{"id":7277,"date":"2014-06-14T16:16:25","date_gmt":"2014-06-14T14:16:25","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=7277"},"modified":"2014-10-01T13:30:37","modified_gmt":"2014-10-01T11:30:37","slug":"pas-la-vie-de-chateau-a-chateau-rouge","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2014\/06\/pas-la-vie-de-chateau-a-chateau-rouge\/","title":{"rendered":"Pas la  vie de ch\u00e2teau \u00e0 Ch\u00e2teau rouge"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/khadi-hane-1.png\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"size-medium wp-image-7281 alignleft\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/khadi-hane-1-300x196.png\" alt=\"khadi-hane-1\" width=\"300\" height=\"196\" srcset=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/khadi-hane-1-300x196.png 300w, http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/06\/khadi-hane-1.png 900w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Khadi Hane est romanci\u00e8re. D&rsquo;origine s\u00e9n\u00e9galaise elle vit aujourd&rsquo;hui en r\u00e9gion Parisienne.\u00a0 Son dernier roman \u00e9dit\u00e9 en 2011 chez Deno\u00ebl \u00a0\u00bb des fourmis dans la bouche \u00a0\u00bb se d\u00e9roule dans le quartier de Ch\u00e2teau rouge \u00e0 Paris. Khadi a enqu\u00eat\u00e9 pendant huit mois dans ce quartier avant de prendre la plume. Au del\u00e0 de la fiction et du drame v\u00e9cu par l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne. Le livre raconte la vie d&rsquo;un quartier et de ses habitants. Nous avons interrog\u00e9 Khadi sur ses motivations et publions avec son autorisation des extraits de son livre qui constituent un v\u00e9ritable reportage sur le quartier. En collection Pocket on peut trouver\u00a0 \u00ab\u00a0La maison sur la colline\u00a0\u00bb\u00a0 \u00a0\u00bb Le collier de paille\u00a0\u00bb nouvelle parue dans \u00ab\u00a0Enfances\u00a0\u00bb est \u00e9dit\u00e9 chez Magellan. Son prochain livre paraitra en Septembre.<\/p>\n<p><strong>La d\u00e9marche de Khadi Hane<\/strong><\/p>\n<p>Quand j&rsquo;\u00e9tais \u00e9tudiante \u00e0 Nanterre, je travaillais comme interpr\u00e8te en langues africaines aupr\u00e8s de familles issues de l&rsquo;immigration. J&rsquo;accompagnais surtout les femmes dans leurs d\u00e9marches administratives, de sant\u00e9 etc. Quelquefois, je visitais ces familles avec un travailleur social, ce qui m&rsquo;a permis de conna\u00eetre Ch\u00e2teau Rouge et surtout de p\u00e9n\u00e9trer dans les immeubles du quartier. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;ai d\u00e9couvert qu&rsquo;\u00e0 Paris, existaient des appartements insalubres, exigus, que des familles enti\u00e8res vivaient dans des conditions d\u00e9plorables que je n&rsquo;imaginais pas dans la plus belle ville du monde. Au fur et \u00e0 mesure que je c\u00f4toyais ces femmes, il se cr\u00e9ait une relation d&rsquo;amiti\u00e9 qui me faisait revenir chez elles seule, afin de comprendre leur parcours depuis les pays d&rsquo;origine, puis en France o\u00f9 la plupart avaient rejoint un mari. Elles m&rsquo;ont d\u00e9voil\u00e9 leurs histoires et quand j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, je me suis dit qu&rsquo;il serait int\u00e9ressant de raconter ces vies que l&rsquo;on ignore \u00e0 Paris. J&rsquo;ai alors fait porter toutes ces histoires de femmes \u00e0 une seule, Khadidja, l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne du roman, le but \u00e9tant de pousser le lecteur \u00e0 lever un \u0153il sur des immigr\u00e9es qui arrivent en France avec un v\u00e9cu, qui retrouvent une vie oppos\u00e9e \u00e0 celle qu&rsquo;elles ont laiss\u00e9e derri\u00e8re elles, et qui essaient de se construire tant bien que mal une troisi\u00e8me vie qui d\u00e9coule forc\u00e9ment du m\u00e9lange des deux premi\u00e8res.<\/p>\n<p><strong>Khadi Hane<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Des extraits de son livre \u00a0\u00bb Des fourmis dans la bouche\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">&#8230;.J\u2019habitais au 13 rue de l\u2019Inconnu, dans le quartier de Cha\u0302teau Rouge, XVIIIe arrondissement de Paris. Notre vieil immeuble, me\u0302me pas haussmannien, abritait une quinzaine de locataires, dont Andre\u0301, seul Franc\u0327ais connu a\u0300 cette adresse, habitant au rez-de-chausse\u0301e avec son caniche Kiki. Tous les autres e\u0301taient des Maliens, vivant pour la plupart dans des foyers polygames et pourvus d\u2019enfants a\u0300 profusion, qui n\u2019he\u0301sitaient pas, malgre\u0301 l\u2019exigui\u0308te\u0301, a\u0300 he\u0301berger l\u2019oncle malade, la tante mourante, le cousin ou le parent quelconque, frai\u0302chement de\u0301barque\u0301 avec pour seul bagage une valise remplie d\u2019air. La tradition interdisait de laisser un compatriote dehors, aussi le gardait-on le temps qu\u2019il fallait pour qu\u2019il trouve des papiers, du boulot, qu\u2019il gagne ensuite la bataille du regroupement familial, pour a\u0300 son tour perpe\u0301tuer le rituel. Ces he\u0301berge\u0301s restaient des anne\u0301es sans obtenir le carton rose de\u0301livre\u0301 au compte-gouttes a\u0300 la Pre\u0301fecture de Paris. Cela ne les empe\u0302chait pas de gagner un semblant de vie. Gratteurs d\u2019e\u0301cailles dans une poissonnerie, vendeurs ambulants de montres de pacotille ou de statuettes en bois, journaliers paye\u0301s au noir pour de\u0301charger des sacs d\u2019un camion, hommes a\u0300 tout faire d\u2019un commerc\u0327ant pakistanais qui revendait des pots de cre\u0300me a\u0300 l\u2019hydroquinone cense\u0301s procurer aux ne\u0300gres l\u2019e\u0301clat d\u2019une peau blanche, la leur ne faisant plus l\u2019affaire. Sur le marche\u0301 Dejean, on trouvait de tout. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">Avant la visite de madame Renaud, j\u2019assistais depuis ma fene\u0302tre au ballet de ces sans-papiers me\u0302le\u0301s a\u0300 d\u2019autres ne\u0300gres e\u0301trangers au quartier. Ceux-la\u0300 de\u0301barquaient de tous les coins de la France ou d\u2019Europe, de Bruxelles, d\u2019Amsterdam ou de Berlin, chevelure gomine\u0301e pour les hommes, tignasse blonde pour les femmes dont une paire de lentilles colorait les yeux en bleu ou vert, chacune engonce\u0301e dans un pantalon taille basse sous un tee- shirt \u00abnombril a\u0300 l\u2019air\u00bb. Leur anatomie e\u0301tait ainsi expose\u0301e a\u0300 l\u2019oeil du ma\u0302le, dont la tenue de cuir attestait la virilite\u0301. Attroupe\u0301s devant le magasin du Pakistanais largueur de toxines, ils exhibaient dans une polychromie tire\u0301e d\u2019un film d\u2019e\u0301pouvante un visage piquete\u0301 de plaies, des mains cramoisies, tandis que le reste du corps demeurait obstine\u0301ment noir. Une unite\u0301 de CRS faisait le guet juste a\u0300 co\u0302te\u0301. Les flics e\u0301taient tasse\u0301s dans le me\u0302me car que la veille, immobiles malgre\u0301 la cohue qui s\u2019agglutinait autour des revendeuses d\u2019articles de luxe e\u0301tale\u0301s sur des capots de voiture. A ces envoye\u0301es du ciel, nous achetions sur le marche\u0301 Dejean ce que personne n\u2019aurait pu s\u2019offrir chez Marionnaud, Place Vendo\u0302me ou sur les Champs-E\u0301lyse\u0301es. A\u0300 l\u2019autre bout de Paris, une grande marque versait sans doute des larmes sur sa marchandise tombe\u0301e du camion, mais ce manque a\u0300 gagner nous laissait de marbre. De toute fac\u0327on, il n\u2019y avait aucune raison que ce soient toujours les me\u0302mes qui sentent bon le dimanche. Nous ne cessions de remercier Dieu&#8230;..<\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">&#8230;..Des parents, a\u0300 l\u2019e\u0301troit dans leur appartement, avaient envoye\u0301 dans la rue leurs gosses qui n\u2019allaient pas encore a\u0300 l\u2019e\u0301cole. Ils couraient, tombaient, se relevaient, indiffe\u0301rents a\u0300 la frai\u0302cheur matinale. Derrie\u0300re un ballon, ces enfants hurlaient a\u0300 tue-te\u0302te sous mes fene\u0302tres. Qui e\u0301taient-ils ? Un panachage rate\u0301 de deux cultures qui les ferait cavaler derrie\u0300re ce truc inde\u0301finissable qui manque a\u0300 ceux qui n\u2019arrivent plus a\u0300 se situer sur une e\u0301chelle familiale de\u0301sormais re\u0301gie par un code inconnu. Peut-e\u0302tre simplement, ces enfants grandiraient-ils dans le moule franc\u0327ais, sans qu\u2019on les bassine avec leur origine et ces adultes de demain seraient voue\u0301s a\u0300 faire disparai\u0302tre cette fichue coutume qui empe\u0302chait les femmes de s\u2019e\u0301panouir. Un air chagrin sur leur visage avivait mon inquie\u0301tude. Karim e\u0301tait parti sans un mot. Sali et Moussa a\u0300 l\u2019e\u0301cole. J\u2019allais biento\u0302t re\u0301veiller Ahmed. Le bon Dieu avait-Il perc\u0327u le cri que je m\u2019e\u0301tais efforce\u0301e d\u2019e\u0301touffer ? <\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">Des matineux, dont le vieux Jules, rentraient du foyer Sonacotra, re\u0301sidence pour travailleurs immigre\u0301s, devenue lieu de culte et de reme\u0301moration entre Maliens. Son apparition me de\u0301tourna un instant de la question de l\u2019avenir de mes gosses. Je leur disais qu\u2019ils e\u0301taient franc\u0327ais, me\u0302me si je les pensais maliens, alors que j\u2019en doutais a\u0300 chaque fois que Sali ou Moussa m\u2019interrogeaient sur mon enfance. Dans mon pays les enfants constituent la richesse de leur pe\u0300re, leur nombre manifeste l\u2019e\u0301tendue de ses biens. On procre\u0301e pour se maintenir dans l\u2019histoire clanique, par le biais de la continuite\u0301 de son nom, dans un avenir inde\u0301fini. Ce qui hisse le garc\u0327on sur un pie\u0301destal car c\u2019est lui qui perpe\u0301tue le nom, tandis que la fille reste un instrument de reproduction, une machine indispensable a\u0300 la multiplication des biens. Je ne pouvais raconter a\u0300 mes gosses ce qu\u2019avait e\u0301te\u0301 mon enfance. <\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 5\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">Confie\u0301e de\u0300s le plus jeune a\u0302ge a\u0300 ma grand-me\u0300re paternelle, je fus e\u0301leve\u0301e selon la logique traditionnelle qui pre\u0301pare chaque fille a\u0300 son ro\u0302le futur dans une communaute\u0301 re\u0301gie par la se\u0301paration des sexes et la re\u0301partition des ta\u0302ches selon l\u2019a\u0302ge. Grand-me\u0300re Mah m\u2019apprit a\u0300 me tenir, quand et ou\u0300 parler, comment marcher la te\u0302te haute, le dos droit, qui e\u0301taient mes arrie\u0300res grands-parents, mes grands-parents, elle me conta leur bravoure, m\u2019enseigna le bien et le mal, me montra comment lire dans le ciel, deviner a\u0300 la position de la lune ou a\u0300 la vitesse d\u2019un nuage, s\u2019il allait pleuvoir ou au contraire, si nous aurions une se\u0301cheresse, auquel cas il fallait anticiper ses effets, en faisant une re\u0301serve des produits extraits du lopin de terre que je cultivais avec ma me\u0300re. Grand-me\u0300re Mah avait ve\u0301cu tant de saisons, vu tant de fois changer le monde. On lui reconnaissait la sagesse attribue\u0301e a\u0300 toute personne de son a\u0302ge, cette part d\u2019he\u0301ritage et d\u2019histoire transmise. Tre\u0300s vite, je re\u0301citais par c\u0153ur la ge\u0301ne\u0301alogie des miens, je sus que j\u2019e\u0301pouserais Tidiane Cisse\u0301, le fils du fre\u0300re de mon pe\u0300re, parce qu\u2019il en e\u0301tait ainsi, c\u2019e\u0301tait de\u0301cide\u0301 bien avant ma naissance. Lorsque j\u2019eus onze ans, les lec\u0327ons de grand-me\u0300re s\u2019espace\u0300rent pour laisser place a\u0300 celles de ma me\u0300re, qui avait la charge de m\u2019inculquer les choses de la vie courante, plus prosai\u0308ques : c\u2019est elle qui m\u2019apprit a\u0300 cuisiner, a\u0300 entretenir un lopin, a\u0300 organiser une journe\u0301e. Elle m\u2019enseigna le partage et la compassion, m\u2019envoyant un jour sur deux, chez notre voisine ste\u0301rile, pour laver son linge, faire la cuisine et puiser de l\u2019eau. Seconde me\u0300re, Bintou aussi avait participe\u0301 a\u0300 parfaire mon e\u0301ducation, dans un village ou\u0300 tout le monde e\u0301tait plus ou moins de la me\u0302me famille&#8230;<\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">&#8230;Le quartier ressuscitait, il embaumait la mise\u0300re des pauvres. Encombre\u0301es des senteurs de Cha\u0302teau Rouge, mes narines fre\u0301missaient, mais je restais pendue a\u0300 ma fene\u0302tre. Ma vue se brouillait a\u0300 l\u2019e\u0301veil de notre Paris a\u0300 nous. Ici, nous e\u0301tions encore en Afrique. Les pre\u0301mices du jour, aussi prometteurs que la veille, narguaient les oisifs, tasse\u0301s sous un lampadaire, qui espe\u0301raient une embauche journalie\u0300re, redoutaient en me\u0302me temps un contro\u0302le d\u2019identite\u0301 des CRS en incursion au marche\u0301 Dejean. Leur car restait fige\u0301 au me\u0302me endroit, en contrebas de la chausse\u0301e, a\u0300 l\u2019entre\u0301e de la rue Labat. La\u0300, partout sur les trottoirs, se dressaient les e\u0301tals de fortune des Congolais, bradeurs de faux ve\u0302tements Versace, de fausses lunettes de soleil Yves Saint Laurent, de montres Rolex contrefaites, de parfums Dior qui n\u2019avaient de Dior que l\u2019emballage, soutenus par une cohue de gens qui ricanaient, obstruaient l\u2019entre\u0301e des ne\u0301goces. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">De\u0301ja\u0300, depuis les fene\u0302tres ouvertes, la radio ou la te\u0301le\u0301vision diffusaient la palabre d\u2019un pimpant animateur, aupre\u0300s des clandestins masse\u0301s sur le trottoir, qui la recevaient emmaillote\u0301s dans leur re\u0302ve de fortune, une kyrielle de sourates murmure\u0301es en sourdine et le chapelet enroule\u0301 autour du pouce, le regard vide parce que rien ne s\u2019offrait a\u0300 eux, a\u0300 part le de\u0301cor navrant de cette partie du dix-huitie\u0300me arrondissement de la capitale, ba\u0302tie sur le <\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 7\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">flanc de la butte Montmartre. Dans la rue, des Maliennes en boubou aux couleurs criardes, be\u0301be\u0301 au dos, des Congolaises au visage estampille\u0301 de cicatrices et a\u0300 la chevelure farde\u0301e, des Zai\u0308rois aussi de\u0301pigmente\u0301s que leurs s\u0153urs, de vieux Se\u0301ne\u0301galais a\u0300 la recherche d\u2019une fille pour une heure, des re\u0301sidents de foyer Sonacotra qui proposaient a\u0300 une autre fille d\u2019aller avec eux \u00ab croquer cafe\u0301 \u00bb dans une chambre d\u2019ho\u0302tel, des mendiants arabes, quelques rares blancs. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">Sur chaque trottoir, on vendait a\u0300 la crie\u0301e, sans autorisation pre\u0301alable, des tiges de mai\u0308s chaud, grille\u0301. \u00ab Mai\u0308s chaud ! Mai\u0308s chaud !\u00bb, proposaient les Maliennes, en brandissant les tiges, remballe\u0301es apre\u0300s cuisson dans leur enveloppe d\u2019origine. Quelques clients s\u2019arre\u0302taient. Deux. Trois. Quatre. Puis cinq. A pleines dents, chacun croquait dans la tige de mai\u0308s servie contre un euro et tous jetaient les feuilles e\u0301vide\u0301es sur la chausse\u0301e. Tout au long, des poubelles cho\u0302maient la bouche grande ouverte. \u00abVenez gou\u0302ter le fruit du pays, un euro, la pie\u0300ce \u00bb, invitait une Camerounaise, poste\u0301e devant un panier en osier rempli de fruits exotiques, a\u0300 me\u0302me le sol. A sa voix, s\u2019ajoutait celle de M. Dejean, le poissonnier blanc qui employait des gratteurs d\u2019e\u0301cailles maliens, de M. Mouloud, le boucher arabe a\u0300 la viande halal, de M. Wong, le Chinois spe\u0301cialise\u0301 dans la vente d\u2019aliments typiquement africains qu\u2019il nommait tous dans la langue du pays d\u2019origine, de M. Aafaat, le Pakistanais disse\u0301minateur de cre\u0300mes infecte\u0301es d\u2019hydroquinone, de M. Akli Tadjer, le Sri lankais marchand de cheveux synthe\u0301tiques, qu\u2019on disait e\u0302tre en re\u0301alite\u0301 des poils de chiens hindous, maquille\u0301s en blond, auburn, noir, apre\u0300s e\u0302tre passe\u0301s sous traitement industriel chez Darling ou Linda, les plus gros fabricants mondiaux de postiches. Suivait la voix de M. Sy Baba Alassane, le Mauritanien de\u0301taillant de wax hollandais, de bazin autrichien, de java, de tissus imprime\u0301s d\u2019images rappelant la vie pre\u0301caire de ceux qui les brode\u0300rent a\u0300 Lagos ou en Co\u0302te d\u2019Ivoire, que la cliente\u0300le, africaine, achetait, apre\u0300s moult marchandages sur le prix au me\u0300tre. D\u2019autres voix s\u2019e\u0301levaient si fort que l\u2019on ne savait si leurs porteurs, noirs et arabes, s\u2019engueulaient ou criaient pour se faire entendre. Parmi eux, l\u2019homme a\u0300 tout faire, malien ou se\u0301ne\u0301galais du nord, tenu loin de la caisse de son patron qui, contre un salaire des plus bas, le sommait de remonter du sous-sol des cartons de piments antillais, un sac de gombos, de manioc, de riz brise\u0301 deux fois, d\u2019y descendre la marchandise frai\u0302chement de\u0301charge\u0301e d\u2019un camion en stationnement temporaire devant son lieu de travail, puis de balayer devant le magasin, avant d\u2019aller de\u0301blayer les cartons entrepose\u0301s dans l\u2019arrie\u0300re-boutique. Charge\u0301 des plus pie\u0300tres ta\u0302ches, il ne pouvait faire valoir ses droits. Sans papiers, il n\u2019en avait pas. <\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 8\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">Dans ce tohu-bohu, j\u2019e\u0301coutais battre le c\u0153ur de Cha\u0302teau Rouge. Ce village africain, ou\u0300 quelques noirs illumine\u0301s au regard profond et au verbe abondant rendaient louange a\u0300 Je\u0301hovah, haranguaient les passants au me\u0301pris amuse\u0301, plus sensibles aux questions terrestres tel le renouvellement de leur stock de cre\u0300me a\u0300 l\u2019hydroquinone, qu\u2019a\u0300 la divagation de ces te\u0301moins d\u2019un autre Seigneur, qui, un fascicule estampe\u0301 d&rsquo;effigies e\u0301de\u0301niques a\u0300 la main, <\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 9\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">ne renonc\u0327aient pas a\u0300 ramener sous le brasillement de leur lumie\u0300re quelque brebis e\u0301gare\u0301e. Alle\u0301luia ! Par la gra\u0302ce de Je\u0301hovah ! chantaient-ils. \u00ab Rien a\u0300 foutre de Je\u0301hovah !\u00bb, entendait-on dans la foule. \u00abAlle\u0301luia ! Je\u0301hovah est en toi ! Alle\u0301luia ! Ne repousse pas sa main tendue !\u00bb, persistaient-ils, jusqu\u2019a\u0300 ce qu\u2019un individu, a\u0302me e\u0301gare\u0301e parmi tant d\u2019autres, osa\u0302t leur confier qu\u2019il ne croyait qu\u2019en Dieu, un point c\u2019e\u0301tait tout. Quel Dieu ? Je\u0301hovah, Allah, Je\u0301sus. Bouddha. Dieux e\u0301gyptiens. Dieux grecs. Dieux romains. Dieux de l\u2019Afrique pai\u0308enne. La vie apre\u0300s la mort vaut-elle la peine qu\u2019on ouvre sa porte a\u0300 tous ces emmerdeurs du dimanche qui nous les cassent avec leurs salades matinales ? <\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">&#8230;..La femme d\u2019Alioune Amara se leva. Elle faillit renverser la carafe de sirop de gingembre que Se\u0301ne\u0301 sauva de justesse. Debout, elle secoua ses fesses, les perles autour de ses reins tintaient. Tante Ne\u0301ne\u0301 fit tomber le haut de son pagne, ses doigts dans la cascade de boules, autour de sa croupe, ca\u0302linaient les perles. Cinq sautoirs rehaussaient le gras dans ses fesses. La graisse s\u2019e\u0301talait, ze\u0301brures tortueuses, elle en e\u0301tait fie\u0300re. Ma voisine fit glisser plus bas son pagne, un autre apparut, ocelle\u0301 d\u2019images coquines. Une odeur enivrante s\u2019en de\u0301gageait. Aussito\u0302t, mon salon fut empli de l\u2019effluve typique d\u2019un havre d\u2019amour de l\u2019Ouest africain, ou\u0300 diffe\u0301rents petits pagnes emplissent l\u2019armoire des femmes : un tout en perles qu\u2019on met pour une nuit furieuse, un en tissu transparent <\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 10\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">qui sert les soirs de juste passion, un autre qui combine les deux premiers sur lequel la femme brode le petit nom de son conjoint et tant d\u2019autres. Chaque pagne s\u2019arre\u0302te a\u0300 mi-cuisses, exprime un langage spe\u0301cifique et se porte, apre\u0300s avoir e\u0301te\u0301 mijote\u0301, pendant une semaine, dans un me\u0301lange de fragrances, conc\u0327ues pour attiser le de\u0301sir de l\u2019homme. On dit de chaque petit pagne qu\u2019il e\u0301moustillerait le de\u0301sir d\u2019un cha\u0302tre\u0301. Tante Ne\u0301ne\u0301 avait sur elle celui pour la nuit furieuse. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">&#8211; Il faut bien que mon Alioune Amara e\u0301gre\u0300ne le chapelet, s\u2019e\u0301cria-t-elle, les doigts dans la cascade de perles. Sinon, comment il fait pour s\u2019endormir ? <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">On voyait la partie supe\u0301rieure de ses fesses. Sous les perles, une cordelette, dont les plis retenaient de l\u2019encens, serrait le petit pagne parfume\u0301. Elle se pencha en avant, le contour des fesses bien en vue, et s\u2019e\u0301cria encore, en arrondissant son poste\u0301rieur. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 16.000000pt; font-family: 'TimesNewRomanPSMT';\">&#8211; Un oreiller tout confort. Que du naturel. C\u2019est pas comme ces femmes-la\u0300 qui n\u2019ont que des os sous la peau. Moi, je vous dis hein : une femme, c\u2019est une femme, et l\u2019homme n\u2019est pas un chien. Il ne va pas ronger un os, s\u2019il a de la viande a\u0300 manger ailleurs ! <\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Khadi Hane est romanci\u00e8re. D&rsquo;origine s\u00e9n\u00e9galaise elle vit aujourd&rsquo;hui en r\u00e9gion Parisienne.\u00a0 Son dernier roman \u00e9dit\u00e9 en 2011 chez Deno\u00ebl \u00a0\u00bb des fourmis dans la bouche \u00a0\u00bb se d\u00e9roule dans le quartier de Ch\u00e2teau rouge \u00e0 Paris. Khadi a enqu\u00eat\u00e9 pendant huit mois dans ce quartier avant de prendre la plume. 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