle sait tout des t\u00e2ches de la ferme.<\/p>\n<p>Les trois bols sont pleins sur la table, le pain est roussi, le beurre attend de fondre sur la tartines. Toutes deux s\u2019installent. Pierre n\u2019est pas encore l\u00e0.<\/p>\n<ul>\n<li>Il est s\u00fbrement \u00e0 l\u2019\u00e9curie, dit Aline. Va le chercher, le lait va refroidir.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Elle sort et revient aussit\u00f4t.<\/p>\n<ul>\n<li>Maman, la porte de l\u2019\u00e9curie est ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il leur faudra longtemps de tentatives pour faire tomber la cl\u00e9 rest\u00e9e dans la serrure. Un brin de bois se brise. Aline court chercher un fil de fer. Il faut le tordre, le pousser doucement encore et encore. Enfin, la cl\u00e9 tombe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9curie. Pousser la porte de toutes leurs forces r\u00e9unies ne suffit pas. La serrure est solide. Aline revient avec une bo\u00eete remplie de cl\u00e9s rouill\u00e9es. A la ferme, on ne jette rien, on conserve tout.<\/p>\n<p>Une \u00e0 une, les cl\u00e9s sont essay\u00e9es. Enfin, la serrure abandonne sa r\u00e9sistance. La porte s\u2019ouvre.<\/p>\n<p>Le corps de Pierre, pendu \u00e0 la mangeoire oscille lentement sous les pouss\u00e9es affectueuses de son cheval.<\/p>\n<p>Aline et sa fille retournent devant la chemin\u00e9e. Le lait a refroidi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une nouvelle de Maryse Vannier \u00a0\u00a0 &nbsp; Aline \u00e9tait une matineuse. Les matins d\u2019hiver, elle abandonnait son lourd \u00e9dredon rouge, les deux pieds en avant pos\u00e9s sur les tomettes glac\u00e9es. Le soir, elle n\u2019avait pas quitt\u00e9 son caraco ni sa longue culotte de percale, serr\u00e9e aux genoux par un lacet et un volant de dentelle. 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