{"id":8141,"date":"2015-01-24T18:07:05","date_gmt":"2015-01-24T17:07:05","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=8141"},"modified":"2015-04-02T21:20:10","modified_gmt":"2015-04-02T19:20:10","slug":"attention-securite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2015\/01\/attention-securite\/","title":{"rendered":"La s\u00e9curit\u00e9, ils ne pensent qu&rsquo;\u00e0 \u00e7a !"},"content":{"rendered":"<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Comment l\u2019obsession se\u0301curitaire fait muter la de\u0301mocratie\u00a0 une r\u00e9flexion r\u00e9cente de Giorgio Agamben pour nous aider \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 un autre danger qui nous menace : le terrorisme d&rsquo;\u00e9tat.<\/p>\n<p>L\u2019article 20 de la loi de programmation militaire, promulgue\u0301e le 19de\u0301cembre, autorise une surveillance ge\u0301ne\u0301ralise\u0301e des donne\u0301es nume\u0301riques, au point que l\u2019on parle de \u00ab Patriot Act a\u0300 la franc\u0327aise \u00bb. Erige\u0301 en priorite\u0301 absolue, l\u2019impe\u0301ratif de se\u0301curite\u0301 change souvent de pre\u0301texte (subversion politique, \u00ab terrorisme \u00bb) mais conserve sa vise\u0301e : gouverner les populations. Pour comprendre son origine et tenter de le de\u0301jouer, il faut remonter au XVIIIe sie\u0300cle&#8230; par Giorgio Agamben, janvier 2014<\/p>\n<p>La formule \u00ab pour raisons de se\u0301curite\u0301 \u00bb (\u00ab for security reasons \u00bb, \u00ab per ragioni di sicurezza \u00bb) fonctionne comme un argument d\u2019autorite\u0301 qui, coupant court a\u0300 toute discussion, permet d\u2019imposer des perspectives et des mesures que l\u2019on n\u2019accepterait pas sans cela. Il faut lui opposer l\u2019analyse d\u2019un concept d\u2019apparence anodine, mais qui semble avoir supplante\u0301 toute autre notion politique : la se\u0301curite\u0301.<\/p>\n<p>On pourrait penser que le but des politiques de se\u0301curite\u0301 est simplement de pre\u0301venir des dangers, des troubles, voire des catastrophes. Une certaine ge\u0301ne\u0301alogie fait en effet remonter l\u2019origine du concept au dicton romain Salus publica suprema lex (\u00ab Le salut du peuple est la loi supre\u0302me\u00bb), et l\u2019inscrit ainsi dans le paradigme de l\u2019e\u0301tat d\u2019exception. Pensons au senatus consultum ultimum et a\u0300 la dictature a\u0300 Rome (1) ; au principe du droit canon selon lequel Necessitas non habet legem (\u00ab Ne\u0301cessite\u0301 n\u2019a point de loi \u00bb) ; aux comite\u0301s de salut public(2) pendant la Re\u0301volution franc\u0327aise; a\u0300 la Constitution du 22 frimaire de l\u2019an VIII (1799), e\u0301voquant les \u00ab troubles qui menaceraient la su\u0302rete\u0301 de l\u2019Etat \u00bb ; ou encore a\u0300 l\u2019article 48 de la constitution de Weimar (1919), fondement juridique du re\u0301gime national-socialiste, qui mentionnait e\u0301galement la \u00ab se\u0301curite\u0301 publique \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>1<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Quoique correcte, cette ge\u0301ne\u0301alogie ne permet pas de comprendre les dispositifs de se\u0301curite\u0301 contemporains. Les proce\u0301dures d\u2019exception visent une menace imme\u0301diate et re\u0301elle qu\u2019il faut e\u0301liminer en suspendant pour un temps limite\u0301 les garanties de la loi ; les \u00ab raisons de se\u0301curite\u0301 \u00bb dont on parle aujourd\u2019hui constituent au contraire une technique de gouvernement normale et permanente.<\/p>\n<p>Davantage que dans l\u2019e\u0301tat d\u2019exception, Michel Foucault (3) conseille de chercher l\u2019origine de la se\u0301curite\u0301 contemporaine dans les de\u0301buts de l\u2019e\u0301conomie moderne, chez Franc\u0327ois Quesnay (1694-1774) et les physiocrates (4). Si, peu apre\u0300s les traite\u0301s de Westphalie (5), les grands Etats absolutistes ont introduit dans leur discours l\u2019ide\u0301e que le souverain devait veiller a\u0300 la se\u0301curite\u0301 de ses sujets, il fallut attendre Quesnay pour que la se\u0301curite\u0301 \u2014 ou pluto\u0302t la \u00ab su\u0302rete\u0301 \u00bb \u2014 devienne le concept central de la doctrine du gouvernement.<\/p>\n<p>Pre\u0301venir les troubles ou les canaliser ?<\/p>\n<p>Son article consacre\u0301 aux \u00ab Grains \u00bb dans l\u2019Encyclope\u0301die demeure, deux sie\u0300cles et demi plus tard, indispensable pour comprendre le mode de gouvernement actuel. Voltaire dira d\u2019ailleurs qu\u2019une fois ce texte paru les Parisiens cesse\u0300rent de discuter de the\u0301a\u0302tre et de litte\u0301rature pour parler d\u2019e\u0301conomie et d\u2019agriculture&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019un des principaux proble\u0300mes que les gouvernements devaient alors affronter e\u0301tait celui des disettes et des famines. Jusqu\u2019a\u0300 Quesnay, ils essayaient de les pre\u0301venir en cre\u0301ant des greniers publics et en interdisant l\u2019exportation de grains. Mais ces mesures pre\u0301ventives avaient des effets ne\u0301gatifs sur la production. L\u2019ide\u0301e de Quesnay fut de renverser le proce\u0301de\u0301 : au lieu d\u2019essayer de pre\u0301venir les famines, il fallait les laisser se produire et, par la libe\u0301ralisation du commerce exte\u0301rieur et inte\u0301rieur, les gouverner une fois qu\u2019elles s\u2019e\u0301taient produites. \u00ab Gouverner \u00bb reprend ici son sens e\u0301tymologique : un bon pilote \u2014 celui qui tient le gouvernail \u2014 ne peut pas e\u0301viter la tempe\u0302te mais, si elle survient, il doit e\u0302tre capable de diriger son bateau.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>2<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>C\u2019est dans ce sens qu\u2019il faut comprendre la formule qu\u2019on attribue a\u0300 Quesnay, mais qu\u2019en ve\u0301rite\u0301 il n\u2019a jamais e\u0301crite : \u00ab Laisser faire, laisser passer \u00bb. Loin d\u2019e\u0302tre seulement la devise du libe\u0301ralisme e\u0301conomique, elle de\u0301signe un paradigme de gouvernement, qui situe la se\u0301curite\u0301 \u2014 Quesnay e\u0301voque la \u00ab su\u0302rete\u0301 des fermiers et des laboureurs \u00bb \u2014 non pas dans la pre\u0301vention des troubles et des de\u0301sastres, mais dans la capacite\u0301 a\u0300 les canaliser dans une direction utile.<\/p>\n<p>Il faut mesurer la porte\u0301e philosophique de ce renversement qui bouleverse la traditionnelle relation hie\u0301rarchique entre les causes et les effets : puisqu\u2019il est vain ou en tout cas cou\u0302teux de gouverner les causes, il est plus utile et plus su\u0302r de gouverner les effets. L\u2019importance de cet axiome n\u2019est pas ne\u0301gligeable: il re\u0301git nos socie\u0301te\u0301s, de l\u2019e\u0301conomie a\u0300 l\u2019e\u0301cologie, de la politique e\u0301trange\u0300re et militaire jusqu\u2019aux mesures internes de se\u0301curite\u0301 et de police. C\u2019est e\u0301galement lui qui permet de comprendre la convergence autrement myste\u0301rieuse entre un libe\u0301ralisme absolu en e\u0301conomie et un contro\u0302le se\u0301curitaire sans pre\u0301ce\u0301dent.<\/p>\n<p>Prenons deux exemples pour illustrer cette apparente contradiction. Celui de l\u2019eau potable, tout d\u2019abord. Bien qu\u2019on sache que celle-ci va biento\u0302t manquer sur une grande partie de la plane\u0300te, aucun pays ne me\u0300ne une politique se\u0301rieuse pour en e\u0301viter le gaspillage. En revanche, on voit se de\u0301velopper et se multiplier, aux quatre coins du globe, les techniques et les usines pour le traitement des eaux pollue\u0301es \u2014 un grand marche\u0301 en devenir.<\/p>\n<p>Conside\u0301rons a\u0300 pre\u0301sent les dispositifs biome\u0301triques, qui sont l\u2019un des aspects les plus inquie\u0301tants des technologies se\u0301curitaires actuelles. La biome\u0301trie est apparue en France dans la seconde moitie\u0301 du XIXe sie\u0300cle. Le criminologue Alphonse Bertillon (1853-1914) s\u2019appuya sur la photographie signale\u0301tique et les mesures anthropome\u0301triques afin de constituer son \u00ab portrait parle\u0301 \u00bb, qui utilise un lexique standardise\u0301 pour de\u0301crire les individus sur une fiche signale\u0301tique.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>3<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Peu apre\u0300s, en Angleterre, un cousin de Charles Darwin et grand admirateur de Bertillon, Francis Galton (1822-1911), mit au point la technique des empreintes digitales. Or ces dispositifs, a\u0300 l\u2019e\u0301vidence, ne permettaient pas de pre\u0301venir les crimes, mais de confondre les criminels re\u0301cidivistes. On retrouve ici encore la conception se\u0301curitaire des physiocrates : ce n\u2019est qu\u2019une fois le crime accompli que l\u2019Etat peut intervenir efficacement.<\/p>\n<p>Pense\u0301es pour les de\u0301linquants re\u0301cidivistes et les e\u0301trangers, les techniques anthropome\u0301triques sont longtemps reste\u0301es leur privile\u0300ge exclusif. En 1943, le Congre\u0300s des Etats-Unis refusait encore le Citizen Identification Act, qui visait a\u0300 doter tous les citoyens de cartes d\u2019identite\u0301 comportant leurs empreintes digitales. Ce n\u2019est que dans la seconde partie du XXe sie\u0300cle qu\u2019elles furent ge\u0301ne\u0301ralise\u0301es. Mais le dernier pas n\u2019a e\u0301te\u0301 franchi que re\u0301cemment. Les scanners optiques permettant de relever rapidement les empreintes digitales ainsi que la structure de l\u2019iris ont fait sortir les dispositifs biome\u0301triques des commissariats de police pour les ancrer dans la vie quotidienne. Dans certains pays, l\u2019entre\u0301e des cantines scolaires est ainsi contro\u0302le\u0301e par un dispositif de lecture optique sur lequel l\u2019enfant pose distraitement sa main.<\/p>\n<p>Des voix se sont e\u0301leve\u0301es pour attirer l\u2019attention sur les dangers d\u2019un contro\u0302le absolu et sans limites de la part d\u2019un pouvoir qui disposerait des donne\u0301es biome\u0301triques et ge\u0301ne\u0301tiques de ses citoyens. Avec de tels outils, l\u2019extermination des Juifs (ou tout autre ge\u0301nocide imaginable), mene\u0301e sur la base d\u2019une documentation incomparablement plus efficace, eu\u0302t e\u0301te\u0301 totale et extre\u0302mement rapide. La le\u0301gislation aujourd\u2019hui en vigueur dans les pays europe\u0301ens en matie\u0300re de se\u0301curite\u0301 est sous certains aspects sensiblement plus se\u0301ve\u0300re que celle des Etats fascistes du XXe sie\u0300cle. En Italie, le texte unique des lois sur la se\u0301curite\u0301 publique (Testo unico delle leggi di pubblica sicurezza, Tulsp) adopte\u0301 en 1926 par le re\u0301gime de Benito Mussolini est, pour l\u2019essentiel, encore en vigueur ; mais les lois contre le terrorisme vote\u0301es au cours des \u00ab anne\u0301es de plomb \u00bb (de 1968 au de\u0301but des anne\u0301es 1980) ont restreint les garanties qu\u2019il contenait.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>4<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Et comme la le\u0301gislation franc\u0327aise contre le terrorisme est encore plus rigoureuse que son homologue italienne, le re\u0301sultat d\u2019une comparaison avec la le\u0301gislation fasciste ne serait pas tre\u0300s diffe\u0301rent.<\/p>\n<p>La multiplication croissante des dispositifs se\u0301curitaires te\u0301moigne d\u2019un changement de la conceptualite\u0301 politique, au point que l\u2019on peut le\u0301gitimement se demander non seulement si les socie\u0301te\u0301s dans lesquelles nous vivons peuvent encore e\u0302tre qualifie\u0301es de de\u0301mocratiques, mais aussi et avant tout si elles peuvent encore e\u0302tre conside\u0301re\u0301es comme des socie\u0301te\u0301s politiques.<\/p>\n<p>Au Ve sie\u0300cle avant Je\u0301sus-Christ, ainsi que l\u2019a montre\u0301 l\u2019historien Christian Meier, une transformation de la manie\u0300re de concevoir la politique s\u2019e\u0301tait de\u0301ja\u0300 produite en Gre\u0300ce, a\u0300 travers la politisation (Politisierung) de la citoyennete\u0301. Alors que l\u2019appartenance a\u0300 la cite\u0301 (la polis) e\u0301tait jusque-la\u0300 de\u0301finie par le statut et la condition \u2014 nobles et membres des communaute\u0301s cultuelles, paysans et marchands, seigneurs et clients, pe\u0300res de famille et parents, etc. \u2014, l\u2019exercice de la citoyennete\u0301 politique devient un crite\u0300re de l\u2019identite\u0301 sociale.<\/p>\n<p>\u00ab Il se cre\u0301a ainsi une identite\u0301 politique spe\u0301cifiquement grecque, dans laquelle l\u2019ide\u0301e que des individus devaient se conduire comme des citoyens trouva une forme institutionnelle, e\u0301crit Meier. L\u2019appartenance aux groupes constitue\u0301s a\u0300 partir des communaute\u0301s e\u0301conomiques ou religieuses fut rele\u0301gue\u0301e au second plan. Dans la mesure ou\u0300 les citoyens d\u2019une de\u0301mocratie se vouaient a\u0300 la vie politique, ils se comprenaient eux-me\u0302mes comme membres de la polis. Polis et politeia, cite\u0301 et citoyennete\u0301, se de\u0301finissaient re\u0301ciproquement. La citoyennete\u0301 devint ainsi une activite\u0301 et une forme de vie par laquelle la polis, la cite\u0301, se constitua en un domaine clairement distinct de l\u2019oikos, la maison. La politique devint un espace public libre, oppose\u0301 en tant que tel a\u0300 l\u2019espace prive\u0301 ou\u0300 re\u0301gnait la ne\u0301cessite\u0301 (6). \u00bb<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>5<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Selon Meier, ce processus de politisation spe\u0301cifiquement grec a e\u0301te\u0301 transmis en he\u0301ritage a\u0300 la politique occidentale, dans laquelle la citoyennete\u0301 est reste\u0301e \u2014 avec des hauts et des bas, certes \u2014 le facteur de\u0301cisif.<\/p>\n<p>Or c\u2019est pre\u0301cise\u0301ment ce facteur qui se trouve progressivement entrai\u0302ne\u0301 dans un processus inverse: un processus de de\u0301politisation. Jadis seuil de politisation actif et irre\u0301ductible, la citoyennete\u0301 devient une condition purement passive, ou\u0300 l\u2019action et l\u2019inaction, le public et le prive\u0301 s\u2019estompent et se confondent. Ce qui se concre\u0301tisait par une activite\u0301 quotidienne et une forme de vie se limite de\u0301sormais a\u0300 un statut juridique et a\u0300 l\u2019exercice d\u2019un droit de vote ressemblant de plus en plus a\u0300 un sondage d\u2019opinion.<\/p>\n<p>Les dispositifs de se\u0301curite\u0301 ont joue\u0301 un ro\u0302le de\u0301cisif dans ce processus. L\u2019extension progressive a\u0300 tous les citoyens des techniques d\u2019identification autrefois re\u0301serve\u0301es aux criminels agit immanquablement sur leur identite\u0301 politique. Pour la premie\u0300re fois dans l\u2019histoire de l\u2019humanite\u0301, l\u2019identite\u0301 n\u2019est plus fonction de la \u00ab personne \u00bb sociale et de sa reconnaissance, du \u00ab nom \u00bb et de la \u00ab renomme\u0301e \u00bb, mais de donne\u0301es biologiques qui ne peuvent entretenir aucun rapport avec le sujet, telles les arabesques insense\u0301es que mon pouce teinte\u0301 d\u2019encre a laisse\u0301es sur une feuille de papier ou l\u2019ordonnance de mes ge\u0300nes dans la double he\u0301lice de l\u2019ADN. Le fait le plus neutre et le plus prive\u0301 devient ainsi le ve\u0301hicule de l\u2019identite\u0301 sociale, lui o\u0302tant son caracte\u0300re public.<\/p>\n<p>Si des crite\u0300res biologiques qui ne de\u0301pendent en rien de ma volonte\u0301 de\u0301terminent mon identite\u0301, alors la construction d\u2019une identite\u0301 politique devient proble\u0301matique. Quel type de relation puis-je e\u0301tablir avec mes empreintes digitales ou mon code ge\u0301ne\u0301tique ? L\u2019espace de l\u2019e\u0301thique et de la politique que nous e\u0301tions habitue\u0301s a\u0300 concevoir perd son sens et exige d\u2019e\u0302tre repense\u0301 de fond en comble.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>6<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Tandis que le citoyen grec se de\u0301finissait par l\u2019opposition entre le prive\u0301 et le public, la maison (sie\u0300ge de la vie reproductive) et la cite\u0301 (lieu du politique), le citoyen moderne semble pluto\u0302t e\u0301voluer dans une zone d\u2019indiffe\u0301renciation entre le public et le prive\u0301, ou, pour employer les mots de Thomas Hobbes, entre le corps physique et le corps politique.<\/p>\n<p>La vide\u0301osurveillance, de la prison a\u0300 la rue<\/p>\n<p>Cette indiffe\u0301renciation se mate\u0301rialise dans la vide\u0301osurveillance des rues de nos villes. Ce dispositif a connu le me\u0302me destin que les empreintes digitales : conc\u0327u pour les prisons, il a e\u0301te\u0301 progressivement e\u0301tendu aux lieux publics. Or un espace vide\u0301osurveille\u0301 n\u2019est plus une agora, il n\u2019a plus aucun caracte\u0300re public ; c\u2019est une zone grise entre le public et le prive\u0301, la prison et le forum. Une telle transformation rele\u0300ve d\u2019une multiplicite\u0301 de causes, parmi lesquelles la de\u0301rive du pouvoir moderne vers la biopolitique occupe une place particulie\u0300re : il s\u2019agit de gouverner la vie biologique des individus (sante\u0301, fe\u0301condite\u0301, sexualite\u0301, etc.) et non plus seulement d\u2019exercer une souverainete\u0301 sur un territoire. Ce de\u0301placement de la notion de vie biologique vers le centre du politique explique le primat de l\u2019identite\u0301 physique sur l\u2019identite\u0301 politique.<\/p>\n<p>Mais on ne saurait oublier que l\u2019alignement de l\u2019identite\u0301 sociale sur l\u2019identite\u0301 corporelle a commence\u0301 avec le souci d\u2019identifier les criminels re\u0301cidivistes et les individus dangereux. Il n\u2019est donc gue\u0300re e\u0301tonnant que les citoyens, traite\u0301s comme des criminels, finissent par accepter comme allant de soi que le rapport normal entretenu avec eux par l\u2019Etat soit le soupc\u0327on, le fichage et le contro\u0302le. L\u2019axiome tacite, qu\u2019il faut bien prendre ici le risque d\u2019e\u0301noncer, est : \u00ab Tout citoyen \u2014 en tant qu\u2019il est un e\u0302tre vivant \u2014 est un terroriste potentiel. \u00bb Mais qu\u2019est-ce qu\u2019un Etat, qu\u2019est-ce qu\u2019une socie\u0301te\u0301 re\u0301gis par un tel axiome ? Peuvent-ils encore e\u0302tre de\u0301finis comme de\u0301mocratiques, ou me\u0302me comme politiques ?<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>7<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Dans ses cours au Colle\u0300ge de France comme dans son livre Surveiller et punir (7), Foucault esquisse une classification typologique des Etats modernes. Le philosophe montre comment l\u2019Etat de l\u2019Ancien Re\u0301gime, de\u0301fini comme un Etat territorial ou de souverainete\u0301, dont la devise e\u0301tait \u00ab Faire mourir et laisser vivre \u00bb, e\u0301volue progressivement vers un Etat de population, ou\u0300 la population de\u0301mographique se substitue au peuple politique, et vers un Etat de discipline, dont la devise s\u2019inverse en \u00ab Faire vivre et laisser mourir \u00bb : un Etat qui s\u2019occupe de la vie des sujets afin de produire des corps sains, dociles et ordonne\u0301s.<\/p>\n<p>L\u2019Etat dans lequel nous vivons a\u0300 pre\u0301sent en Europe n\u2019est pas un Etat de discipline, mais pluto\u0302t \u2014 selon la formule de Gilles Deleuze \u2014 un \u00ab Etat de contro\u0302le \u00bb : il n\u2019a pas pour but d\u2019ordonner et de discipliner, mais de ge\u0301rer et de contro\u0302ler. Apre\u0300s la violente re\u0301pression des manifestations contre le G8 de Ge\u0302nes, en juillet 2001, un fonctionnaire de la police italienne de\u0301clara que le gouvernement ne voulait pas que la police maintienne l\u2019ordre, mais qu\u2019elle ge\u0300re le de\u0301sordre : il ne croyait pas si bien dire. De leur co\u0302te\u0301, des intellectuels ame\u0301ricains qui ont essaye\u0301 de re\u0301fle\u0301chir sur les changements constitutionnels induits par le Patriot Act et la le\u0301gislation post-11-Septembre (8) pre\u0301fe\u0300rent parler d\u2019\u00ab Etat de se\u0301curite\u0301 \u00bb (security state). Mais que veut dire ici \u00ab se\u0301curite\u0301 \u00bb ?<\/p>\n<p>Au cours de la Re\u0301volution franc\u0327aise, cette notion \u2014 ou celle de \u00ab su\u0302rete\u0301 \u00bb, comme on disait alors \u2014 est imbrique\u0301e avec celle de police. La loi du 16 mars 1791 puis celle du 11 aou\u0302t 1792 introduisent dans la le\u0301gislation franc\u0327aise l\u2019ide\u0301e, promise a\u0300 une longue histoire dans la modernite\u0301, de \u00abpolice de su\u0302rete\u0301\u00bb. Dans les de\u0301bats pre\u0301ce\u0301dant l\u2019adoption de ces lois, il apparai\u0302t clairement que police et su\u0302rete\u0301 se de\u0301finissent re\u0301ciproquement; mais les orateurs \u2014 parmi lesquels Armand Gensonne\u0301, Marie-Jean He\u0301rault de Se\u0301chelles, Jacques Pierre Brissot \u2014 ne sont capables de de\u0301finir ni l\u2019une ni l\u2019autre. Les discussions portent essentiellement sur les rapports entre la police et la justice. Selon Gensonne\u0301, il s\u2019agit de \u00ab deux pouvoirs parfaitement distincts et se\u0301pare\u0301s \u00bb ; et pourtant, tandis que le ro\u0302le du pouvoir judiciaire est clair, celui de la police semble impossible a\u0300 de\u0301finir.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>8<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>L\u2019analyse du discours des de\u0301pute\u0301s montre que le lieu de la police est proprement inde\u0301cidable, et qu\u2019il doit rester tel, car si elle e\u0301tait entie\u0300rement absorbe\u0301e par la justice, la police ne pourrait plus exister. C\u2019est la fameuse \u00abmarge d\u2019appre\u0301ciation\u00bb qui caracte\u0301rise encore maintenant l\u2019activite\u0301 de l\u2019officier de police : par rapport a\u0300 la situation concre\u0300te qui menace la se\u0301curite\u0301 publique, celui-ci agit en souverain. Ce faisant, il ne de\u0301cide pas ni ne pre\u0301pare \u2014 comme on le re\u0301pe\u0300te a\u0300 tort \u2014 la de\u0301cision du juge : toute de\u0301cision implique des causes, et la police intervient sur les effets, c\u2019est-a\u0300-dire sur un inde\u0301cidable. Un inde\u0301cidable qui ne se nomme plus, comme au XVIIe sie\u0300cle, \u00ab raison d\u2019Etat \u00bb, mais \u00ab raisons de se\u0301curite\u0301 \u00bb.<\/p>\n<p>Une vie politique devenue impossible<\/p>\n<p>Ainsi, le security state est un Etat de police, me\u0302me si la de\u0301finition de la police constitue un trou noir dans la doctrine du droit public : lorsqu\u2019au XVIIIe sie\u0300cle paraissent en France le Traite\u0301 de la police de Nicolas de La Mare et en Allemagne les Grundsa\u0308tze der Policey- Wissenschaft de Johann Heinrich Gottlob von Justi, la police est ramene\u0301e a\u0300 son e\u0301tymologie de politeia et tend a\u0300 de\u0301signer la politique ve\u0301ritable, le terme de \u00ab politique \u00bb de\u0301signant quant a\u0300 lui la seule politique e\u0301trange\u0300re. Von Justi nomme ainsi Politik le rapport d\u2019un Etat avec les autres et Polizei le rapport d\u2019un Etat avec lui-me\u0302me : \u00ab La police est le rapport en force d\u2019un Etat avec lui-me\u0302me. \u00bb<\/p>\n<p>En se plac\u0327ant sous le signe de la se\u0301curite\u0301, l\u2019Etat moderne sort du domaine du politique pour entrer dans un no man\u2019s land dont on perc\u0327oit mal la ge\u0301ographie et les frontie\u0300res et pour lequel la conceptualite\u0301 nous fait de\u0301faut. Cet Etat, dont le nom renvoie e\u0301tymologiquement a\u0300 une absence de souci (securus : sine cura), ne peut au contraire que nous rendre plus soucieux des dangers qu\u2019il fait courir a\u0300 la de\u0301mocratie, puisqu\u2019une vie politique y est devenue impossible ; or de\u0301mocratie et vie politique sont \u2014 du moins dans notre tradition \u2014 synonymes.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>9<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 10\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Face a\u0300 un tel Etat, il nous faut repenser les strate\u0301gies traditionnelles du conflit politique. Dans le paradigme se\u0301curitaire, tout conflit et toute tentative plus ou moins violente de renverser le pouvoir fournissent a\u0300 l\u2019Etat l\u2019occasion d\u2019en gouverner les effets au profit d\u2019inte\u0301re\u0302ts qui lui sont propres. C\u2019est ce que montre la dialectique qui associe e\u0301troitement terrorisme et re\u0301ponse de l\u2019Etat dans une spirale vicieuse. La tradition politique de la modernite\u0301 a pense\u0301 les changements politiques radicaux sous la forme d\u2019une re\u0301volution qui agit comme le pouvoir constituant d\u2019un nouvel ordre constitue\u0301. Il faut abandonner ce mode\u0300le pour penser pluto\u0302t une puissance purement destituante, qui ne saurait e\u0302tre capte\u0301e par le dispositif se\u0301curitaire et pre\u0301cipite\u0301e dans la spirale vicieuse de la violence. Si l\u2019on veut arre\u0302ter la de\u0301rive antide\u0301mocratique de l\u2019Etat se\u0301curitaire, le proble\u0300me des formes et des moyens d\u2019une telle puissance destituante constitue bien la question politique essentielle qu\u2019il nous faudra penser au cours des anne\u0301es qui viennent.<\/p>\n<p>Giorgio Agamben<\/p>\n<p>Philosophe, auteur entre autres de L\u2019Homme sans contenu, Circe\u0301, Belval (Vosges), 2013.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>10<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment l\u2019obsession se\u0301curitaire fait muter la de\u0301mocratie\u00a0 une r\u00e9flexion r\u00e9cente de Giorgio Agamben pour nous aider \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 un autre danger qui nous menace : le terrorisme d&rsquo;\u00e9tat. L\u2019article 20 de la loi de programmation militaire, promulgue\u0301e le 19de\u0301cembre, autorise une surveillance ge\u0301ne\u0301ralise\u0301e des donne\u0301es nume\u0301riques, au point que l\u2019on parle de \u00ab Patriot [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":8142,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[701],"tags":[614,616,613,615],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8141"}],"collection":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8141"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8141\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8156,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8141\/revisions\/8156"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8142"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8141"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8141"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8141"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}