{"id":4285,"date":"2011-12-15T18:25:39","date_gmt":"2011-12-15T17:25:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cafaitdesordre.com\/blog\/?p=4285"},"modified":"2011-12-15T18:25:39","modified_gmt":"2011-12-15T17:25:39","slug":"il-sappelle-marie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2011\/12\/il-sappelle-marie\/","title":{"rendered":"Il s\u2019appelle Marie"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"http:\/\/www.cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/JeMappelleMarie-copie.jpg\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4294\" title=\"JeMappelleMarie\" src=\"http:\/\/www.cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/JeMappelleMarie-copie-195x300.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"300\" \/><\/a>Je m&rsquo;appelle Marie de Jacques Saglier<\/strong><\/p>\n<p><strong>Gallimard Jeunesse 2011<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>A travers le t\u00e9moignage\u00a0 de sa tante Marie \u00e2g\u00e9e de 17 ans en f\u00e9vrier 1943, l\u2019auteur d\u00e9crit\u00a0 la descente aux enfers d\u2019une adolescente et de sa famille sous le r\u00e9gime de Vichy. Cette famille d\u2019origine juive ni croyante, ni pratiquante va \u00eatre assign\u00e9e \u00e0 son identit\u00e9 isra\u00e9lite jusqu\u2019 \u00e0 son propre an\u00e9antissement. Ses efforts et les d\u00e9marches administratives\u00a0 visant \u00e0 faire reconnaitre la m\u00e8re de Marie\u00a0 comme non juive ne serviront \u00e0 rien. Ainsi l\u2019ont d\u00e9cid\u00e9 la haine, l\u2019arbitraire et sans doute la m\u00e9canique, h\u00e9las bien r\u00f4d\u00e9e du bouc \u00e9missaire.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;essentiel\u00a0 \u00e0\u00a0 retenir c&rsquo;est que tout est interdit. A moins que ce ne le soit pas. Quand on entre ici, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;esp\u00e9rance qu&rsquo;il faut perdre, mais le sens de la logique, sinon on devient cingl\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est au moment pr\u00e9cis o\u00f9 Marie d\u00e9couvre la vie, l\u2019amour, la libert\u00e9, que l\u2019histoire la happe. Dans cette \u00e9preuve dont on conna\u00eet l\u2019issue, la description des sentiments de solidarit\u00e9 voire de complicit\u00e9 entre les uns et les autres est lumineuse. Elle est \u00e0 la mesure du sordide des conditions de vie faites aux d\u00e9tenus, pire de la savante division et des hi\u00e9rarchies cr\u00e9es par les nazis afin de casser dans l\u2019\u0153uf toute vell\u00e9it\u00e9 de r\u00e9volte. Face \u00e0 la terrible machine \u00e0 d\u00e9truire, la dignit\u00e9 des protagonistes\u00a0 est remarquable.<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re lecture est celle d\u2019un r\u00e9cit\u00a0 poignant dans la simplicit\u00e9\u00a0 de sa v\u00e9rit\u00e9 quotidienne. Marie, sa m\u00e8re Jacqueline, ses s\u0153urs Anne et Catherine, son p\u00e8re Jacques n\u2019ont -pas plus que d\u2019autres millions d\u2019humains\u00a0&#8211; m\u00e9rit\u00e9 une telle catastrophe, parce qu\u2019aucun \u00eatre humain ne m\u00e9rite un tel sort.\u00a0 Au-del\u00e0 de cette \u00e9motion, une relecture du roman de Jacques Saglier s\u2019av\u00e8re d\u2019un apport d\u00e9cisif. Sans le moindre \u00e9clat, sans la moindre pose, il nous est donn\u00e9 d\u2019\u00eatre confront\u00e9\u00a0 \u00e0 un v\u00e9ritable livre de ruptures.<\/p>\n<p><strong>Rupture du Silence<\/strong><\/p>\n<p>Antoine Saglier, p\u00e8re de l\u2019auteur et fr\u00e8re de Marie n\u2019a jamais pu de son vivant parler de cette trag\u00e9die \u00e0 ses enfants\u00a0 tant la douleur l\u2019en a emp\u00each\u00e9. A sa mort son fils a eu acc\u00e8s aux documents qui l\u2019ont incit\u00e9 \u00e0 \u00e9crire. A\u00a0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une famille la trag\u00e9die \u00e0 la fois connue et \u00e9touff\u00e9e, devient une obsession, un poison qui gangr\u00e8ne l\u2019existence de tous. La prise de parole quand elle est possible est l\u2019oxyg\u00e8ne qui autorise\u00a0 l\u2019histoire \u00e0 se remettre en marche, en \u00e9vitant l\u2019autodestruction.<\/p>\n<p><strong>Rupture de la convention<\/strong><\/p>\n<p>Le\u00a0 t\u00e9moin est celui qui apporte son \u00e9clairage sur un \u00e9v\u00e8nement qu\u2019il a v\u00e9cu en direct.\u00a0 Jacques\u00a0 Saglier n\u2019a\u00a0 pas \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de ce qui s\u2019est pass\u00e9 en 1943-1944. A\u00a0 58 ans, on peut raisonnablement\u00a0 consid\u00e9rer qu\u2019il n\u2019est plus\u00a0 un adolescent et encore moins une jeune fille. Il appara\u00eet\u00a0 que son choix d\u2019une forme\u00a0 fictionnelle vient combler les lacunes de ses sources documentaires. Ce faisant,\u00a0 il a pris un risque consid\u00e9rable. Or,son t\u00e9moignage sonne toujours juste. Qu\u2019un homme affirme dans son titre \u00ab\u00a0 je m\u2019appelle Marie\u00a0\u00bb est d\u2019une grande audace. Ce qui aurait pu devenir un porte \u00e0 faux,apporte au r\u00e9cit une tension salutaire. L\u2019\u00e9motion et l\u2019information objective peuvent ainsi s\u2019\u00e9pauler. L\u2019histoire de Marie et des siens interroge plus le lecteur qu\u2019elle ne va le faire pleurer et c\u2019est tant mieux.<\/p>\n<p><strong>Rupture de la sacralisation\u00a0 victimaire<\/strong><\/p>\n<p>Marie le dit, les juifs sont des \u00eatres comme les autres. \u00ab\u00a0Mon id\u00e9e \u00e0 moi, c\u2019est que les juifs ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. Prenez mille personnes au hasard, juives ou non-juives : dans le lot vous trouverez bien des gros, des maigres, des h\u00e9ros et des salauds en proportion \u00e0 peu pr\u00e8s constante. Le juda\u00efsme n\u2019a rien \u00e0 voir l\u00e0-dedans, et c\u2019est tant mieux. Qu\u2019on arr\u00eate de dire que nous sommes diff\u00e9rents ! On voit o\u00f9 cela nous\u00a0 m\u00e8ne\u00a0 !\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce que l\u2019on peut consid\u00e9rer comme une \u00e9vidence, n\u2019en est pas une. Implicitement d\u2019aucuns pensent que ceux qui ont souffert l\u2019impensable sont forc\u00e9ment meilleurs que les autres. L\u2019auteur\u00a0 nous dit\u00a0 que la souffrance n\u2019est en rien une vertu. Que fait Marie pour que\u00a0 sa famille ne sache pas que ceux qui les ont d\u00e9nonc\u00e9s sont les parents de son amoureux?\u00a0 Elle accuse \u00e0 tort\u00a0 la boulang\u00e8re au\u00a0 vu d\u2019une\u00a0 lettre anonyme qu\u2019elle a pu lire dans un bureau de la gestapo.Certes cette famille n\u2019est pas tr\u00e8s juive,\u00a0 mais Marie -qui a l\u2019\u0153il vif- voit aussi dans sa m\u00e8re, une femme en conformit\u00e9 avec l\u2019image de l\u2019inqui\u00e9tude douloureuse\u00a0 qui caract\u00e9rise\u00a0 les m\u00e8res juives. Marie et\u00a0 son amie Perla, l\u2019affirment et le r\u00e9p\u00e8tent \u00ab\u00a0 Il ne faut pas plier\u00a0\u00bb la sup\u00e9riorit\u00e9 de la race des seigneurs est pur toc. Il est \u00e9vident que les victimes n\u2019ont pas de compte \u00e0 rendre\u00a0 \u00e0 qui que ce soit, leur histoire\u00a0 est notre histoire pour autant que la compassion ne devienne\u00a0 pas un alibi, un apitoiement sur soi-m\u00eame, une chosification des \u00e9v\u00e8nements.<\/p>\n<p>La Marie que d\u00e9crit l\u2019auteur\u00a0 pourrait \u00eatre une adolescente d\u2019aujourd\u2019hui.\u00a0 Sa spontan\u00e9it\u00e9, sa modernit\u00e9 en marge des croyances sont malgr\u00e9 tout, positives. Impliqu\u00e9e\u00a0 au plus profond dans le d\u00e9sastre, Marie r\u00e9ussit\u00a0 \u00e0 garder une\u00a0 distance. Gr\u00e2ce \u00e0 elle nous redevenons acteurs de notre vie. Le malheur n\u2019est pas notre seul destin. Que les jeunes g\u00e9n\u00e9rations apprennent \u00e0 lire l\u2019histoire en femmes et hommes libres. C\u2019est sans doute ce que Jacques Saglier peut\u00a0 leur souhaiter de mieux.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0 Ne\u00a0 pas plier\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je m&rsquo;appelle Marie de Jacques Saglier Gallimard Jeunesse 2011 A travers le t\u00e9moignage\u00a0 de sa tante Marie \u00e2g\u00e9e de 17 ans en f\u00e9vrier 1943, l\u2019auteur d\u00e9crit\u00a0 la descente aux enfers d\u2019une adolescente et de sa famille sous le r\u00e9gime de Vichy. 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