{"id":11256,"date":"2021-10-01T23:15:51","date_gmt":"2021-10-01T21:15:51","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=11256"},"modified":"2021-10-01T23:18:19","modified_gmt":"2021-10-01T21:18:19","slug":"edouard-glissant-notre-frere-en-emancipation-entretien-avec-loic-cery","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2021\/10\/edouard-glissant-notre-frere-en-emancipation-entretien-avec-loic-cery\/","title":{"rendered":"Edouard Glissant, notre fr\u00e8re en \u00e9mancipation &#8211; entretien avec Lo\u00efc C\u00e9ry"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il est toujours possible de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qui\nvous r\u00e9jouit l&rsquo;\u00e2me, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la beaut\u00e9, de l&rsquo;ouverture \u00e0 l&rsquo;autre, de la\nconnaissance de soi, unique et multiple. Mais dans ce monde si complexe que\ntrop de pourfendeurs de haine veulent rabougrir, il est vital de s&rsquo;ouvrir \u00e0 une\npens\u00e9e o\u00f9 la puissance de l&rsquo;\u00e9lan personnel et collectif &nbsp;abolit toute\nforme de domination. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>F. Bernheim<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ul><li><strong>&nbsp;<\/strong><\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>Lo\u00efc C\u00e9ry quelques mots sur votre parcours\net ce qui vous a amen\u00e9 \u00e0 rencontrer l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;\u00c9douard Glissant (1)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>-Trop souvent\nles gens qui sont cens\u00e9s s&rsquo;effacer derri\u00e8re une \u0153uvre ont tendance \u00e0 s&rsquo;en\nservir plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la servir. Alors que l\u2019exercice intellectuel de la critique\nlitt\u00e9raire, consiste \u00e0 faciliter l&rsquo;acc\u00e8s aux textes. En ce qui me concerne j&rsquo;ai\nplut\u00f4t envie de faire partager une passion pour l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;\u00c9douard Glissant. Je\npr\u00e9f\u00e8re donc m&rsquo;effacer, sauf qu&rsquo;en tentant d&rsquo;\u00e9clairer les textes, il est fatal\nque l&rsquo;on se r\u00e9v\u00e8le et je crois que cela a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement vrai pour\nl&rsquo;ouvrage en deux tomes que j&rsquo;ai fait paraitre l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re <em>\u00c9douard\nGlissant, une travers\u00e9e de l&rsquo;esclavage<\/em> (2). Ce qui m\u2019a import\u00e9 dans cet\nouvrage, c\u2019est surtout l\u2019id\u00e9e d\u2019un engagement de fond face \u00e0 l&rsquo;histoire par le\nbiais de la litt\u00e9rature, et je me retrouve tout \u00e0 fait dans celui de Glissant.\nIl est donc vrai que l&rsquo;on ne peut compl\u00e8tement s&rsquo;effacer et comme on disait en\n68, il faut savoir \u00ab&nbsp;d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on parle&nbsp;\u00bb. Cela appara\u00eet peut-\u00eatre dans\nces deux tomes. Il me semble plus int\u00e9ressant de mettre en avant les conditions\ndans lesquelles j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 port\u00e9 \u00e0 rencontrer \u00c9douard Glissant. En 2004, j\u2019avais\nj&rsquo;ai pris l&rsquo;initiative de l&rsquo;inviter \u00e0 un colloque que j\u2019avais organis\u00e9 en\nSorbonne dans le cadre des Cours de civilisation fran\u00e7aise de Paris IV, <a href=\"http:\/\/sjperse.org\/hommagesjp.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>une\njourn\u00e9e d&rsquo;hommage consacr\u00e9e \u00e0 Saint John Perse<\/strong><\/a>. J&rsquo;ai toujours\nlu avec beaucoup d&rsquo;attention tout ce que Glissant avait \u00e9crit \u00e0 propos de\nSaint-John Perse, dans une relation de lecteur et de cr\u00e9ateur \u00e0 travers le\ntemps. C&rsquo;\u00e9tait une journ\u00e9e tr\u00e8s dense ou j&rsquo;avais eu \u00e9galement l&rsquo;occasion de\nrecevoir Patrick Chamoiseau, Kenneth White, Claude Vig\u00e9e. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0\nl\u2019entremise de Sylvie Glissant qu\u2019il m\u2019avait alors \u00e9t\u00e9 possible de recevoir\n\u00c9douard Glissant \u00e0 cette journ\u00e9e, o\u00f9 il avait convers\u00e9 de Saint-John Perse avec\nson ami Pierre Oster. Dans les ann\u00e9es qui ont suivi, j&rsquo;ai eu la chance de\npouvoir fr\u00e9quenter \u00c9douard et Sylvie Glissant, et chemin faisant j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9\n\u00e0 concevoir <a href=\"http:\/\/edouardglissant.fr\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>le\nsite Internet officiel de Glissant<\/strong><\/a> (1)<\/p>\n\n\n\n<p>En 2005, nous\navons organis\u00e9 un colloque autour de son \u0153uvre \u00e0 Carthage avec Samia\nKassab-Charfi et Sonia Zlitni-Fitouri. Pour la premi\u00e8re fois, Glissant foulait\n\u00e0 cette occasion le sol de cette ville \u00e0 laquelle il avait consacr\u00e9 un grand\npo\u00e8me dans <em>Le sel noir<\/em>. L\u2019\u00e9v\u00e9nement, en compagnie de cet homme que je\nconsid\u00e8re comme un g\u00e9nie, a \u00e9t\u00e9 extraordinaire. Le fr\u00e9quenter permettait aussi\nde mesurer l&rsquo;ampleur de son travail qui provenait aussi d\u2019une mani\u00e8re de vivre\nla litt\u00e9rature, la pens\u00e9e et la posie avant m\u00eame d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211; <strong>Quel\nest l&rsquo;impact de Glissant en Martinique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un lien\navec la premi\u00e8re question. Moi-m\u00eame je suis Martiniquais, et je peux mesurer\nl&rsquo;ampleur du paradoxe. \u00c0 l&rsquo;instar d&rsquo;Aim\u00e9 C\u00e9saire, Glissant a \u00e9crit la\nquasi-int\u00e9gralit\u00e9 de son \u0153uvre adoss\u00e9e \u00e0 un terreau fondamental qui est son\npays, pour lui le \u00ab&nbsp;lieu incontournable&nbsp;\u00bb. Pourtant, je ne peux affirmer\nqu&rsquo;il soit vraiment lu en Martinique. Le souvenir toujours vivace dans l&rsquo;esprit\ndes Martiniquais, est plus li\u00e9 \u00e0 une institution qu&rsquo;il a fond\u00e9e \u00e0 Fort de\nFrance en 1967, l&rsquo;Institut Martiniquais d&rsquo;\u00e9tudes, premi\u00e8re institution\nd&rsquo;\u00e9ducation priv\u00e9e non religieuse dans le pays, qui a form\u00e9 beaucoup de jeunes\nMartiniquais en difficult\u00e9 avec le milieu scolaire. On sait par ailleurs\ng\u00e9n\u00e9ralement, en Martinique, qu&rsquo;il a produit <em>Le Discours antillais<\/em> (3)\net on conna\u00eet, par r\u00e9putation, l&rsquo;ampleur de son \u0153uvre mais je ne suis pas\nconvaincu que C\u00e9saire comme Glissant soient r\u00e9ellement lus en profondeur dans\nleur propre pays. Cependant leur empreinte est tellement \u00e9norme sur les\nAntilles, que toute la production culturelle qui en \u00e9mane est li\u00e9e de pr\u00e8s ou\nde loin \u00e0 ces deux ombres tut\u00e9laires.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211;<strong>On\nn&rsquo;est pas forc\u00e9 de tout comprendre pour \u00eatre saisi ou habit\u00e9 par une \u0153uvre.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>-Absolument. On\npeut \u00eatre conscient de la port\u00e9e d\u2019une \u0153uvre, sans l\u2019avoir lue dans son\nint\u00e9gralit\u00e9. Mais rien ne remplace le contact avec les textes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211; <strong>En\njanvier 2021 vous avez port\u00e9 une p\u00e9tition contre un possible non-lieu dans\nl&rsquo;affaire du chlord\u00e9cone. Ce scandale selon vous est-il embl\u00e9matique de la\nrelation de l&rsquo;\u00e9tat Fran\u00e7ais avec les Antilles, c&rsquo;est \u00e0 dire dans la continuit\u00e9\nde l&rsquo;histoire coloniale subie par ces territoires ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce scandale\nabsolu n&rsquo;est pas suffisamment connu dans l&rsquo;hexagone, en outre les Fran\u00e7ais ne\nsont sans doute pas au courant que leur \u00e9tat a couvert un \u00e9cocide \u2013 notion\naujourd&rsquo;hui reconnue par l&rsquo;ONU. Il s\u2019agit d\u2019un crime contre l\u2019environnement et\nles Martiniquais, commis par des planteurs bien identifi\u00e9s qui ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de\nmodalit\u00e9s d&rsquo;exception face \u00e0 l&rsquo;interdiction internationalement prononc\u00e9e du\nchlord\u00e9cone dans le monde. L&rsquo;impact d\u00e9sastreux de cette logique coloniale a \u00e9t\u00e9\nbien s\u00fbr pressenti par Glissant. Il a v\u00e9cu au quotidien les d\u00e9sastres d\u2019un\nr\u00e9gime colonial dont il avait pr\u00e9vu la p\u00e9rennit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211; <strong>N&rsquo;y\n-a-t-il pas l\u00e0 la d\u00e9monstration d&rsquo;une inhumanit\u00e9 tellement monstrueuse que\nl&rsquo;individu, au lieu de se r\u00e9volter est port\u00e9 \u00e0 tourner la t\u00eate, de peur d&rsquo;\u00eatre\nenglouti dans ce d\u00e9sastre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui,\nl&rsquo;ampleur de ce d\u00e9sastre a de quoi effrayer Il a \u00e9t\u00e9 commis sciemment, car on\nsavait que l&rsquo;\u00e9pandage a\u00e9rien \u00e9tait dangereux pour ceux qui le mettaient en\n\u0153uvre comme ceux qui le subissaient. R\u00e9sultat&nbsp;: 95% de la population a \u00e9t\u00e9\nempoisonn\u00e9e. Au prorata de leur population, les Antilles connaissent le nombre\nle plus \u00e9lev\u00e9 au monde de cancers de la prostate et le nombre le plus \u00e9lev\u00e9\nd&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux \u2013 tout ceci en corr\u00e9lation directe avec le\nchlord\u00e9cone, comme cela avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli depuis longtemps par un\ncanc\u00e9rologue de renom, le professeur Belpomme. Tous ceux qui ont cri\u00e9, qui ont\nalert\u00e9 n\u2019ont d\u2019abord pas \u00e9t\u00e9 entendus, et ont \u00e9t\u00e9 souvent marginalis\u00e9s. Il est\nclair pour les magistrats en charge de l&rsquo;affaire (d\u00e9localis\u00e9e \u00e0 Paris), que\nl&rsquo;on s&rsquo;achemine vers un non-lieu. Chronique d\u2019un cynisme annonc\u00e9. Autour de\ntout cela, il y a d\u2019abord eu mobilisation, puis d\u00e9mobilisation. C\u2019est un\nmouvement circulaire qui a tendance \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter en Martinique, ce mouvement\ndes mobilisations sociales et des conscientisations qui par la suite retombent\ndans l\u2019indistinct. Glissant appelait cela <em>tomb\u00e9 lev\u00e9<\/em>, terme cr\u00e9ole qui\nd\u00e9signe bien le destin de ceux qui tombent, puis se rel\u00e8vent, mais\nsempiternellement. On se l\u00e8ve contre l&rsquo;injustice, le scandale et ensuite on\npasse \u00e0 autre chose, par d\u00e9couragement, lassitude, avant de faire face aux\ncons\u00e9quences. On a beaucoup parl\u00e9 du chlord\u00e9cone \u00e0 la faveur de l&rsquo;h\u00e9catombe que\nconnaissent les Antilles face \u00e0 la pand\u00e9mie actuelle. Il y a l\u00e0 une ind\u00e9cence\nabsolue \u00e0 expliquer la non-vaccination par l&rsquo;impact du chlord\u00e9cone sur les\nesprits. Ce que les m\u00e9dias ont repris avec beaucoup de complaisance c&rsquo;est que\nles Martiniquais auraient \u00e9t\u00e9 tellement traumatis\u00e9s par les ravages de ce\npoison, qu&rsquo;ils r\u00e9pugneraient \u00e0 se faire vacciner. La recommandation sanitaire\nde vaccination face \u00e0 la pand\u00e9mie est pourtant sans rapport avec ce pesticide\nqui est un poison. Il y a l\u00e0 des raccourcis effrayants qui d\u00e9shonorent ceux qui\nne font pas l&rsquo;effort de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 qui est encore plus\npr\u00e9occupante qu\u2019ils ne croient.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211; <strong>Quelles\nsont donc les causes de la non-vaccination aux Antilles ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Concernant ce\nqui se passe en France, il y a une forme d&rsquo;obscurantisme de la part de ceux qui\nexcitent de la peur face au seul mode de protection que nous ayons pour lutter\ncontre la pand\u00e9mie. Cet obscurantisme, limit\u00e9 en m\u00e9tropole, prend dans une \u00eele\ndes proportions gigantesques. Avec l&rsquo;insularit\u00e9 les gens sont tr\u00e8s prompts \u00e0\nnourrir une sorte de parano\u00efa contre ce que certains leur pr\u00e9sente comme une\nmenace. C\u00e9saire utilisait \u00e0 propos du risque de parano\u00efa qui touche facilement\nles insulaires en situation coloniale, l\u2019image d\u2019une population enferm\u00e9e\n\u00ab&nbsp;dans la calebasse d&rsquo;une \u00eele&nbsp;\u00bb. On ne peut aller tr\u00e8s loin lorsque\nque l&rsquo;on imagine que l&rsquo;\u00c9tat, les Fran\u00e7ais vont vous inoculer un poison. Cela\nrenvoie \u00e0 la situation politique d&rsquo;irresponsabilit\u00e9 qui r\u00e8gne encore en\nMartinique, situation g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le syst\u00e8me colonial et dont on participe\nquand on d\u00e9cide de e pas y r\u00e9sister.. La non-vaccination majoritaire dit qu&rsquo;il\ny a un probl\u00e8me d&rsquo;identit\u00e9 et aussi de projet. Un jour ou l&rsquo;autre il faudra\nposer la question de la responsabilit\u00e9. Glissant l&rsquo;a fait de fa\u00e7on tr\u00e8s\ninsistante.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211; <strong>Quelle\nresponsabilit\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne parle pas\nd&rsquo;une irresponsabilit\u00e9 du pouvoir, mais d&rsquo;une irresponsabilit\u00e9 locale&nbsp;des\nMartiniquais face \u00e0 leur propre destin collectif. Une situation dans laquelle\nil est ais\u00e9 de se complaire. Le lien avec Glissant est simple : il n&rsquo;a cess\u00e9\nd&rsquo;appeler les Antillais \u00e0 prendre leurs responsabilit\u00e9s, ce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais\nr\u00e9ellement fait. Ils sont donc bien \u00ab enferm\u00e9s dans une contradiction majeure\n\u00bb, mais c&rsquo;est bien la leur : il est trop facile comme toujours de tirer sur la\nFrance coloniale, quand on refuse de s\u2019en affranchir&nbsp;: il y a l\u00e0 une\ncircularit\u00e9 assez terrible de la situation, g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l\u2019ordre colonial, puis\nperp\u00e9tr\u00e9e par ceux qui ne se soul\u00e8vent pas pour de bon pour assumer leur\ndestin. Voir&nbsp;<a href=\"https:\/\/la1ere.francetvinfo.fr\/martinique\/des-renforts-soignants-hues-insultes-et-menaces-a-l-aeroport-de-martinique-des-internautes-indignes-expriment-leur-honte-1100623.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>les images honteuses&nbsp;<\/strong><\/a>sur l&rsquo;accueil\nindigne des soignants fran\u00e7ais par certains Martiniquais (qui sont loin de repr\u00e9senter\ntoute la population, faut-il le pr\u00e9ciser), dans le cadre de l&rsquo;aide incessante\napport\u00e9e par la France. Depuis plusieurs ann\u00e9es, une nouvelle radicalit\u00e9 qui se\ndonne bonne conscience s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e en Martinique, avec dans son sillage\ndes r\u00e9flexes d\u00e9l\u00e9t\u00e8res de x\u00e9nophobie et de repli identitaire. Quand on n&rsquo;a pas\nr\u00e9gl\u00e9 ses propres n\u00e9vroses, on se compla\u00eet dans l&rsquo;ind\u00e9cence. Et cette ind\u00e9cence\nn&rsquo;est donc pas celle de l&rsquo;\u00c9tat colonial, elle est celle d\u2019id\u00e9ologues qui\nrefusent d&rsquo;assumer ses responsabilit\u00e9s face \u00e0 l&rsquo;histoire. Impasse que Glissant\nd\u00e9crivait dans le d\u00e9tail, jusqu&rsquo;\u00e0 parler de <em>malemort<\/em> (4)&nbsp;ou d&rsquo;<em>agonie<\/em>\ncontinuelle d&rsquo;un pays qui n&rsquo;a pas su saisir le moment de son \u00e9mancipation\nr\u00e9elle et qui la repousse, risquant l&rsquo;ali\u00e9nation. La&nbsp; x\u00e9nophobie qu&rsquo;expriment\nces images est une r\u00e9alit\u00e9, qu&rsquo;il faut regarder en face : voici le type de\ncomportement et de violence d\u00e9coulant d&rsquo;une absence prolong\u00e9e de responsabilit\u00e9\npolitique. L&rsquo;ind\u00e9cence totale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon propos est\ntr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re contre ces gens, qui ne sauraient en aucun cas repr\u00e9senter de\nquelque fa\u00e7on que ce soit ce qu\u2019est la Martinique et ce que sont r\u00e9ellement les\nMartiniquais. En me reportant \u00e0 Glissant, je vois dans l\u2019indignation que l\u2019on\ndoit avoir face \u00e0 de tels comportement, une coh\u00e9rence&nbsp;faite d&rsquo;exigence :\nil est le seul intellectuel antillais \u00e0 n&rsquo;avoir jamais caress\u00e9 son peuple dans\nle sens du poil, et \u00e0 avoir toujours mis le doigt l\u00e0 o\u00f9 cela faisait&nbsp; mal.\nOn en est arriv\u00e9 aujourd&rsquo;hui \u00e0 un point de d\u00e9composition avanc\u00e9 de la situation\npolitique antillaise, \u00e0 force de se complaire dans le colonial repeint\nall\u00e8grement dans des institutions fantoches. Nous sommes dans une situation qui\nempirera sans fin,&nbsp;si les Antillais refusent la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une\n\u00e9mancipation effective et d\u00e9cisive. Crier contre l&rsquo;\u00c9tat colonial quand on ne\ncesse de lui r\u00e9clamer de l&rsquo;argent est la seule attitude que savent adopter les\npolitiques martiniquais de&nbsp; tous bords, refusant d&rsquo;\u00eatre autre chose que\nFran\u00e7ais quand on les interroge par r\u00e9f\u00e9rendum. Cette impuissance est la cons\u00e9quence\nd&rsquo;une longue ali\u00e9nation et de ce que Glissant nommait \u00ab la seule colonisation\nr\u00e9ussie \u00bb, mais il faut, surtout dans ce cas, s&rsquo;en retourner, comme il le\nfaisait, envers les premiers concern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>Face\nau poids de l&rsquo;histoire, la beaut\u00e9, la puissance, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de cette \u0153uvre\nn&rsquo;a-t-elle pas d\u00e9j\u00e0 permis d&rsquo;op\u00e9rer un total renversement de perspective, les\nAntilles devenant l&rsquo;acteur pluriel d&rsquo;une avanc\u00e9e archip\u00e9lique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Votre question\ndraine un certain nombre de points d&rsquo;articulation essentiels. Tr\u00e8s peu de gens\nont lu Glissant et le d\u00e9couvrent souvent apr\u00e8s les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la cr\u00e9olisation\nfaites par Jean-Luc M\u00e9lenchon (5). Personnellement, je demeure persuad\u00e9 que\nM\u00e9lenchon, lui, fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la cr\u00e9olisation vue par Glissant, \u00e0 bon\nescient. G\u00e9n\u00e9ralement ce que l&rsquo;on dit, c&rsquo;est que Glissant a voulu imposer le\nmod\u00e8le antillais et que c&rsquo;est cela la cr\u00e9olisation. C&rsquo;est une erreur. Il part\nd&rsquo;un terreau qui est \u00e9minemment probl\u00e9matique, paradoxal et m\u00eame \u00e0 ses yeux,\ntragique. Ce qui le renvoie au tragique de l&rsquo;histoire. Il y a des blocages, des\nn\u0153uds individuels et collectifs et il s&rsquo;y consacre au moment du <em>Discours\nantillais<\/em>. Le constat est non seulement s\u00e9v\u00e8re mais tr\u00e8s sombre. Au-del\u00e0\nd&rsquo;une mobilisation, il appelle \u00e0 l&rsquo;inventaire du r\u00e9el, dans le sillage de Franz\nFanon. Il propose la r\u00e9appropriation d&rsquo;une histoire qui a \u00e9t\u00e9 oblit\u00e9r\u00e9e. Ce\ncheminement est celui de la Relation, qui provient d\u2019une prise de conscience\nexacte de sa propre situation. C&rsquo;est avec la traite n\u00e9gri\u00e8re transatlantique et\nl&rsquo;esclavage colonial que s\u2019est instaur\u00e9e la cr\u00e9olisation aux Antilles, donc\ndans des conditions horribles. Glissant dit que pour en arriver \u00e0 une\nconstruction de la Relation, il faut partir de cette situation infecte et\ntenter d&rsquo;inverser le processus. L\u00e0 est l&rsquo;aspect r\u00e9volutionnaire de sa pens\u00e9e,\nil veut sortir de la dialectique de l&rsquo;histoire instaur\u00e9e par Hegel en cr\u00e9ant\nune nouvelle dialectique fond\u00e9e sur le prisme relationnel. C&rsquo;est dans les\ninterculturalit\u00e9s que se jouent de nouvelles perspectives, donnant la priorit\u00e9\n\u00e0 l&rsquo;imaginaire et \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique de relation \u00e0 l&rsquo;autre. Plus tard il parlera de\npens\u00e9e du tremblement ((6) o\u00f9 l&rsquo;impr\u00e9vu est int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 ce que nous vivons. Rien\nn&rsquo;est inscrit dans une dialectique pr\u00e9suppos\u00e9e, il s&rsquo;agit pour nous d&rsquo;\u00eatre des\nacteurs de l&rsquo;ouverture au monde pour finalement d\u00e9jouer le tragique de\nl&rsquo;histoire. Mais il ne faut jamais oublier cet aspect tragique. Glissant n&rsquo;est\npas un penseur de l&rsquo;ir\u00e9nisme historique, pour lui le \u00ab&nbsp;grand soir&nbsp;\u00bb\nn\u2019existe pas. Il s&rsquo;agit donc de se situer dans une volont\u00e9 personnelle et\ncollective en avan\u00e7ant \u00e0 tr\u00e8s petits pas vers une inversion des imaginaires,\nhors du prisme de l&rsquo;id\u00e9ologie. Par sa plasticit\u00e9 m\u00eame, une telle pens\u00e9e\npourrait \u00eatre difficile \u00e0 saisir, mais elle g\u00e9n\u00e8re aussi notre enthousiasme en\ndonnant toute sa valeur \u00e0 l\u2019\u00e9lan personnel capable de s&rsquo;opposer \u00e0 tous les\nd\u00e9terminismes. Et nous connaissons les pires d\u00e9terminismes qui soient,\n\u00e9cologiques, \u00e9conomiques, sociologiques, etc. Glissant, lui, est un penseur qui\npermet de s&rsquo;\u00e9manciper. C&rsquo;est bien le terme <strong>\u00e9mancipation <\/strong>qui repr\u00e9sente\nle mieux son \u00e9thique face \u00e0 l&rsquo;histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211;<strong>Son\n\u0153uvre a-t-elle un impact sur d&rsquo;autres territoires colonis\u00e9s ?`<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Glissant ne\nvise pas du tout un impact qui se restreigne \u00e0 la Cara\u00efbe. Ce qu&rsquo;il propose est\n\u00e0 la fois un mouvement mondial et personnel. \u00c0 l&rsquo;endroit m\u00eame o\u00f9 nous sommes\nenserr\u00e9s par le terme de mondialisation, il a voulu penser la souplesse de ce\nqu&rsquo;il appelle la mondialit\u00e9, c&rsquo;est \u00e0 dire le fait de vivre la copr\u00e9sence des\ncultures et des imaginaires comme une novation et une irruption ouverte. Alors\nque la mondialisation s&rsquo;appuie sur une logique \u00e9conomique de domination d\u00e9j\u00e0\npr\u00e9-\u00e9crite. Et bien s\u00fbr, cette mondialit\u00e9 a pour vocation de s&rsquo;appliquer \u00e0\nd&rsquo;autres aires que les Antilles, aucun territoire n&rsquo;en est <em>a priori<\/em>\nexclu.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense aussi\n\u00e0 une ouverture temporelle. Glissant \u00e9tudie des moments de l&rsquo;histoire dans leur\npluralit\u00e9, par exemple quand il se penche sur le Moyen \u00c2ge, il note qu\u2019il est\nplein de virtualit\u00e9s qui ont \u00e9t\u00e9 combattues, pourchass\u00e9es, ainsi les\n\u00ab&nbsp;h\u00e9r\u00e9sies&nbsp;\u00bb. Il dit que le Moyen \u00c2ge aurait pu d\u00e9boucher sur un\nordre du monde, diff\u00e9rent de celui qui s&rsquo;est impos\u00e9 par la suite. Il nous place\nfinalement face \u00e0 la b\u00e9ance g\u00e9ographique et temporelle de la responsabilit\u00e9\nhumaine individuelle et collective. Comment faire face \u00e0 l&rsquo;histoire, quand rien\nn&rsquo;est \u00e9crit d&rsquo;avance, m\u00eame si les d\u00e9terminismes sont \u00e9normes. Cette pens\u00e9e peut\ns&rsquo;appliquer partout \u00e0 partir du moment o\u00f9 l&rsquo;on se reconna\u00eet dans ce fameux\ncredo qui n&rsquo;est pas de lui, mais qu&rsquo;il a revisit\u00e9 \u00ab&nbsp;Agis dans ton lieu, mais\npense avec le monde&nbsp;\u00bb. Face aux d\u00e9terminismes historiques qui sont \u00e0 une\nautre \u00e9chelle, s&rsquo;enfermer dans le local interdit de penser le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211; <strong>Des\npans entiers de la population fran\u00e7aise se sentent m\u00e9pris\u00e9s, abandonn\u00e9s. On\npeut imaginer qu&rsquo;ils pourraient recevoir positivement une telle prise de\nparole.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pour pouvoir\nparler aux populations qui subissent une marginalisation sociale, telle qu&rsquo;ils\nne peuvent se repr\u00e9senter un avenir viable, on a eu tendance \u00e0 user d&rsquo;une\nphras\u00e9ologie, dont le terme \u00ab&nbsp;s\u00e9paratisme&nbsp;\u00bb fait partie, en renon\u00e7ant\n\u00e0 parler d&rsquo;universalisme. C&rsquo;est pour moi une d\u00e9faite. On leur a parl\u00e9 d&rsquo;un\ndestin s\u00e9par\u00e9, en ayant peur de ce que Glissant appelle la Relation, non pas\nd&rsquo;int\u00e9gration, mais d&rsquo;un destin commun. On s&rsquo;est engouffr\u00e9 dans des voies\nd&rsquo;\u00e9chec. La d\u00e9marche de Glissant est politique, il parle \u00e0 chacun mais aussi \u00e0\nun collectif. Il a exerc\u00e9 une grande partie de sa trajectoire universitaire aux\n\u00c9tats-Unis, on a ainsi vite fait d&rsquo;accoler son \u0153uvre \u00e0 celles des auteurs\npostcoloniaux (7). Dans ce pays tout est compartiment\u00e9. Il faut donc avoir une\n\u00e9tiquette. Lui parle \u00e0 partir de la situation antillaise qui est coloniale et\nnon postcoloniale, et c\u2019est ce qu\u2019il r\u00e9pondait all\u00e8grement quand on lui parlait\ndes <em>poscolonial studies<\/em>. Il a des points communs avec les intellectuels\npostcoloniaux, mais il r\u00e9cuse le mod\u00e8le anglo-saxon de classification des\n\u0153uvres par une d\u00e9finition r\u00e9ductrice. Pour l&rsquo;avoir eu sous les yeux pendant\ntant d&rsquo;ann\u00e9es que ce soit en Louisiane, \u00e0 B\u00e2ton Rouge ou New-York, il constate\nque le mod\u00e8le soci\u00e9tal am\u00e9ricain est un mod\u00e8le de juxtaposition. Mais Glissant\npr\u00e9tend que la Relation ne peut s&rsquo;exercer selon la seule \u00ab&nbsp;addition&nbsp;\u00bb\nde communaut\u00e9s \u00e9tanches entre elles. Les \u00c9tats-Unis pratiquent ce mod\u00e8le tant\nqu&rsquo;il n&rsquo;explose pas. On ne peut pas lutter en profondeur contre le racisme \u00e0\nl&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un mod\u00e8le de juxtaposition. Glissant pr\u00e9tend que l&rsquo;on peut\nharmoniser \u00e0 la fois le respect de sa propre individualit\u00e9 en \u00e9tant toujours en\ndialogue avec les autres. Pour y revenir, Jean-Luc M\u00e9lenchon a utilis\u00e9 de fa\u00e7on\nremarquable le terme de cr\u00e9olisation, sauf que quelques mois plus tard il a\nsoutenu, ou il ne s&rsquo;est pas oppos\u00e9 au projet de l&rsquo;UNEF, syndicat \u00e9tudiant, qui\npr\u00e9tendait faire des r\u00e9unions de racis\u00e9s. On est l\u00e0 dans une contradiction\nr\u00e9elle. Vous ne pouvez pas \u00eatre \u00e0 la fois du c\u00f4t\u00e9 de la cr\u00e9olisation qui est\nadoss\u00e9e \u00e0 la Relation (et que vous comprenez comme telle), c&rsquo;est \u00e0 dire d&rsquo;un\ndialogue constant des uns avec les autres et \u00e0 un moment donn\u00e9, pour les\nbesoins d&rsquo;une mobilisation, reconnaitre la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;un <em>apartheid<\/em>\ninvers\u00e9. Quand vous refusez que des blancs prennent la parole \u00e0 une r\u00e9union de\nracis\u00e9s, vous faites du racisme \u00e0 rebours. Accepter cela, c\u2019est renoncer \u00e0 la\nRelation, qui est dialogue et \u00e9change avec les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>&#8211; Dans\nl&rsquo;absolu vous avez raison, mais il peut y avoir des moments, c&rsquo;\u00e9tait vrai du\nf\u00e9minisme, o\u00f9 l&rsquo;on a besoin de se retrouver entre soi avant de rejoindre le\nmonde.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ce n&rsquo;est pas\nvrai. C&rsquo;est une perversion de l&rsquo;esprit, cela fait partie des renoncements dont\non peut avoir de bonnes raisons de s&rsquo;accommoder aujourd\u2019hui, par complaisance.\nCette perversion saute aux yeux d&rsquo;un Antillais. On ne serait pas foutu de faire\ndes r\u00e9unions comme celle-l\u00e0 aux Antilles, c\u2019est-\u00e0-dire dans une soci\u00e9t\u00e9\nenti\u00e8rement m\u00e9tiss\u00e9e. Dans cette mouvance, et si on accepte ce type de logique,\non rentre irr\u00e9m\u00e9diablement dans une phras\u00e9ologie ph\u00e9notypique et raciale. C&rsquo;est\nratifier le racial avant m\u00eame de se poser la question du dialogue avec l&rsquo;autre.\nPour cette raison j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 enthousiasm\u00e9 par le livre <em>Rac\u00e9e <\/em>de Rachel\nKhan (8) qui a pos\u00e9 les questions qui f\u00e2chent, et m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas de bon\nton de se r\u00e9clamer d\u2019elle, dans les franges bien identifi\u00e9es d\u2019une certaine\ngauche, \u00e0 mon sens d\u00e9voy\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui il ne faut pas avoir peur de dire non.\nOn vous dit que dans les ann\u00e9es 60, le MLF organisait des r\u00e9unions qui \u00e9taient\ninterdites aux hommes&nbsp;? D&rsquo;abord il n&rsquo;y aucune raison de sacraliser le\nmod\u00e8le du MLF, ensuite ce n&rsquo;est parce que cela a eu lieu dans les ann\u00e9es 6O,\nqu&rsquo;il faut le reproduire aujourd&rsquo;hui et surtout mettre sur le m\u00eame plan des\nph\u00e9notypes raciaux et la diff\u00e9rence des sexes (c\u2019est une aberration de\nl\u2019esprit). C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 prendre acte que nous avons une vision d\u00e9grad\u00e9e de ce\nqu&rsquo;est la r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Le ph\u00e9nom\u00e8ne Zemmour ne d\u00e9range pas grand\nmonde, apparemment. On a int\u00e9gr\u00e9 le mode de pens\u00e9e de tous ces gens-l\u00e0 sans\ndifficult\u00e9, en partageant les m\u00eames pathologies identitaires. Lorsque nous\nlaissons entrer la pens\u00e9e <em>woke<\/em> (9) en France, lorsque nous parlons de \u00ab\nracis\u00e9s \u00bb, on ne se rend pas compte que l&rsquo;on est en train de le mettre aux\norties, le mod\u00e8le fran\u00e7ais universaliste, qui ne reconna\u00eet pas la race (ou plus\nexactement, qui ne la reconna\u00eet <em>plus<\/em>). Nous serions un nouvel \u00e9tat\nam\u00e9ricain, que ce ne serait pas diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>&#8211; Vous\nme faites r\u00e9fl\u00e9chir, merci.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>-La potentielle\nmise en relation de populations marginalis\u00e9es avec l&rsquo;\u0153uvre de Glissant\nserait-elle plus ais\u00e9e du fait que pour lui la pens\u00e9e n&rsquo;est pas seulement un\nproduit de l&rsquo;esprit. Elle est aussi chair, \u00e9motions et surtout liens avec\nl&rsquo;autre et peut \u00eatre musique.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Avec Glissant,\nla r\u00e9flexion se porte sur un mod\u00e8le d&rsquo;\u0153uvres ouvertes \u00e0 des expressions\nmultiples. Je dirais de mani\u00e8re quelque peu provocatrice, ce n&rsquo;est pas que de\nla litt\u00e9rature. C&rsquo;est un tout. Il nous parle de nos vies, de nos fa\u00e7ons de\nressentir et quand il parle de la pens\u00e9e du tremblement (6), on est tr\u00e8s loin\nd&rsquo;une approche conceptuelle. Je r\u00e9cuse la notion de concept chez Glissant, en\ntout cas dans une d\u00e9finition classique du terme, qui rel\u00e8ve d\u2019 un mode de\npens\u00e9e trop ferm\u00e9 pour lui. Glissant refonde le concept sur les fondements\nd\u2019une fluidit\u00e9 notionnelle consid\u00e9rable. Il privil\u00e9gie aussi une fluidit\u00e9\n\u00e9motionnelle. Dans la pens\u00e9e du tremblement il s&rsquo;agit d&rsquo;aller vers les autres\navec tout ce que l&rsquo;on a, sensibilit\u00e9, r\u00e9f\u00e9rences culturelles, musicales,\ncin\u00e9matographiques, etc, en acceptant ce que lui appelle l&rsquo;opacit\u00e9 de l\u2019autre,\nson irr\u00e9ductible part de myst\u00e8re qu\u2019il faut accueillir en soit. S\u2019en laisser\ntraverser, comme le dit aujourd\u2019hui Sylvie S\u00e9ma-Glissant. Il est magnifique\nqu&rsquo;un penseur, plut\u00f4t que de viser la transparence en s&rsquo;effor\u00e7ant de tout\ncomprendre, affirme qu&rsquo;il y a une opacit\u00e9 chez l&rsquo;autre dont je ne peux saisir\nle sens, mais qui ne m&#8217;emp\u00eache pas de rentrer en Relation avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>&#8211; Cela\nfait partie du myst\u00e8re humain<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, mais moi\nce qui me bouleverse chez lui, c&rsquo;est que sa vision est fond\u00e9e sur une\nexp\u00e9rience \u00ab&nbsp;limite&nbsp;\u00bb de l&rsquo;histoire, celle de la n\u00e9gation compl\u00e8te de\nl&rsquo;existence d&rsquo;\u00eatres humains. &nbsp;Quand il parle d&rsquo;opacit\u00e9, c&rsquo;est pour\nqualifier avant tout ce qui se passe sur une plantation esclavagiste. Sur une\nhabitation il est dit que le ma\u00eetre a droit de visibilit\u00e9 totale sur son\nesclave qui doit \u00eatre transparent \u00e0 son \u00ab&nbsp;propri\u00e9taire&nbsp;\u00bb. Face \u00e0 cela\nles esclaves ont invent\u00e9 des strat\u00e9gies d&rsquo;opacit\u00e9 tr\u00e8s fines (10), leur\npermettant de mettre en \u00e9chec la volont\u00e9 de transparence du ma\u00eetre. Quand par\nla suite il parle de droit \u00e0 l&rsquo;opacit\u00e9, il ne faut jamais oublier que l&rsquo;opacit\u00e9\nest d&rsquo;abord celle de l&rsquo;esclave avant qu&rsquo;elle ne s&rsquo;applique \u00e0 tout un chacun. De\nla m\u00eame mani\u00e8re, on ne doit pas oublier que le \u00ab&nbsp;Tout Monde&nbsp;\u00bb d\u00e9coule\navant tout de l\u2019imaginaire d&rsquo;un enfant qui a marronn\u00e9 (fuite de l&rsquo;esclave hors\nde la propri\u00e9t\u00e9 du ma\u00eetre), le personnage de Gani dans le roman <em>Mahagony<\/em>\n(1987). Cela ram\u00e8ne toujours \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience la plus limite qu&rsquo;une collectivit\u00e9\nd&rsquo;\u00eatres humains ait pu conna\u00eetre. La prise en compte de ce v\u00e9cu est\nessentielle. Il y a une figure en France qui me parait en ad\u00e9quation avec la\ntrajectoire de Glissant, c\u2019est celle de Victor Hugo. En France tout le monde\ncroit conna\u00eetre Victor Hugo, il est l&rsquo;\u00e9crivain national. Mais si vous plongez\ndans ses \u00e9crits, vous r\u00e9alisez que Victor Hugo est un inconnu. On ignore les\nramifications internes qui donnent force \u00e0 ses \u00e9crits. Il y a des \u00e9nonc\u00e9s dans <em>Les\nMis\u00e9rables<\/em> qui sont d\u00e9velopp\u00e9s dans le th\u00e9\u00e2tre, dans <em>L&rsquo;homme qui rit<\/em>,\netc.&nbsp; Vous voyez en fait, que vous avez \u00e0 faire \u00e0 un univers o\u00f9 tout se\ntient. Et c\u2019est cela une grande \u0153uvre, \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019une juxtaposition de\n\u00ab&nbsp;livres&nbsp;\u00bb plus ou moins r\u00e9ussis&nbsp;: celui qui cr\u00e9e une \u0153uvre cr\u00e9e\nun univers, et c\u2019est que Glissant a accompli.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces auteurs ont\ninvesti des genres diff\u00e9rents mais tous corr\u00e9l\u00e9s. Cela d\u00e9passe le cadre\nd&rsquo;expression d&rsquo;un \u00e9crivain s&rsquo;adonnant par exemple \u00e0 la fiction. Saint John Perse\npour rendre compte de ce ph\u00e9nom\u00e8ne avait eu recours \u00e0 un pl\u00e9onasme en parlant\nd\u2019\u00ab&nbsp;\u0153uvre \u0153uvr\u00e9e\u00a0\u00bb C&rsquo;est cela qui m&rsquo;apparait urgent et enthousiasmant\nde donner \u00e0 voir \u00e0 tous.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&#8211;<strong>Ce\nque vous venez de d\u00e9velopper est-il en relation avec la notion de vibration ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, il y a\nune puissance de l&rsquo;\u0153uvre, d&rsquo;abord comme on dit vulgairement vous \u00eates\n\u00ab&nbsp;scotch\u00e9&nbsp;\u00bb quand vous entrez dans la po\u00e9sie, les romans, le th\u00e9\u00e2tre\nde Victor Hugo, ensuite vous r\u00e9alisez que cette puissance c&rsquo;est ce qui fait que\nl&rsquo;\u0153uvre abolit le temps. Vous pouvez vous emparer de ces ouvrages comme s&rsquo;ils\nvenaient d&rsquo;\u00eatre \u00e9crits. Quand on aborde les \u00ab&nbsp;classiques&nbsp;\u00bb on est\ntoujours \u00e9tonn\u00e9 et on s\u2019\u00e9crie \u00ab&nbsp;je ne savais que Racine Corneille, Hugo,\nBalzac c&rsquo;\u00e9tait cela, \u00e7a vibre, c&rsquo;est lumineux&nbsp;\u00bb. Vous plongez, vous \u00eates\ntotalement boulevers\u00e9. Vous n&rsquo;\u00eates plus la m\u00eame personne quand vous sortez de <em>La\ncom\u00e9die humaine<\/em> (11) de Balzac, pour mentionner un autre g\u00e9nie pour qui\nj\u2019ai une admiration sans nom. Voil\u00e0 qui nous ram\u00e8ne au myst\u00e8re de la puissance\nde cr\u00e9ation artistique : elle r\u00e9siste au temps et elle modifie les \u00eatres\nhumains qui y sont confront\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>&#8211; La\nport\u00e9e de ces textes est r\u00e9volutionnaire, il n&rsquo;y a pas besoin d&rsquo;\u00eatre un notable\npour y p\u00e9n\u00e9trer.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je dirais\nm\u00eame le contraire, comme le dit l&rsquo;\u00c9vangile, ce sont les plus petits qui vont\nentrer dans le royaume. Quand vous \u00eates notable que vous avez une image fig\u00e9e\nde la culture, cette vision patrimoniale bien connue, vous vous tenez \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart\ndes autres&nbsp;: \u00ab&nbsp;je suis cultiv\u00e9, vous ne l&rsquo;\u00eates pas&nbsp;\u00bb.&nbsp;\nL&rsquo;\u0153uvre est capt\u00e9e par les \u00ab&nbsp;notables&nbsp;\u00bb dont vous parlez parce\nqu&rsquo;elle contient quelque chose de dangereux. Si aujourd&rsquo;hui tout le monde en\nFrance se met \u00e0 lire <em>Les Mis\u00e9rables<\/em>, il y a une r\u00e9volution. L&rsquo;\u0153uvre est\n\u00e0 la fois \u00e9nergie pour soi et pour le collectif. Des r\u00e9gimes se sont construits\nl\u00e0-dessus, par exemple sur la notion de l&rsquo;\u00e9crivain national. Depuis1848, il y a\neu des printemps des peuples qui se sont identifi\u00e9s \u00e0 leurs \u00e9crivains\nnationaux, tout le monde les connaissait par leurs vers, par exemple Mickiewicz\nen Pologne, ou Milosz, Victor Hugo : les peuples s&rsquo;identifiaient \u00e0 leurs \u00ab\ngrands \u00e9crivains \u00bb. Hugo, c&rsquo;\u00e9tait la France. On a toujours dit avec raison que\nla France est une nation litt\u00e9raire, c&rsquo;est vrai. Si elle cessait de l&rsquo;\u00eatre&#8230;\nil y aurait toutes les raison d\u2019\u00eatre inquiet. Quand il y avait cette\nconnaissance qui passait par l&rsquo;\u00e9ducation, apprendre \u00e0 conna\u00eetre, admirer Victor\nHugo c&rsquo;\u00e9tait prendre en compte toute une trajectoire historique, conna\u00eetre les\nLumi\u00e8res, les notions m\u00eames de r\u00e9volution, de peuple, de destin national et\n\u00eatre capable de les int\u00e9grer dans un tout. Je repense \u00e0 ces mots absolument\nincroyables de Malraux, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de Jean Moulin au Panth\u00e9on : \u00ab Entre ici\nJean Moulin avec ton terrible cort\u00e8ge \u00bb (12), \u00e0 l\u2019endroit de la R\u00e9sistance. Cette\nphrase- l\u00e0, je l&rsquo;ai toujours d\u00e9contextualis\u00e9e et je la situe dans le cadre\nd&rsquo;une somme gigantesque. Lire Hugo c&rsquo;est lire l&rsquo;histoire de France. Glissant\nparle lui pour un peuple qui n&rsquo;existe pas, pour un peuple qui ne se reconna\u00eet\npas en tant que peuple, et c&rsquo;est une tr\u00e8s grande souffrance pour lui. Lorsque\nHugo \u00e9crit, il a une fiert\u00e9 nationale int\u00e9grant toute une trajectoire\nhistorique \u00e0 laquelle il participe, et au terme de sa vie il est r\u00e9publicain au\nmoment m\u00eame o\u00f9 la R\u00e9publique s\u2019instaure durablement. Alors que lorsque Glissant\n\u00e9crit, il le fait pour un peuple qui est en d\u00e9port de lui-m\u00eame, qui ne se\nreconna\u00eet pas comme martiniquais. A l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 il \u00e9crit <em>Le Discours\nantillais<\/em>, il y a des campagnes \u00e9lectorales en Martinique, qui repr\u00e9sente\nle pays, g\u00e9ographiquement, au c\u0153ur de la France. Vous imaginez le degr\u00e9\nd&rsquo;ali\u00e9nation qu&rsquo;il faut accepter pour en arriver l\u00e0, pour vous identifier \u00e0\n\u00ab&nbsp;la m\u00e8re patrie&nbsp;\u00bb dont on vous dit qu\u2019elle vous a lib\u00e9r\u00e9. Glissant\n\u00e9tait ind\u00e9pendantiste, il termine <em>Le Discours antillais<\/em> en disant que\nl&rsquo;ind\u00e9pendance de la Martinique est une n\u00e9cessit\u00e9. Il a fait partie du Front\nantillais guyanais pour l&rsquo;autonomie dissous par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle et a \u00e9t\u00e9\nmis en r\u00e9sidence surveill\u00e9e. Il est dans la souffrance de cette\nnon-reconnaissance par soi-m\u00eame d&rsquo;un peuple pour lequel il \u00e9crit, pour lequel\nil d\u00e9veloppe son esth\u00e9tique, met \u00e0 nu sa sensibilit\u00e9, mais pour autant il n&rsquo;y a\npas de victimisation, il n&rsquo;y a jamais de lamentation. Mathieu B\u00e9luse,\npersonnage central intervient dans <em>Trait\u00e9 du Tout-monde <\/em>comme une sorte\nd&rsquo;\u00e9cho de l&rsquo;auteur, Il dit \u00ab&nbsp;Assez de lamento&nbsp;! \u00bb La lamentation ne\npeut \u00eatre un fondement d\u2019une grande \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>Quelques\nmots sur cette po\u00e9tique si singuli\u00e8re qui a vocation \u00e0 incarner le politique\ndans sa plus grande exigence<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quand on\npense au couplage po\u00e9tique\/politique, il est de fait tr\u00e8s dangereux,\nparticuli\u00e8rement au vingti\u00e8me si\u00e8cle, on a en arri\u00e8re fond la notion\nd&rsquo;engagement illustr\u00e9e par Sartre. Beaucoup de cr\u00e9ateurs ont cru l\u00e9gitime\nd&rsquo;inf\u00e9oder leur production litt\u00e9raire au combat politique. Ce n&rsquo;est en rien le\npropos de Glissant. Il a une trop grande id\u00e9e de la po\u00e9tique qui chez lui\nrecouvre la pens\u00e9e, la po\u00e9sie et une pr\u00e9sence au monde. Cette po\u00e9tique n&rsquo;est\njamais inf\u00e9od\u00e9e \u00e0 la politique qui va dans des recoins qui jamais n&rsquo;auraient pu\n\u00eatre parcourus, s&rsquo;il y avait eu inf\u00e9odation, par exemple au moment o\u00f9 il\ncon\u00e7oit comme individu la mobilisation anti- colonialiste, il \u00e9crit la po\u00e9sie\nla plus exigeante qui soit. Il \u00e9crit <em>Les Indes<\/em> (13) qui est un dialogue\navec <em>Vents<\/em> de Saint John Perse, une mani\u00e8re tr\u00e8s lyrique d&rsquo;exposer\nl&rsquo;aventure de ce qui fut \u00e0 la fois les Indes du Nouveau monde, l\u2019asservissement\nde millions d&rsquo;individus avec la traite et l&rsquo;esclavage. <em>Les Indes<\/em> (13)\nc&rsquo;est ce mouvement de l&rsquo;histoire qui se fait dans et par la colonisation. Au\nm\u00eame titre que <em>Cahier d&rsquo;un retour au pays natal<\/em>, ce po\u00e8me est \u00e9tranger \u00e0\nun militantisme \u00e9troit. \u00c0 la diff\u00e9rence d&rsquo;Eluard qui \u00e9crit une d\u00e9fense et\nillustration de la R\u00e9sistance, Ren\u00e9 Char, lui, \u00e9tant plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de\nGlissant. Le r\u00e9el qu&rsquo;explore \u00c9douard Glissant est trop multiple, trop subtil\npour que la po\u00e9sie en soit r\u00e9duite \u00e0 servir le politique. Cette po\u00e9tique-l\u00e0\ndonne la sensation d&rsquo;entrer dans une exploration de l&rsquo;histoire et de la\npr\u00e9sence humaine. C&rsquo;est plus avec les essais qu&rsquo;on peut mesurer chez lui une\narticulation avec un projet politique au sens tr\u00e8s large du terme.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>&#8211; La\npens\u00e9e de Glissant peut-elle entrer dans le cadre d&rsquo;une approche libertaire ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>-Il peut \u00eatre\nlu de mani\u00e8re libertaire. Mais en aucun cas cela en fait un penseur rattachable\n\u00e0 ce courant, m\u00eame si avec Patrick Chamoiseau, il appelle \u00e0 abattre tous les\nmurs qui nous oppriment. Je pense plut\u00f4t \u00e0 une pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire qui ne\nvise pas un grand soir, mais plut\u00f4t \u00e0 un renversement des sch\u00e8mes que chacun a\nen soi, donc \u00e0 une r\u00e9volution des imaginaires pour aborder notre part de\nmodernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>Y -a\n-t-il des croisements possibles avec la pens\u00e9e de Gilles Deleuze&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Concernant la\npens\u00e9e de Deleuze et Guattari, c&rsquo;est dans la notion de rhizome(14) que l&rsquo;on\npeut trouver un lien. Certains avancent que Glissant aurait lu <em>Mille\nPlateaux<\/em> (15) avant de mettre le rhizome en avant.&nbsp; Glissant avec les\ntextes pr\u00e9paratoires au <em>Discours antillais<\/em>, parle d\u00e9j\u00e0 de ce qui va\ndevenir chez lui le rhizome. Il reprend le terme illustr\u00e9 par les deux auteurs,\nmais quand il veut parler d&rsquo;un pass\u00e9 obsessionnel de la traite, il se saisit\nd&rsquo;une image aussi \u00e9tonnante que terrifiante, celle d&rsquo;une cha\u00eene de squelettes\nau fond de l&rsquo;oc\u00e9an. Pendant la traite interlope, un grand nombre d&rsquo;esclaves\n\u00e9taient jet\u00e9s dans la mer avec \u00ab&nbsp;leurs boulets verdis&nbsp;\u00bb. Il va se\nsaisir de cette image d\u00e9j\u00e0 en germe chez C\u00e9saire et dire que ces corps- l\u00e0 ont\n\u00e9mis des racines qui sont diverses, et l\u00e0 r\u00e9side chez lui le substrat du\nrhizome. C\u2019est dans ce mausol\u00e9e sous-marin que sont nos racines, elles ne\npeuvent \u00eatre des racines uniques, ce sont les rhizomes d\u2019une identit\u00e9\nrelationnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<strong>Lo\u00efc\nC\u00e9ry est directeur du CIEEG (Centre international d&rsquo;\u00e9tudes \u00c9douard Glissant) et\ndu p\u00f4le num\u00e9rique \u00e0 l&rsquo;Institut du Tout-Monde, Il dirige \u00e9galement \u00ab La nouvelle\nanabase \u00bb revue consacr\u00e9e aux \u00e9crits de Saint John Perse et \u00ab Les Cahiers du\nTout-Monde \u00bb. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>&nbsp;Notes<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;(1)\nEdouard Glissant&nbsp; 1928\/ 2011<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Site <strong>officiel\n&#8211; <\/strong><a href=\"http:\/\/edouardglissant.fr\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>http:\/\/edouardglissant.fr\/<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; <a href=\"https:\/\/editionsitm.com\/cahiers\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong><em>Les\ncahiers du Tout- Monde<\/em><\/strong><\/a> n\u00b01 Juillet 2021- \u00ab&nbsp;Pr\u00e9sences\nd&rsquo;Edouard Glissant&nbsp;\u00bb&nbsp; revue du CIEEG de l&rsquo;institut du Tout Monde<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Sur France\nculture l&rsquo;\u00e9mission de Rachel Khan <a href=\"https:\/\/www.franceculture.fr\/emissions\/avoir-raison-avec\/avoir-raison-avec-edouard-glissant\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>\u00ab&nbsp;Avoir raison avec Edouard\nGlissant&nbsp;\u00bb<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;L&rsquo;homme&nbsp;\u00bb\navec Sylvie Glissant 19\/07\/ 2021<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;\n\u00ab&nbsp;Interroger la cr\u00e9olisation&nbsp;\u00bb avec Sam Coombes 20\/07<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Le\nTout Monde&nbsp;\u00bb avec Lo\u00efc C\u00e9ry 21\/07<\/p>\n\n\n\n<p>-\u00ab&nbsp;La\npo\u00e9sie de Glissant&nbsp;\u00bb avec Jean Paul Madou 22\/07<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;\n\u00ab&nbsp;L&rsquo;h\u00e9ritage&nbsp;\u00bb avec Mathieu Glissant, son fils&nbsp; 23\/07<\/p>\n\n\n\n<p>(2) <a href=\"https:\/\/editionsitm.com\/rassemblerlesmemoires\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>Lo\u00efc\nC\u00e9ry <em>\u00c9douard Glissant, une travers\u00e9e de l&rsquo;esclavage<\/em><\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Tome 1\nRassembler les m\u00e9moires &#8211; Tome 2 Renverser les gouffres. (\u00c9ditions de\nl\u2019Institut du Tout-Monde, 2020)<\/p>\n\n\n\n<p>(3) <em>Le Discours\nantillais<\/em>&#8211; Seuil, 1991, Gallimard 1997 &#8211; Folio Essais<\/p>\n\n\n\n<p>(4) <em>Malemort<\/em>\nvoir les romans d&rsquo;\u00c9douard Glissant-<a href=\"http:\/\/www.edouardglissant.fr\/romans.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">edouardglissant.fr\/romans.html<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>(5)\nCr\u00e9olisation<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Edouard\nGlissant la cr\u00e9olisation ne concerne pas uniquement les populations cr\u00e9oles\nd\u2019Outre-mer, ni le simple m\u00e9tissage d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est un concept qui se\nrapporte au devenir des cultures du monde. Pour lui il y a cr\u00e9olisation, quand\nle m\u00e9lange des cultures cr\u00e9e quelque chose de nouveau, qui n\u2019appartient \u00e0\naucune des cultures qui la compose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Jean -Luc\nM\u00e9lenchon et la cr\u00e9olisation<\/p>\n\n\n\n<p>21Septembre\n2020 discours sur la r\u00e9publique<\/p>\n\n\n\n<p>25\/O9\/2020\ntribune Nouvel Observateur<\/p>\n\n\n\n<p>04\/092021qu&rsquo;est-ce\nque la cr\u00e9olisation .www.linsoumission.fr<\/p>\n\n\n\n<p>(6) Interrog\u00e9\npar Laure Adler, Glissant parle de la pens\u00e9e du tremblement, lors de la\npublication d&rsquo;<em>Une nouvelle r\u00e9gion du monde<\/em>(<em>Tropismes<\/em>,\nFrance O, 2007<\/p>\n\n\n\n<p>La pens\u00e9e du\ntremblement \u00e9clate partout, avec les musiques et les formes sugg\u00e9r\u00e9es par les\npeuples. Elle nous pr\u00e9serve des pens\u00e9es de syst\u00e8me et des syst\u00e8mes de pens\u00e9e.\nElle ne suppose pas la peur ou l\u2019irr\u00e9solu, elle s\u2019\u00e9tend infiniment comme un\noiseau innum\u00e9rable, les ailes sem\u00e9es du sel noir de la terre. Elle nous unit\ndans l\u2019absolue diversit\u00e9, en un tourbillon de rencontre. Elle est l\u2019Utopie qui\njamais ne se fixe et qui ouvre demain : comme un soleil ou un fruit partag\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;(7)\nQu&rsquo;est-ce que la pens\u00e9e postcoloniale? Colloque international universit\u00e9 des\nAntilles 2015. www.fabula.org<\/p>\n\n\n\n<p>(8) <em>Rac\u00e9e<\/em>\nde Rachel Khan \u00e9ditions de l&rsquo;Observatoire. Mars 2021- <a href=\"http:\/\/tout-monde.com\/grandsentretiens.html\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><strong>Grand\nentretien avec Lo\u00efc C\u00e9ry<\/strong><\/a><strong> <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>(9.) La\npens\u00e9e&nbsp;<em>woke<\/em>&nbsp;est une \u00e9manation de certains campus am\u00e9ricains\nradicalis\u00e9s dans une approche tr\u00e8s id\u00e9ologique de la d\u00e9fense des minorit\u00e9s, et\n\u00e0 la faveur de laquelle tout un corpus s&rsquo;est auto-l\u00e9gitim\u00e9 d&rsquo;abord aux\n\u00c9tats-Unis avant de s&rsquo;exporter maintenant, pr\u00e9tendument comme seule voie\nprogressiste de l&rsquo;antiracisme et de la lutte contre les discriminations. Le\nterme de&nbsp;<em>woke<\/em>&nbsp;provient de l&rsquo;anglais&nbsp;<em>awake<\/em>, qui en\nl&rsquo;occurrence d\u00e9signe le fait d&rsquo;\u00eatre constamment&nbsp;<em>\u00e9veill\u00e9<\/em>&nbsp;aux\nprobl\u00e8mes de discriminations. Ce courant draine&nbsp;en lui-m\u00eame tout un\nensemble, dans lequel on retrouve la&nbsp;<em>cancel culture<\/em>, un f\u00e9minisme\nradicalis\u00e9, la pens\u00e9e d\u00e9coloniale. Il est selon Lo\u00efc Cery l&rsquo;expression et la\ncons\u00e9quence d&rsquo;une exacerbation des probl\u00e9matiques identitaires (ou plus\nexactement des pathologies identitaires), de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;\u00e0\nl&rsquo;extr\u00eame-droite le populisme peut l&rsquo;\u00eatre, quand il est conduit par des\ncrypto-fascistes&nbsp;comme \u00c9ric Zemmour. C&rsquo;est en somme l&rsquo;autre face d&rsquo;un m\u00eame\nmalaise et d&rsquo;une m\u00eame d\u00e9rive, celle de l&rsquo;enfermement n\u00e9vrotique dans ce que\nGlissant nommait l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;identit\u00e9 atavique. Ce courant a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement\nbien d\u00e9nonc\u00e9 par Rachel Khan dans son essai&nbsp;<em>Rac\u00e9e.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>(10) Les\nstrat\u00e9gies de l&rsquo;\u00ab opacit\u00e9 \u00bb sont multiples, ainsi le caract\u00e8re cod\u00e9 d&rsquo;une part\ndu cr\u00e9ole inaccessible aux colons. D&rsquo;autres strat\u00e9gies&nbsp; proches des\npratiques des Indiens Cara\u00efbes, usages que les d\u00e9port\u00e9s africains ont trouv\u00e9 en\narrivant sur les plantations en fr\u00e9quentant les derniers Indiens qui\ndemeuraient dans l&rsquo;\u00eele ; ainsi, la&nbsp;conque de lambis. Ce coquillage servait\nde moyen&nbsp;de communication et de ralliement pour annoncer la vie, la mort,\nles mariages, la r\u00e9colte de l\u2019igname, le retour de la p\u00eache, les r\u00e9voltes et\nautres rassemblements populaires. Glissant en fait \u00e9tat dans&nbsp;<em>Le\nDiscours antillais<\/em>, en parlant des \u00ab n\u00e9vroses d&rsquo;arr\u00eat \u00bb&nbsp; il a vu dans\nson enfance des traces de cette pratique. La personne concern\u00e9e&nbsp; se&nbsp;<em>fige&nbsp;<\/em>litt\u00e9ralement\nsur place, ne bougeant plus et ne parlant plus : une mani\u00e8re de r\u00e9sister\nfrontalement au regard du ma\u00eetre, en une sorte de pr\u00e9figuration spectaculaire\nde la gr\u00e8ve. ( voir Le tome 2 \u00ab\u00a0Edouard Glissant une travers\u00e9e de\nl&rsquo;esclavage,\u00a0\u00bb ouvrage de Lo\u00efc C\u00e9ry.<\/p>\n\n\n\n<p>(11) <em>La\nCom\u00e9die humaine<\/em> d&rsquo;Honor\u00e9 de Balzac (1799\/1850) plus de 9O ouvrages tous\ngenres confondus.<\/p>\n\n\n\n<p>(12). Le\n19\/12\/1964 Discours du ministre de la culture Andr\u00e9 Malraux pour l&rsquo;entr\u00e9e des cendres\nde jean Moulin au Panth\u00e9on&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Comme Leclerc entra\naux Invalides, avec son cort\u00e8ge d\u2019exaltation dans le soleil d\u2019Afrique, entre\nici, Jean Moulin, avec ton terrible cort\u00e8ge. Avec ceux qui sont morts dans les\ncaves sans avoir parl\u00e9, comme toi; et m\u00eame, ce qui est peut-\u00eatre plus atroce,\nen ayant parl\u00e9; avec tous les ray\u00e9s et tous les tondus des camps de\nconcentration, avec le dernier corps tr\u00e9buchant des affreuses files de Nuit et\nBrouillard, enfin tomb\u00e9 sous les crosses; avec les huit mille Fran\u00e7aises qui ne\nsont pas revenues des bagnes, avec la derni\u00e8re femme morte \u00e0 Ravensbr\u00fcck pour\navoir donn\u00e9 asile \u00e0 l\u2019un des n\u00f4tres. Entre, avec le peuple n\u00e9 de l\u2019ombre et\ndisparu avec elle \u2014 nos fr\u00e8res dans l\u2019ordre de la Nuit\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>(13) <em>Les\nIndes<\/em>&#8211; 1956, Seuil&nbsp;; 1985 \u00c9ditions Points\/essais<\/p>\n\n\n\n<p>(14) Le Rhizome\nchez Glissant qualifie sa conception d&rsquo;une l&rsquo;identit\u00e9 plurielle qui s&rsquo;oppose \u00e0\nl&rsquo;<em>identit\u00e9 racine unique<\/em>. Par opposition au mod\u00e8le des cultures\nataviques, la figure du rhizome place l&rsquo;identit\u00e9 en capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laboration de\ncultures composites, par la mise en r\u00e9seau des apports ext\u00e9rieurs, l\u00e0 o\u00f9 la\nracine unique annihile.<\/p>\n\n\n\n<p>(15) <em>Mille\nplateaux- capitalisme et schizophr\u00e9nie<\/em> de Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari-\n\u00e9ditions de Minuit 1980.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est toujours possible de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qui vous r\u00e9jouit l&rsquo;\u00e2me, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la beaut\u00e9, de l&rsquo;ouverture \u00e0 l&rsquo;autre, de la connaissance de soi, unique et multiple. 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