{"id":8024,"date":"2015-01-03T16:55:17","date_gmt":"2015-01-03T15:55:17","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=8024"},"modified":"2015-03-04T09:30:49","modified_gmt":"2015-03-04T08:30:49","slug":"8024","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2015\/01\/8024\/","title":{"rendered":"R\u00e9veiller les morts"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019ai crois\u00e9 Dominique Auti\u00e9 dans les ann\u00e9es 70. Il travaillait alors pour une agence de publicit\u00e9 m\u00e9dicale o\u00f9 l\u2019exigence cr\u00e9ative n\u2019\u00e9tait pas de mise. Il \u00e9crivait des livres de po\u00e9sie et semblait traverser l\u2019existence avec autant d\u2019humour, d\u2019\u00e9l\u00e9gance que de gentillesse. Il affichait \u00e0 l\u2019\u00e9poque un go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 et joyeux pour les images pornographiques. Sans doute que les choses s\u00e9rieuses se passaient pour lui la nuit , espace intangible r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Il a quitt\u00e9 Paris pour Toulouse. Je n\u2019ai plus entendu parler de lui, jusqu\u2019\u00e0 ce jour 3 janvier, o\u00f9 j\u2019apprends qu\u2019il est mort en 2008. Je trouve le texte qui suit sur son blog\u00a0: le blog de Dominique Auti\u00e9. Voir \u00e9galement un texte d\u2019hommage \u00e0 l\u2019auteur sur le blog Stalker. Sa bibliographie est disponible sur Wikip\u00e9dia.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/dominique_autie2008.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-8025\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/dominique_autie2008-300x225.jpg\" alt=\"dominique_autie2008\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/dominique_autie2008-300x225.jpg 300w, http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/dominique_autie2008.jpg 516w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9veiller les morts<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>D\u00e8s le jeudi, dans la journ\u00e9e, je me mets en rapport avec le service de r\u00e9animation de l\u2019h\u00f4pital Ambroise-Par\u00e9 de Boulogne, Hauts-de-Seine. \u00ab\u00a0Je vous t\u00e9l\u00e9phone de l\u2019h\u00f4pital de Rangueil, o\u00f9 je s\u00e9journe moi-m\u00eame pour une intervention b\u00e9nigne. Comment va ma m\u00e8re\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les voix sont paisibles. On me dresse un bref bilan\u00a0: \u00e9tat comateux. Je peux t\u00e9l\u00e9phoner quand je veux. M\u00eame la nuit. Oui, si je peux venir en fin de semaine, ce sera bien.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re s\u2019est fait accompagner. Le personnel lui a demand\u00e9 de lui parler. Elle n\u2019a pas r\u00e9agi. Mais il lui a trouv\u00e9 les traits d\u00e9tendus, le teint moins jaune. Il s\u2019inqui\u00e8te de ma convalescence.<\/p>\n<p>Le vendredi 21, je m\u2019habille et descends \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria un peu avant 9\u00a0h\u00a030, heure \u00e0 laquelle je dois rencontrer mon client. Le dossier est urgent. Je n\u2019ai ni imprimante, ni possibilit\u00e9 d\u2019effectuer une liaison \u00e0 Internet par la ligne t\u00e9l\u00e9phonique de la chambre, qui est cod\u00e9e\u00a0; il n\u2019est pas certain qu\u2019un coursier accepte de venir prendre un pli, contenant un Zip, dans le hall de Rangueil ni que les h\u00f4tesses de l\u2019accueil comprennent l\u2019int\u00e9r\u00eat de la proc\u00e9dure. Je glisse l\u2019ordinateur portable dans sa sacoche et prends le dossier. En attendant l\u2019ascenseur, je retrouve l\u2019impression famili\u00e8re d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019autre camp\u00a0: je travaille r\u00e9guli\u00e8rement pour des instances m\u00e9dicales et j\u2019assure en outre, depuis le d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e, l\u2019assistance r\u00e9dactionnelle pour la publication du magazine interne des h\u00f4pitaux de Toulouse. Ce qui me vaut de venir rencontrer, sur leur terrain, les personnels les plus divers. Au printemps, j\u2019ai m\u00eame interview\u00e9 le directeur de Rangueil, ignorant que je serais son h\u00f4te quelques mois plus tard. Selon que je chausse ou non le grand appareil \u2013 costume, chemise blanche, n\u0153ud pap, serviette plein cuir \u00e0 la main \u2013, je suis orient\u00e9, accueilli, introduit avec des \u00e9gards dont je pressens qu\u2019ils sont dus \u00e0 mon rang suppos\u00e9, ce qu\u2019un <em>Bonjour docteur<\/em> est venu plus d\u2019une fois confirmer.<\/p>\n<p>Ma m\u00e9tamorphose me procure la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du papillon \u00e0 peine d\u00e9p\u00eatr\u00e9 de son cocon. Je retrouve aussit\u00f4t sur le visage des infirmi\u00e8res que je croise, des gar\u00e7ons d\u2019\u00e9tage qui acheminent un malade vers le bloc sur son lit roulant, des internes qui vont souvent par deux comme les religieuses d\u2019antan, une rassurante bonhomie. Ces gens-l\u00e0 aiment leur m\u00e9tier, c\u2019est presque partout une \u00e9vidence, et sans doute, d\u2019une fa\u00e7on plus subtile encore, aiment-ils aussi leur prochain, m\u00eame si cela reste moins explicitement formulable que leur motivation \u2013 et, de temps en temps, leur grogne \u2013 professionnelle.<\/p>\n<p>De sorte que j\u2019\u00e9tablis \u00e0 l\u2019instant cette mani\u00e8re de th\u00e9or\u00e8me\u00a0: c\u2019est bien le statut psychologique de malade qui perturbe ainsi le m\u00e9tabolisme social en chacun de nous, pour qu\u2019au moment m\u00eame o\u00f9 il nous est offert de r\u00e9investir la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l\u2019enfant (qu\u00eate inavou\u00e9e d\u2019une suj\u00e9tion que nous pensons perdue, mais qui n\u2019est pour la plupart d\u2019entre nous que d\u00e9plac\u00e9e) la m\u00e8re aimante nous (re)devienne aussit\u00f4t ha\u00efssable. Le tableau des <em>Deux Infirmi\u00e8res aux rasoirs<\/em> avec donateur n\u2019\u00e9tait qu\u2019un effet de miroirs en abyme, la duplication inattendue d\u2019une figure que je croyais d\u00e9j\u00e0 circonscrite, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, entre les murs opaques du coma.<\/p>\n<p>En p\u00e9n\u00e9trant dans l\u2019ascenseur, je rends son sourire \u00e0 une aide-soignante embarqu\u00e9e d\u2019un \u00e9tage sup\u00e9rieur pour la m\u00eame destination que moi. Un picotement au pli de l\u2019aine me rappelle l\u2019horreur enferm\u00e9e dans mon pantalon, tel un sp\u00e9cimen t\u00e9ratologique dans son bocal de formol.<\/p>\n<p>Mon client est en retard. Ce n\u2019est que vers dix heures moins le quart que nous nous attablons \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria devant mon \u00e9cran d\u2019ordinateur. S\u00e9ance de travail soutenue, qui consiste \u00e0 d\u00e9rouler devant nous le texte que j\u2019ai profond\u00e9ment remani\u00e9 \u00e0 sa demande, dont j\u2019ai hi\u00e9rarchis\u00e9 les niveaux de lecture, r\u00e9gl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la ponctuation. [Ou, plut\u00f4t, l\u2019absence de ponctuation, persuad\u00e9 que ce type de document, qui ne manquera pas d\u2019\u00eatre transf\u00e9r\u00e9 du papier \u00e0 l\u2019\u00e9cran, doit \u00eatre d\u00e9sormais con\u00e7u dans sa forme traditionnelle comme une suite de pages \u00e9lectroniques\u00a0: \u00e0 l\u2019\u00e9cran, l\u2019\u00e9crit retrouve sa nature originelle d\u2019image, il fait l\u2019objet d\u2019une lecture globale qui sugg\u00e8re la plus grande \u00e9conomie de signes\u00a0; de sorte que, pour des raisons historiquement diff\u00e9rentes mais comparables dans leurs effets, il est sans doute temps d\u2019en revenir \u00e0 une visualisation plus imm\u00e9diate du rythme et du sens, comme il en \u00e9tait sur les manuscrits m\u00e9di\u00e9vaux \u2013 faits pour \u00eatre \u00ab\u00a0marmott\u00e9s\u00a0\u00bb par le lecteur \u2013, o\u00f9 des blancs (des silences) marquaient la reprise du souffle\u00a0; l\u2019invention de la ponctuation moderne r\u00e9pondra aux nouvelles contraintes introduites par la lecture silencieuse, vers le d\u00e9but du XII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle.]<\/p>\n<p>Nous en sommes l\u00e0 de mes commentaires sur le travail remis et je referme l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur portable. Dans mon champ visuel, la grande baie vitr\u00e9e de la caf\u00e9t\u00e9ria et le mur qu\u2019occupent, sur toute la profondeur de la salle, les distributeurs automatiques de boissons et de nourritures vites. La proximit\u00e9 (quatre cents m\u00e8tres \u00e0 vol d\u2019oiseau) de ce qu\u2019on saura bient\u00f4t \u00eatre l\u2019\u00e9picentre de l\u2019explosion fait que, contrairement \u00e0 ce qui sera \u00e9prouv\u00e9 en ville et dans les quartiers p\u00e9riph\u00e9riques, la secousse et le bruit se confondent presque. Je garderai cependant une image muette (comme celles du cin\u00e9ma avant le son, ou des premiers films vus, enfant, sur le poste de t\u00e9l\u00e9vision en noir et blanc de mes grands-parents maternels, dans les ann\u00e9es\u00a01950, quand les pannes \u00e9taient fr\u00e9quentes et que, pendant plusieurs minutes, l\u2019\u00e9p\u00e9e d\u2019Ivanho\u00e9 ferraillait dans une sorte de pur\u00e9e de pois auditive)\u00a0: les vitrines des appareils automates et la baie donnant sur l\u2019ext\u00e9rieur de la pi\u00e8ce se boursouflent et volent en \u00e9clats. Je rencontre le regard exorbit\u00e9 de mon client. Puis, seulement, le bruit de l\u2019explosion confirme que nous allons, l\u2019un devant l\u2019autre \u2013 nous saisissons, lui sa serviette, moi l\u2019ordinateur \u2013 nous pulv\u00e9riser.<\/p>\n<p>Mon interlocuteur tr\u00e9buche dans sa pr\u00e9cipitation \u00e0 se lever. Ses yeux m\u2019interrogent. Quelqu\u2019un gueule de sortir, engueule qui se retourne \u2013 un petit chef qui a la pr\u00e9sence d\u2019esprit de se r\u00eaver \u00e0 Gomorrhe, un qui nous transformera <em>illico<\/em> en statues de sel si le plan rouge lui en conf\u00e8re le pouvoir.<\/p>\n<p>Dehors, je suis soudain repris par le m\u00eame vertige, un peu d\u00e9sagr\u00e9able, que la veille. Je constate que j\u2019ai allum\u00e9 un cigarillo. Mon compagnon de catastrophe compose un num\u00e9ro sur son t\u00e9l\u00e9phone portable. Il n\u2019y a d\u00e9j\u00e0 plus de tonalit\u00e9. Je lui sugg\u00e8re de ne pas s\u2019attarder, d\u2019aller reprendre son v\u00e9hicule sur le parking de l\u2019h\u00f4pital, en contrebas de la colline, et de filer avant que la circulation ne devienne impossible\u00a0: les rumeurs les plus contradictoires passent parmi la foule prostr\u00e9e qui contemple la fa\u00e7ade de Rangueil, sur laquelle on ne compte plus une seule vitre intacte. Des infirmi\u00e8res passent, des \u00e9claboussures de sang sur la tunique blanche, les fauteuils roulants et les premiers lits apparaissent sur le perron.<\/p>\n<p>Au cinqui\u00e8me, dans ma chambre, il y a le livre de Styron. La housse de l\u2019ordinateur \u00e0 l\u2019\u00e9paule, l\u2019air aussi flegmatique que possible, je rentre dans le grand hall et me dirige vers les ascenseurs. Bref coup d\u2019\u0153il dans la caf\u00e9t\u00e9ria, qui ressemble \u00e0 la biblioth\u00e8que de Holland House, \u00e0 Londres, le 22\u00a0octobre\u00a01940 apr\u00e8s l\u2019explosion d\u2019une bombe incendiaire. \u00c0 cette diff\u00e9rence pr\u00e8s, qui est de taille, qu\u2019il y manque les trois caf\u00e9inomanes qui se programmeraient leur expresso court sans sucre, les machines \u00e0 sous ayant, de toute \u00e9vidence, la vie moins dure que les rayonnages de livres (j\u2019ai pr\u00e9vu de faire commenter le clich\u00e9 de Holland House [1], devenu un classique de l\u2019histoire de la photographie, \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves de la nouvelle promotion du BTS \u00e9dition, que je dois accueillir la premi\u00e8re semaine d\u2019octobre, un mois apr\u00e8s les Twin).<\/p>\n<p>Je croise des files de malades en pyjama, soutenus par des soignants. Les ascenseurs sont hors-service. J\u2019attaque la course par l\u2019escalier. On s\u2019\u00e9carte poliment. Nul doute que l\u2019on me prend pour un m\u00e9decin. Je m\u2019expose toutefois \u00e0 croiser une infirmi\u00e8re du service de chirurgie cardiovasculaire qui m\u2019enjoindra de faire demi-tour. \u00c0 partir du troisi\u00e8me, j\u2019accuse la fatigue, mes jambes flageolent. Par bonheur, l\u2019\u00e9vacuation des \u00e9tages sup\u00e9rieurs est quasiment achev\u00e9e. Je suis seul pour la derni\u00e8re vol\u00e9e de marches, et je peux souffler un instant. Les couloirs du service sont d\u00e9serts. Qui a pens\u00e9 \u00e0 laisser tra\u00eener ces deux chaussons, \u00e0 plusieurs m\u00e8tres l\u2019un de l\u2019autre\u00a0? L\u2019effet est superbe.<\/p>\n<p>Presque parvenu \u00e0 hauteur de ma chambre, j\u2019entends qu\u2019on y parle \u00e0 voix forte. L\u2019infirmi\u00e8re-chef est assise sur le rebord de mon lit, le t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 l\u2019oreille. <em>Le voil\u00e0, je vous le passe<\/em>. Comment donner \u00e0 mon p\u00e8re, qui m\u2019appelle pour me dire que ma m\u00e8re n\u2019est toujours pas sortie du coma ce matin et qu\u2019il finit par penser qu\u2019elle n\u2019en sortira plus, quelques \u00e9l\u00e9ments qui lui permettraient d\u2019imaginer ce qui se passe ici\u00a0? Je lui sugg\u00e8re de brancher la radio, il est s\u00fbrement d\u00e9j\u00e0 question de l\u2019explosion. Quant \u00e0 Maman, je confirme que mon billet est r\u00e9serv\u00e9 pour le TGV du lendemain matin.<\/p>\n<p>Styron est toujours sur ma table de nuit.<\/p>\n<p>Je vais dans la salle de bain prendre ma trousse de toilette, vide mon armoire, boucle mon <em>pilot case<\/em>. Une voix me tire de mon activit\u00e9 minuscule. <em>Tenez, votre ordonnance\u2026 Et puis filez, mon vieux, ne restez pas l\u00e0<\/em>.<\/p>\n<p>Le professeur C. me tend la feuille et s\u2019\u00e9loigne. Je n\u2019ai plus qu\u2019\u00e0 reprendre ma route, quand je d\u00e9couvre, en travers de la pi\u00e8ce (la chambre est vaste, faite pour accueillir trois malades, on m\u2019y a transf\u00e9r\u00e9 la veille au soir pour ma derni\u00e8re nuit et j\u2019\u00e9tais seul \u00e0 l\u2019occuper) un lit avec un type \u00e9tendu, d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es comme moi, qui me suit du regard. Il \u00e9tait l\u00e0, d\u00e9j\u00e0, quand je suis entr\u00e9, j\u2019en ai soudain la certitude. \u00ab\u00a0Vous repartez\u2026<br \/>\n\u2013 Je devais sortir cet apr\u00e8s-midi, je crois que les formalit\u00e9s vont \u00eatre simplifi\u00e9es.<br \/>\n\u2013 On dit que c\u2019est une usine avec des explosifs qui a p\u00e9t\u00e9\u00a0?<br \/>\n\u2013 Oui. Mais vous\u00a0? On ne vous \u00e9vacue pas\u00a0?<br \/>\n\u2013 Le professeur C. m\u2019a dit qu\u2019on allait remonter tout le monde dans moins d\u2019une heure, et que ce n\u2019est pas la peine de me secouer. Je sors de huit jours de coma.<br \/>\n\u2013 ?\u2026<br \/>\n\u2013 Je suis sans doute tir\u00e9 d\u2019affaire, mais vous savez\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cet homme n\u2019a gu\u00e8re besoin de m\u2019en dire plus. Il est clair que tout cela lui est \u00e9gal. Il n\u2019est inquiet pour personne en ville, nul qui risquerait de s\u2019\u00eatre trouv\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019explosion ce matin. Il ne semble surtout pas inquiet pour lui. \u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait votre p\u00e8re\u00a0? Il n\u2019habite pas ici\u00a0?<br \/>\n\u2013 En banlieue parisienne. Ma m\u00e8re ne va pas fort. Je monte demain.<br \/>\n\u2013 J\u2019esp\u00e8re pour vous qu\u2019elle se remettra. Moi\u2026\u00a0\u00bb Je tente de le faire parler un peu de ses ennuis de sant\u00e9. Il me r\u00e9pond paisiblement. Je n\u2019en saurai pas plus. Sinon que voil\u00e0 un mort que l\u2019explosion ne sera pas parvenue \u00e0 r\u00e9veiller. Il me sourit tristement quand je lui dis que je vais y aller.<\/p>\n<p>Le couloir est vide. Je me retourne, h\u00e9site un instant \u00e0 aller saluer l\u2019infirmi\u00e8re responsable du service, qui doit \u00eatre avec son patron. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis, celui-ci sort de son bureau et dispara\u00eet aussit\u00f4t de ma vue \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du service, o\u00f9 le couloir fait un coude \u00e0 angle droit. Ai-je la berlue\u00a0? ou, vraiment, mon toubib avait-il la clope au bec\u00a0?<\/p>\n<p>Dehors, on me tend un masque humide en fibres de papier. Les premiers bless\u00e9s arrivent. Ballet de gyrophares, pr\u00e9lude et fugue de sir\u00e8nes. Je m\u2019assois devant la loge du garde-barri\u00e8re et sors un cigarillo. Il vaudrait mieux vous prot\u00e9ger, plut\u00f4t que de fumer. Il y a un nuage toxique qui\u2026 Je regarde cette femme sans \u00e2ge, en blouse blanche, qui circule de groupe en groupe, accompagn\u00e9e d\u2019une coll\u00e8gue, avec sa petite bo\u00eete en carton pleine de ces curieux pansements respiratoires. Elle me parle avec bienveillance.<\/p>\n<p>Me monte alors au visage comme une bouff\u00e9e de g\u00eane adolescente. Je sens mon ventre ras\u00e9 et il me semble que ces deux professionnelles savent parfaitement de quoi il en retourne. Je suis devant elles comme devant un homme d\u2019\u00e2ge m\u00fbr une tr\u00e8s jeune femme que les circonstances ont contrainte \u00e0 sortir sans culotte.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Holland-House.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-8026\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Holland-House-300x222.jpg\" alt=\"Holland House\" width=\"300\" height=\"222\" srcset=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Holland-House-300x222.jpg 300w, http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Holland-House.jpg 719w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>[Ce clich\u00e9 reproduit \u00e0 la une de Mardi \u00e7a fait d\u00e9sordre\u00a0 appartient \u00e0 l\u2019Imperial War Museum de Londres, est notamment reproduit dans <em>Une Histoire de la lecture<\/em> d\u2019Alberto Manguel, Actes Sud, 1998, pp.\u00a0358-359. On y voit trois gentlemen consultant des ouvrages qu\u2019ils tirent des rayons intacts, tandis que le centre du cabinet de lecture est d\u00e9vast\u00e9, encombr\u00e9 de poutres et de gravats encore fumants.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai crois\u00e9 Dominique Auti\u00e9 dans les ann\u00e9es 70. Il travaillait alors pour une agence de publicit\u00e9 m\u00e9dicale o\u00f9 l\u2019exigence cr\u00e9ative n\u2019\u00e9tait pas de mise. Il \u00e9crivait des livres de po\u00e9sie et semblait traverser l\u2019existence avec autant d\u2019humour, d\u2019\u00e9l\u00e9gance que de gentillesse. Il affichait \u00e0 l\u2019\u00e9poque un go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 et joyeux pour les images pornographiques. Sans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":8029,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[704],"tags":[591,585,592],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8024"}],"collection":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8024"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8024\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8030,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8024\/revisions\/8030"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8029"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8024"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8024"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8024"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}