{"id":4859,"date":"2012-12-20T10:36:58","date_gmt":"2012-12-20T09:36:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cafaitdesordre.com\/blog\/?p=4859"},"modified":"2012-12-20T10:36:58","modified_gmt":"2012-12-20T09:36:58","slug":"les-dessous-de-karl-marx","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2012\/12\/les-dessous-de-karl-marx\/","title":{"rendered":"Les dessous de Karl Marx"},"content":{"rendered":"<p><strong><\/strong>Ils ont coul\u00e9 du b\u00e9ton partout. Dans les murs, dans les t\u00eates. Partout. Peu ont tent\u00e9 de r\u00e9sister. Beaucoup moins r\u00e9sistent encore. Marcel Folain lui dormait avec le capital de Karl Marx sous son oreiller, version en un tome de Julien Borchardt. Avant de mourir, son p\u00e8re, militant communiste exemplaire, lui avait fait promettre de ne jamais se s\u00e9parer de Karl Marx. Tous les matins avant de partir \u00e0 l\u2019usine, Marcel lisait au moins dix pages de la grande \u0153uvre. Pendant ses trajets aller\/retour soit deux fois quarante minutes, il r\u00e9fl\u00e9chissait \u00e0 ce qu\u2019il venait de lire. Au moins une fois par semaine, il en parlait avec ses camarades du parti. Il trouvait \u00e0 travers ses lectures et \u00e9changes des outils coh\u00e9rents pour appr\u00e9hender le monde et ses transformations. Karl \u00e9tait in\u00e9puisable, toujours sur la br\u00e8che, toujours capable du recul\u00a0 n\u00e9cessaire \u00e0 une saine confrontation de sa pens\u00e9e avec le r\u00e9el. Pourtant malgr\u00e9 l\u2019apport d\u00e9cisif de cet immense penseur, les temps \u00e9taient de plus en plus durs. Les ennemis du peuple pourrissaient les d\u00e9sirs les plus essentiels des humains. Un jour Marcel s\u2019aper\u00e7ut que la couverture rouge de son livre de chevet devenait gris\u00e2tre, pire des aur\u00e9oles jaunasses remontaient \u00e0 la surface.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait clair, devant la foule de ses ennemis \u00e9trangleurs du peuple cyniques et corrompus, Karl \u00e9touffait. Il fallait r\u00e9sister, se battre avec la derni\u00e8re \u00e9nergie, surtout ne pas baisser les bras. C\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis qu\u2019il d\u00e9cida d\u2019accueillir Karl sous son oreiller, mais si l\u2019intention \u00e9tait louable, le r\u00e9sultat lui fut des plus m\u00e9diocres. Il d\u00e9cida donc de frapper un grand coup. A la prochaine r\u00e9union de cellule il adresserait la parole \u00e0 Janine, la seule femme du groupe. Bien entendu il fit ce qu\u2019il avait dit qu\u2019il ferait. Il arriva une demie heure avant la r\u00e9union. Par bonheur Janine \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Elle accepta bien volontiers de l\u2019\u00e9couter, seulement \u00e9tonn\u00e9e qu\u2019il ait mis plus de quatre ans \u00e0 lui adresser la parole. Elle trouvait Marcel beau, sans doute intelligent et s\u00fbrement terriblement coinc\u00e9. A plusieurs reprises elle lui avait souri, mais en vain.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, elle \u00e9tait flatt\u00e9e qu\u2019il ait pens\u00e9 \u00e0 elle pour l\u2019aider \u00e0 r\u00e9soudre une question aussi fondamentale. Mais il ne fallait surtout pas le brusquer. Sinon elle lui aurait bien volontiers propos\u00e9 d\u2019aller tout de suite apr\u00e8s la r\u00e9union, \u00e9tudier Karl sur son canap\u00e9-lit. Il lui fallait \u00eatre patiente. Elle d\u00e9clara donc avec une grande sinc\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il lui fallait longuement r\u00e9fl\u00e9chir avant de d\u00e9battre d\u2019une fa\u00e7on constructive. La semaine suivante elle veilla \u00e0 ne pas s\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui et lui fit seulement \u00e0 distance un amical signe de la main. La semaine d\u2019apr\u00e8s la main gauche de Janine effleura l\u2019\u00e9paule de Karl qui en retour lui fit un grand sourire. Elle avan\u00e7ait et serait pr\u00eate \u00e0 dialoguer d\u2019ici deux petites semaines. Marcel remercia. La semaine suivante Marcel fatigu\u00e9 \u00e9tait absent. Elle aurait bien pris de ses nouvelles mais en m\u00eame temps, elle devait \u00e9viter toute initiative \u00a0amenant le jeune homme \u00e0 se recroqueviller dans sa coquille.<\/p>\n<p>Le Mercredi suivant Janine et Marcel assist\u00e8rent tous les deux \u00e0 la r\u00e9union. Quand elle fut termin\u00e9e. Marcel vint rejoindre Janine. Il lui demanda si elle voulait bien venir chez lui pour voir Karl. Elle fut tent\u00e9e de dire avec plaisir mais se contenta d\u2019acquiescer. Ils s\u2019assirent sur le lit et Marcel sortit le livre de dessous l\u2019oreiller.<\/p>\n<p>En effet dit Janine, il semble carr\u00e9ment an\u00e9mi\u00e9. Il faudrait sans doute qu\u2019il soit plus m\u00eal\u00e9 \u00e0 la vraie vie,<\/p>\n<p>que tu l\u2019emm\u00e8nes avec toi quand tu vas au march\u00e9, au caf\u00e9 ou quand tu rencontres ton amoureuse. Karl est tr\u00e8s intelligent je suis s\u00fbre qu\u2019il est capable de s\u2019adapter, de reprendre des couleurs, si tu veux bien qu\u2019il respire un peu. Marcel entendit ce que lui avait dit Janine. Il rougit, bl\u00eamit, se mit \u00e0 bafouiller et finit tout de m\u00eame par articuler quelques mots\u00a0:<\/p>\n<p>-je n\u2019ai pas d\u2019amoureuse mais je suis pr\u00eat \u00e0 en trouver une le plus vite possible si cela doit redonner vie \u00e0 Karl.<\/p>\n<p>-Moi c\u2019est pareil r\u00e9pondit Janine je suis pr\u00eate \u00e0 faire l\u2019impossible pour Karl. Toi par exemple, je ne peux pas dire que tu m\u2019attires sp\u00e9cialement, mais tu ne me d\u00e9goutes pas non plus, si tu veux bien \u00eatre un bon militant tu dois me prendre dans tes bras moi et me d\u00e9shabiller.<\/p>\n<p>Marcel le fit. Il trouva Janine plus jolie nue qu\u2019habill\u00e9e mais s\u2019abstint de lui dire. Comment se retrouva-t-il tout nu lui aussi , il n\u2019en avait aucune id\u00e9e. Janine rapprocha ses l\u00e8vres des siennes\u00a0: c\u2019est pour Karl mon ch\u00e9ri.<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9vidence le membre de Marcel \u00e9tait plus que sensible \u00e0\u00a0 la dialectique marxiste, il p\u00e9n\u00e9tra Janine avec une force incroyable. Elle \u00e9tait combl\u00e9e\u00a0: pour la lutte des classes mon ch\u00e9ri, ralentis un peu. La lutte finale leur arracha \u00e0 tous deux un grand cri. Militants exemplaires, ils se content\u00e8rent d\u2019avaler un morceau de pain et du fromage avant de se remettre \u00e0 l\u2019ouvrage. Karl sera content, tr\u00e8s content, nous lui devons tout\u00a0; donnons lui tout. Ils le firent avec fi\u00e8vre, enthousiasme et simplicit\u00e9. Avant de plonger dans le sommeil, Janine se tourna vers son nouvel amoureux\u00a0:<\/p>\n<p>&#8211; ch\u00e9ri, je crois que nous avons \u00e9t\u00e9 exemplaires, le parti peut \u00eatre fier de nous.<\/p>\n<p>&#8211; Je le crois aussi r\u00e9pondit Marcel, mais penses tu que nous devrions faire une communication \u00e0 ce sujet\u00a0?<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9vidence, il \u00e9tait beaucoup trop t\u00f4t, Marcel et Janine devaient rester lucides, il faudrait s\u00fbrement plus d\u2019une s\u00e9ance de travail \u00a0pour redonner des couleurs d\u00e9centes \u00e0 Karl.<\/p>\n<p>Marcel \u00e9tait d\u2019accord, alors pourquoi ne pas se remettre \u00e0 l\u2019ouvrage d\u00e8s demain\u00a0? Le lendemain ils recommenc\u00e8rent avec encore plus de fougue qu\u2019au premier jour. L\u2019un comme l\u2019autre \u00e9taient surpris de ce qui leur arrivait mais aucun des deux ne tenait \u00e0 s\u2019exprimer sur un plan personnel. Janine avait des obligations familiales le Vendredi, le Samedi et le Dimanche. Pendant ce temps l\u00e0 Marcel pourrait peut \u00eatre aller se promener avec Karl.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une tr\u00e8s bonne id\u00e9e, Mais tout de m\u00eame Janine allait manquer \u00e0 Karl. Alors elle eut une id\u00e9e \u00e9blouissante. Ce jour l\u00e0, presque par hasard, elle avait mis une petite culotte rouge. Elle par ailleurs si prude et un brin conventionnelle, elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 en envelopper Karl. Le projet \u00e9tait aussi audacieux que politiquement juste. Marcel fut bien forc\u00e9 de l\u2019admettre. Le Lundi suivant les deux militants \u00e9clair\u00e9s se retrouv\u00e8rent une nouvelle fois sur le lit du gar\u00e7on. Ils \u00e9taient tout deux s\u00fbrs de r\u00e9ussir mais savaient aussi qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas au bout de leurs efforts. Ils travaill\u00e8rent avec acharnement pendant deux jours. Janine voyait Marcel se transformer \u00e0 vue d\u2019\u0153il, elle en \u00e9tait profond\u00e9ment heureuse. Le Mercredi\u00a0 il se demanda s\u2019ils ne devaient pas faire le point. Elle sentit qu\u2019il \u00e9tait contrari\u00e9. Elle sugg\u00e9ra cependant qu\u2019ils aient d\u2019abord une bonne s\u00e9ance de travail avant de converser. Ils travaill\u00e8rent pendant au moins trois heures avec un enthousiasme in\u00e9gal\u00e9. Avant de passer \u00e0 la deuxi\u00e8me phase de leur programme ils se rhabill\u00e8rent. Marcel sortit alors Karl de dessous l\u2019oreiller.<\/p>\n<p>&#8211; Regardes Janine. Janine regarda. La couverture du Capital de Karl Marx en un volume synth\u00e9tis\u00e9 par Julien Borchardt \u00e9tait devenue rose.<\/p>\n<p>&#8211; Mais c\u2019est formidable mon ch\u00e9ri, c\u2019est une grande victoire.<\/p>\n<p>Marcel n\u2019en \u00e9tait pas si s\u00fbr. Janine crut bon \u00e9lever quelque peu le ton. Le rose est tout de m\u00eame plus pr\u00e8s du rouge que du gris. Ils avaient remis Karl en mouvement. Il n\u2019y avait qu\u2019une seule issue, se battre et triompher.<\/p>\n<p>Ils se battirent avec toute leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, tout leur amour. Mais au fond de lui m\u00eame Marcel \u00a0\u00a0qui avait, gr\u00e2ce \u00e0 Karl, rencontr\u00e9 la femme de sa vie, \u00e9tait en m\u00eame temps en proie \u00e0 un horrible doute.<\/p>\n<p>Et si\u00a0 cette fameuse couverture rose signifiait que la social d\u00e9mocratie capitularde avait triomph\u00e9, en renon\u00e7ant\u00a0 d\u00e9finitivement \u00e0 transformer le monde\u00a0?<\/p>\n<p>Le b\u00e9ton continue de couler. Le monde s\u2019enfonce dans une d\u00e9tresse de plus en plus noire. Janine et Marcel\u00a0 avec ou sans Karl ne capituleront jamais. Et vous ? et nous ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Bernheim<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils ont coul\u00e9 du b\u00e9ton partout. Dans les murs, dans les t\u00eates. Partout. Peu ont tent\u00e9 de r\u00e9sister. Beaucoup moins r\u00e9sistent encore. Marcel Folain lui dormait avec le capital de Karl Marx sous son oreiller, version en un tome de Julien Borchardt. 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