{"id":6973,"date":"2014-11-13T19:00:59","date_gmt":"2014-11-13T18:00:59","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=6973"},"modified":"2017-08-01T11:05:31","modified_gmt":"2017-08-01T09:05:31","slug":"6973","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2014\/11\/6973\/","title":{"rendered":"Formidable Nancy Murillo"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0Bernard Cohen est\u00a0 grand traducteur et \u00e9crivain. Je lui ai dit: je veux faire le portrait quelqu\u2019un de formidable. Il a r\u00e9pondu : Nancy Murillo. Pourquoi\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0\u00ab\u00a0<\/strong><strong>Comment \u00eatre salsera totale dans une des capitales du Vieux Monde o\u00f9 l\u2019on danse le moins, o\u00f9 il pleut toute l\u2019ann\u00e9e et o\u00f9 \u201cchacun est rentr\u00e9 chez son automobile\u201d, pour citer le po\u00e8te Claude Nougaro? Nancy Murillo le fait. Elle entre dans une salle \u00e9triqu\u00e9e et convoque les Tropiques, et tout le monde est debout, et \u201cest-ce nous qui dansons ou la terre qui tremble\u201d? Nancy Murillo, colombienne extraordinaire. La Colombie a donn\u00e9 beaucoup d\u2019extase au monde, donc elle est mal vue \u00e0 Bruxelles. Mais bon, je n\u2019ai jamais vu un Parisien guind\u00e9 rester de pierre quand Nancy entre en sc\u00e8ne. Non, la sc\u00e8ne est maintenant un bateau avec elle, sous ses pieds sublimes, et tu vas \u201cde ida y vuelta\u201d, comme dit le flamenco, l\u00e0-bas et ici, aller-retour avec ou sans carte de frequent flyer. La danse comme voyage, et comme r\u00e9invention de soi. Nancy r\u00e9invente la salsa, qui par d\u00e9finition est impr\u00e9visible, bouillonnante, capricieuse. Comme nous tous. Si seulement&#8230;\u00a0\u00bb B Cohen<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>\u00a0Il faut que ma vie soit magique dit <strong>Nancy Murillo<\/strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Brrruuum,brrruuum,boum, badaboum.<\/p>\n<p>Je vais te raconter l\u2019histoire d\u2019une femme belle, sensuelle,<\/p>\n<p>qui rit comme une petite fille, joue, chante \u00e0 la puissance vie, une femme a les pieds sur terre et les yeux qui caressent les \u00e9toiles.<\/p>\n<p>Ecoute\u00a0: rum,rum badarum, boum.<\/p>\n<p>Manuel-Lorenzo son p\u00e8re, colombien, africain, indien, vient du Choco, Ana de J\u00e9sus sa m\u00e8re, colombienne, africaine, de Buenaventura, du Pacifique colombien. Des ouvriers, debout comme l\u2019humanit\u00e9 quand elle conna\u00eet ses racines.<\/p>\n<p>Ecoute\u00a0: 1, 2\u2026 1, 2, 3 prend le tempo.<\/p>\n<p>Ils sont 7 enfants \u00e0 la maison dont 5 filles. Nancy est la plus petite. Ils vivent \u00e0 Cali la capitale de la province du Cauca. L\u2019a\u00een\u00e9 des gar\u00e7ons est disc-jockey dans une boite de nuit il en rapporte le meilleur de la salsa, de la cumbia, de la rumba, qui viennent de New York, de Cuba, ou du Venezuela. Il met le son suffisamment fort pour que tout le quartier en profite.<\/p>\n<p>En face du chef de \u00abla banda de Guerra\u00bb, une petite fille de13 ans. Elle veut jouer d\u2019un instrument\u00a0? Il lui donne un triangle.<\/p>\n<p>Ca va pas non\u00a0! Moi, je veux jouer du brrruum,brrruuum, boum, badaboum, du Ro-do-blante\u00a0!<\/p>\n<p>Mais le tambour c\u2019est pour les gar\u00e7ons\u00a0!<\/p>\n<p>Nancy Murillo veut jouer du rodoblante et rien d\u2019autre. Son fr\u00e8re lui a tout appris.<\/p>\n<p>\u2026.Eh bien d\u2019accord\u00a0!<\/p>\n<p>La voil\u00e0 qui d\u00e9file pour la f\u00eate nationale. Roulements ronflants de rodoblante. Ses parents, ses voisins la voient. Elle est fi\u00e8re, heureuse.<\/p>\n<p>Un jour, en allant acheter du pain, une vieille femme noire la regarde intens\u00e9ment, s\u2019approche d\u2019elle et lui touche le bras. Elles ne se connaissent pas mais la femme l\u2019a reconnue. Quelles histoires du fond des \u00e2ges circulent entre elles\u00a0? Nancy mettra des ann\u00e9es avant de l\u2019entrevoir.<\/p>\n<p>Avec tes anges gardiens tu traverses le monde comme si ta grand- m\u00e8re te tenait dans ses bras. Tu es dans un cocon.<\/p>\n<p>Est-ce toi qui d\u00e9cide ou est-ce que tu \u00e9coutes les paroles qui te traversent\u00a0?<\/p>\n<p>Myst\u00e8re. Quand tu sais d\u2019o\u00f9 tu viens, tu sais mieux o\u00f9 tu vas. Il y a quatre ans Nancy visite l\u2019Afrique. Elle est en totale affinit\u00e9, avec ce qu\u2019elle d\u00e9couvre. A Dakar, elle retrouve les rues de Cali. Depuis qu\u2019elle a vu sa grand m\u00e8re -qui vit dans une maloca, (maison sur pilotis) cultiver son champs, Nancy ne cessait de r\u00eaver \u00e0 l\u2019Afrique.<\/p>\n<p>Un soir, alors qu\u2019elle n\u2019a pas quinze ans, apr\u00e8s une r\u00e9p\u00e9tition de la banda de Guerra, une amie l\u2019entra\u00eene \u00e0 une f\u00eate. Au retour Ana de J\u00e9sus, sa m\u00e8re qu\u2019elle a oubli\u00e9 de pr\u00e9venir, l\u2019attend sur le pas de la porte.<\/p>\n<p>&#8211; C\u2019est \u00e0 cette heure-ci que tu rentres\u00a0sans avoir demand\u00e9 la permission\u00a0?<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re parle doucement, ne crie jamais, mais ferme les yeux quand elle n\u2019est pas contente.<\/p>\n<p>&#8211; Je vais te ch\u00e2tier. Tu as mang\u00e9\u00a0? et pose une assiette de lentilles sur la table.<\/p>\n<p>La petite mange ses lentilles une \u00e0 une. Sa m\u00e8re attend qu\u2019elle ait fini pour se saisir du martinet. Une correction comme celle-l\u00e0, une vie ne suffit pas \u00e0 l\u2019oublier. M\u00eame si elle a attendu d\u2019avoir cinquante ans pour apprendre \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire, Ana de J\u00e9sus n\u2019ignore rien des choses de la vie. A ses sept enfants elle a beaucoup appris. Comment ne pas rester digne quand on a vu sa m\u00e8re rester imperturbable le jour o\u00f9 la ma\u00eetresse de son p\u00e8re a eu l\u2019audace de venir le chercher \u00e0 la maison\u00a0? Vous avez vu \u00able Murillo\u00bb dit-elle \u00e0 ses enfants sans \u00e9lever la voix. Gr\u00e2ce \u00e0 sa m\u00e8re, Nancy a appris \u00e0 oublier la rage qui g\u00e2che la vie des femmes jalouses comme celle des \u00e9pouses criant apr\u00e8s un homme\u00a0 n\u2019assumant pas ses responsabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Toute petite Nancy dansait, chantait, mais ce qu\u2019elle voulait avant tout, c\u2019est jouer la com\u00e9die. Elle fait partie d\u2019une troupe amateur et se voit confier le r\u00f4le principal, une vierge noire dans une pi\u00e8ce de Dario Fo. Sa m\u00e8re inqui\u00e8te pour son baccalaur\u00e9at met sa fille en garde. Nancy propose \u00e0 sa m\u00e8re de venir la voir jouer.<\/p>\n<p>&#8211; C\u2019est tr\u00e8s simple, si tu me trouves mauvaise j\u2019arr\u00eate. Promis, jur\u00e9.<\/p>\n<p>A la fin de la repr\u00e9sentation Ana de J\u00e9sus \u00e9mue aux larmes vient l\u2019embrasser\u00a0: continue ma fille, continue.<\/p>\n<p>Pour continuer, il faut qu\u2019elle passe par l\u2019universit\u00e9 et pour cela il faut de l\u2019argent.<\/p>\n<p>Son p\u00e8re n\u2019en a pas. Nancy pleure, il refuse. Nancy pleure encore, il accepte. Des 5 filles, elle sera la seule \u00e0 faire des \u00e9tudes sup\u00e9rieures. Dipl\u00f4me d\u2019art dramatique, initiation \u00e0 la photo et au journalisme.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La sc\u00e8ne, c\u2019est ma maison\u00bb. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle apprend au fil des ann\u00e9es \u00e0 donner aux autres une \u00e9nergie que ses anc\u00eatres, ses ange-gardiens lui ont insuffl\u00e9e. Certes elle ne voulait pas \u00eatre chanteuse, mais d\u00e9j\u00e0 dans toutes les pi\u00e8ces o\u00f9 elle joue, il faut aussi chanter. Sa m\u00e8re qui joue du \u00abguasa\u00bb (b\u00e2ton de pluie) aurait peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 une grande chanteuse si le racisme d\u2019un vigile blanc ne l\u2019avait emp\u00each\u00e9e de participer \u00e0 un concours organis\u00e9 par une radio locale. \u00abC\u2019est peut-\u00eatre elle qui a inspir\u00e9 la chanteuse que je suis aujourd\u2019hui\u00bb.<\/p>\n<p>Brum brum, boum, badaboum, je vais te raconter l\u2019histoire d\u2019une jeune femme que la musique a pris par la main. Quand elle arrive en France avec son mari elle parle tr\u00e8s mal la langue. Impossible de faire du th\u00e9\u00e2tre dans ces conditions. Apr\u00e8s Paris, ils habitent Bordeaux. Des Fran\u00e7ais ont mont\u00e9 un groupe de salsa, elle sera choriste. Puis elle chante avec un autre groupe et revient \u00e0 Paris et fait des offres de service au caf\u00e9 Le Montecristo. La place est d\u00e9j\u00e0 prise, mais on l\u2019engage comme serveuse. Sa vocation doit \u00eatre ailleurs, elle sera h\u00f4tesse d\u2019accueil. Coup de chance, il faut remplacer une danseuse. Elle monte un duo avec un danseur de tango et partira avec eux en tourn\u00e9e comme chanteuse. L\u00e0 elle y est en phase avec sa profondeur africaine, monte son propre groupe, se produit dans les festivals, et int\u00e8gre le m\u00e9lao d\u2019Azuquita.<\/p>\n<p>Elle respire\u2026 comme cette femme qui dansait avec les loups. Et commence \u00e0 chercher sa couleur musicale. Magie de la tradition retrouv\u00e9e, sans jamais d\u00e9vier d\u2019un chemin qui se d\u00e9couvre au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle le trace. Sa voix qui est aussi celle des anciens, s\u2019inscrit dans une modernit\u00e9 joyeuse et libre. Elle compose aussi la musique de plusieurs de ses chansons, ce qui plut\u00f4t rare pour une \u00ab\u00a0Salsera\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Joyeuse elle l\u2019est et le reste, m\u00eame si elle est moins na\u00efve qu\u2019\u00e0 20ans. Etre du c\u00f4t\u00e9 du bonheur est un choix. Nancy est une humaniste engag\u00e9e. \u00ab\u00a0J\u2019ai cette inqui\u00e9tude pour l\u2019\u00eatre humain, comme pour tout ce qui arrive \u00e0 un voisin, un ami. Ce qui m\u2019interpelle c\u2019est cette maladie de l\u2019esprit humain qui cherche\u00a0par tous les moyens \u00e0 s\u2019approcher de lui-m\u00eame, qui cherche l\u2019erreur chez l\u2019autre, plut\u00f4t que chez lui. Cela s\u2019appelle l\u2019intol\u00e9rance\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nancy partage une maison avec une femme mentalement atteinte. Sa joie de vivre est insupportable \u00e0 cette femme qui la pi\u00e9tine. Dans ce huis-clos, la rage, qui fait autant mal \u00e0 soi-m\u00eame qu\u2019aux autres, est la plus forte. Nancy est contamin\u00e9e, elle veut finir sa voisine, la tuer. Elle choisira de d\u00e9m\u00e9nager.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que de constater que tout divise, \u00e9loigne les \u00eatres humains les uns des autres, Nancy pr\u00e9f\u00e8re travailler \u00e0 ce qui les rapproche, les r\u00e9unit. Les africains comme les autres sont tomb\u00e9s dans le pi\u00e8ge, Nancy milite avec un groupe d\u2019avocats am\u00e9ricains, pour l\u2019unit\u00e9 africaine, pour que les africains puissent se mettre en mouvement, exprimer leur richesse pass\u00e9e et \u00e0 venir, leur aptitude \u00e0 r\u00e9cr\u00e9er en permanence cette culture du m\u00e9lange ouverte \u00e0 l\u2019autre. En Colombie, chaque village est fier de sa gastronomie, de sa musique et organise un festival. Notre pays c\u2019est celui-l\u00e0. On peut rire ensemble, avoir du plaisir, se mettre en mouvement, combattre l\u2019injustice.<\/p>\n<p>La petite fille de Nancy adore danser la cumbia et la salsa. Sa grand-m\u00e8re lui a envoy\u00e9 une robe traditionnelle. Cela n\u2019emp\u00eache pas la petite de jouer avec son ipad. Au fil des ann\u00e9es, Nancy comprend plus profond\u00e9ment pourquoi elle est l\u00e0. Parler de sa mission lui semble aussi naturel que rire en cascade comme une enfant ravie d\u2019exister. Elle fait partie d\u2019une humanit\u00e9 qui a compris que donner toute son \u00e9nergie \u00e0 ceux qui en ont besoin, n\u2019est pas seulement un geste altruiste, mais une n\u00e9cessit\u00e9 vitale pour qui veut sans cesse se ressourcer, rester vivant.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 \u00e7a un jour, il faut que ma vie soit magique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019ai ensuite demand\u00e9 \u00e0 Nancy Murillo si elle connaissait quelqu\u2019un de formidable. Elle a r\u00e9pondu oui, un peintre, sculpteur colombien . Je vais donc faire le portrait de Ch\u00e9o Cruz.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>A suivre<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Bernheim<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Bernard Cohen est\u00a0 grand traducteur et \u00e9crivain. Je lui ai dit: je veux faire le portrait quelqu\u2019un de formidable. Il a r\u00e9pondu : Nancy Murillo. 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