{"id":2485,"date":"2010-06-10T11:08:07","date_gmt":"2010-06-10T10:08:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cafaitdesordre.com\/blog\/?p=2485"},"modified":"2014-11-07T19:56:33","modified_gmt":"2014-11-07T18:56:33","slug":"filles-de-rien-lola-laffon-et-peggy-sastre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2010\/06\/filles-de-rien-lola-laffon-et-peggy-sastre\/","title":{"rendered":"Filles de rien, un texte de Lola Laffon et Peggy Sastre"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est une p\u00e9tition sans en \u00eatre une, c&rsquo;est un manifeste qui n&rsquo;en est pas un.<br \/>\nPour toutes celles et ceux qui ont \u00e9t\u00e9 et qui seront des filles de rien.<br \/>\nPour toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans le texte \u00e9crit par Lola Lafon et Peggy Sastre, publi\u00e9 le 8 juin 2010 sur http:\/\/fillesderien.blogspot.com\/<\/p>\n<p>Pour toutes celles et ceux qui le signeraient, s&rsquo;il y avait \u00e0 le faire.<\/p>\n<p>Et pour les autres.Filles de Rien\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>mardi 8 juin 2010<br \/>\nCOMME UN SEUL HOMME<br \/>\nCertains refrains ne s\u2019usent jamais et s\u2019entonnent \u00e0 plusieurs d\u2019une voix forte et assur\u00e9e, bras dessus-bras dessous, comme un seul homme.<\/p>\n<p>Et depuis des mois, une chanson inalt\u00e9rable r\u00e9p\u00e8te encore et encore l\u2019histoire d\u2019un Tout (puissant), \u00ab au-dessus de \u00e7a \u00bb, \u00ab grand artiste \u00bb, un \u00ab bienfaiteur de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00bb, assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence dans cette \u00ab prison \u00bb qu&rsquo;est son chalet suisse de 1800 m\u00b2. Face \u00e0 Rien, quelques tristes gueuses \u00e0 la recherche de leurs \u00ab trente deniers \u00bb.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, tout \u00e7a n\u2019a rien d\u2019un conte, ce brouhaha incessant, ce bruit de fond, ce gr\u00e9sillement permanent renouvel\u00e9 sans arr\u00eat au gr\u00e9 des relais m\u00e9diatiques. C\u2019est une histoire \u00ab idiote \u00bb, \u00ab sans importance \u00bb, une accusation qui \u00ab n\u2019a pas de sens \u00bb, \u00ab absurde \u00bb et \u00ab inf\u00e2me \u00bb, \u00e0 peine un \u00ab d\u00e9lit \u00bb, cette affaire vieille de \u00ab trente-trois ans \u00bb, \u00ab ridicule \u00bb !<\/p>\n<p>Avec d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ceux qui comme un seul homme s&rsquo;insurgent, font signer des p\u00e9titions et se soul\u00e8vent, prennent la plume et l\u2019audience \u00e0 t\u00e9moin : c\u2019est intol\u00e9rable, \u00e7a leur \u00ab soul\u00e8ve le c\u0153ur \u00bb qu&rsquo;on puisse ainsi s&rsquo;attaquer \u00e0 un des leurs, d\u00e9j\u00e0 traqu\u00e9, diminu\u00e9, diffam\u00e9. De cocktail en interview, \u00e0 la une de partout, comme un seul homme, la mine offusqu\u00e9e et le verbe vibrant, les voil\u00e0 qui se font juges, parce que c\u2019est ainsi, ils SAVENT : cette \u00ab pure et simple op\u00e9ration de chantage \u00bb est \u00ab vraisemblablement \u00bb un mensonge&#8230;<\/p>\n<p>Alors nous l&rsquo;\u00e9coutons attentivement, cette caste des hommes entre eux, bien serr\u00e9s, bien rang\u00e9s, avec l\u2019aplomb de leur rang, cette auto-proclam\u00e9e \u00e9lite intellectuelle au verbe haut, abasourdie d\u2019\u00eatre mise en cause contre des pas grand choses, bien dispensables. Une \u00e9lite m\u00e2le qui s\u2019arroge le droit du corps de quelques interchangeables et d\u00e9sob\u00e9issantes victimes qui ouvrent enfin la bouche.<\/p>\n<p>Ceux pour qui elle \u00e9tait toujours habill\u00e9e trop court, trop moulant, trop transparent, pour qui elle le voulait bien, faisait d\u00e9j\u00e0 femme, \u00e9tait une pute, ce n&rsquo;\u00e9tait pas le premier, et \u00e7a l&rsquo;arrangeait bien, qu&rsquo;il prenne les devants. Trop provocatrice, trop inconsciente, trop lolita, trop menteuse, trop folle \u2013 et si ce n&rsquo;est pas elle, c&rsquo;est donc sa m\u00e8re qui l\u2019a laiss\u00e9e aller au rendez-vous. Et qui dit non consent, bien entendu&#8230; Et qui sont-elles, celles dont on parle, extirp\u00e9es du silence o\u00f9 elles \u00e9taient rang\u00e9es soigneusement apr\u00e8s utilisation ? A cette question, comme un seul homme, il nous est r\u00e9pondu qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 voir, allez, les plaignantes ne sont : Rien.<\/p>\n<p>Rien, \u00e0 peine quelques tas de culs et de vagins anonymes et utilitaires devenus viande avari\u00e9e de \u00ab m\u00e8re de famille \u00bb pour l\u2019une et \u00ab prostitu\u00e9e peut-\u00eatre \u00bb \u00ab en mal de publicit\u00e9 \u00bb pour l\u2019autre, petite chose oubli\u00e9e, fille de rien, une petite voix sortie du pass\u00e9 et une photo trimball\u00e9e sur le net, l\u2019histoire d\u2019une nuit d\u00e9gueulasse comment\u00e9e \u00e0 l\u2019infini.<\/p>\n<p>Nous, nous passons des nuits blanches \u00e0 nous retourner dans les \u00e9chos de leurs pr\u00e9cisions sordides \u00ab ce n&rsquo;\u00e9tait pas un viol, c&rsquo;\u00e9tait une relation ill\u00e9gale avec une mineure \u00bb. A nous demander, nous aussi, ce qui se passe l\u00e0, ce qui se d\u00e9roule sous nos yeux pour qu&rsquo;ils puissent affirmer, sans rougir, sans transpirer, que le viol d&rsquo;une adolescente de 13 ans, drogu\u00e9e, sodomis\u00e9e, ayant dit non \u00e0 dix-sept reprises, ayant port\u00e9 plainte le soir m\u00eame puisse \u00eatre d\u00e9fini en ces termes l\u00e9gers. Cette histoire nous la connaissons depuis longtemps, et tous ces propos, ces adjectifs, nous les avons d\u00e9j\u00e0 entendus ou nous les entendrons. Propos banals, courants et vulgaires. Consternants. Les m\u00eames mots pour les m\u00eames histoires, encore, toujours, encore.<\/p>\n<p>Nous sommes toutes des filles de rien. Ou nous l\u2019avons \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Nous filles de rien ne savons plus avec combien d\u2019hommes nous avons couch\u00e9.<\/p>\n<p>Nous avons dit non mais pas assez fort sans doute pour \u00eatre entendues.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons r\u00e9ussi \u00e0 mettre des mots sur cette nuit-l\u00e0 qu\u2019un an, dix ans, vingt ans plus tard mais nous n\u2019avons jamais oubli\u00e9 ce que nous n\u2019avons pas encore dit.<\/p>\n<p>Nous filles de rien avons \u00e9t\u00e9 ou serons un jour trait\u00e9es de \u00ab menteuse \u00bb, de \u00ab mythomane \u00bb, de \u00ab prostitu\u00e9e \u00bb, par des tribunaux d\u2019hommes.<\/p>\n<p>Nous avons \u00e9t\u00e9 ou serons accus\u00e9es de \u00ab d\u00e9truire des vies de famille \u00bb quand nous mettrons en cause un homme insoup\u00e7onnable.<\/p>\n<p>Nous filles de rien avons \u00e9t\u00e9 fouill\u00e9es de mains m\u00e9dicales, de mots et de questions, expertis\u00e9es interrog\u00e9es tout \u00e7a pour en conclure que nous n\u2019\u00e9tions peut-\u00eatre pas des \u00ab innocentes victimes \u00bb. (Il existe donc des victimes coupables\u2026)<\/p>\n<p>Nous ne sommes rien. Mais nous sommes beaucoup \u00e0 l&rsquo;\u00eatre ou \u00e0 l\u2019avoir \u00e9t\u00e9. Certaines encore emmur\u00e9es vivantes dans des silences polis.<\/p>\n<p>Et nous les d\u00e9tectons ces droits de cuissage revenus \u00e0 la mode, ces amalgames d\u00e9fendant la r\u00e9volution sexuelle, hurlant au retour du puritanisme, inventant commod\u00e9ment un \u00ab moralisme \u00bb \u00ab sectaire \u00bb et \u00ab haineux \u00bb, faisant les gros yeux parce qu&rsquo;une de ces innombrables, anonymes, utilitaires, sort de son \u00ab rang \u00bb, oublie de se taire et parle de justice. Relents de f\u00e9odalit\u00e9 drap\u00e9e dans \u00ab l&rsquo;honneur \u00bb des \u00ab citoyens \u00bb \u00ab de gauche \u00bb, \u00e9claireurs de la nation, artistes, intellectuels, tous d&rsquo;accord, riant \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 la bonne blague des \u00ab moi aussi Polanski m&rsquo;a viol\u00e9 quand j&rsquo;avais 16 ans \u00bb &#8211; en \u00eatre, entre soi, cette connivence des puissants. A la suivante.<\/p>\n<p>Nous la voyons cette frousse qu&rsquo;on vienne, \u00e0 eux aussi, leur demander des comptes, y regarder de plus pr\u00e8s dans leur vie et au lit, y voir comment des viols, ces strat\u00e9gies de pouvoir criminels, se font passer, sans l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute, pour de la sexualit\u00e9 normale, joyeuse et libre, une sexualit\u00e9 avec sa \u00ab complexit\u00e9 \u00bb et ses \u00ab contradictions \u00bb. Nous l&rsquo;avons vue, cette peur de l&rsquo;effet \u00ab boule de neige \u00bb : et si toutes les autres, toutes ces filles de rien et de passage, toutes celles \u00e0 qui il arrive, aujourd&rsquo;hui, tous les jours, de se retrouver dans la situation de Samantha Greismer en 1977, si toutes ces quantit\u00e9s n\u00e9gligeables se mettaient \u00e0 avoir un visage, une voix, une identit\u00e9, une valeur ? Et si elle se mettaient \u00e0 parler, \u00e0 l&rsquo;ouvrir bien grand cette bouche traditionnellement en c\u0153ur, faisant valdinguer tous leurs accords tacites, leurs secrets d&rsquo;alc\u00f4ve ? Que feraient-ils, ces hommes de gloire, d&rsquo;exception, ces au-dessus de la m\u00eal\u00e9e, du peuple, de la masse, ces gardiens de tours d&rsquo;ivoire, ces \u00eatres si sensationnels et pr\u00e9cieux ?<\/p>\n<p>Ils se rendraient compte que tout cela n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec cette \u00ab affaire politique \u00bb ou encore ce \u00ab choc des cultures \u00bb qu&rsquo;ils essayent de nous vendre. Que tout cela ressemble \u00e0 tous les viols de toujours o\u00f9 la victime n\u2019est jamais assez victime : o\u00f9 on n\u2019est jamais assez s\u00fbr qu\u2019elle ait bien dit non.<\/p>\n<p>Car ce qui se joue l\u00e0 c\u2019est bien Ceux-l\u00e0 contre Rien, comme ils disent, tant il est entendu qu\u2019il faut \u00eatre Quelqu\u2019Un(e) pour \u00eatre entendue d\u2019Eux. <\/p>\n<p>Lola Lafon &#038; Peggy Sastre<br \/>\n8 juin 2010<\/p>\n<p>P.S les mots plac\u00e9s entre guillemets sont tous extraits de tristes discours existants.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0C&rsquo;est une p\u00e9tition sans en \u00eatre une, c&rsquo;est un manifeste qui n&rsquo;en est pas un. Pour toutes celles et ceux qui ont \u00e9t\u00e9 et qui seront des filles de rien. 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