{"id":10951,"date":"2019-06-05T17:37:05","date_gmt":"2019-06-05T15:37:05","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10951"},"modified":"2019-10-09T15:03:44","modified_gmt":"2019-10-09T13:03:44","slug":"des-outils-pour-construire-lhumanite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2019\/06\/des-outils-pour-construire-lhumanite\/","title":{"rendered":"Des outils pour construire l&rsquo;humanit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Au tribunal de son p\u00e8re, le fils, Frank Kafka ne peut \u00eatre que coupable, \u00e9cras\u00e9, an\u00e9anti. Le drame, voire la trag\u00e9die, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de notre soci\u00e9t\u00e9, est que ce tribunal en chair et en os n&rsquo;existe pas ou du moins qu&rsquo;il est suffisamment impalpable, invisible pour que ses verdicts, ses condamnations des classes populaires, des d\u00e9viants, des marginaux apparaissent comme allant de soi, comme un fait de nature. L&rsquo;ordre social assum\u00e9 par les princes qui nous gouvernent serait ni plus ni moins que l&rsquo;aboutissement de la transcendance divine. Cet \u00e9norme et accablant mensonge prof\u00e9r\u00e9 par ceux, qui depuis la nuit des temps, ont le pouvoir de dire et de repr\u00e9senter est devenu notre r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Est-il possible de r\u00e9sister ? oui s\u00fbrement. Ce combat, \u00e0 priori minoritaire, a- t- il \u00a0la moindre chance de trouver une issue heureuse ? Oui, \u00e0 condition de construire un puissant contrepouvoir susceptible de nommer et repr\u00e9senter autrement. Pour ce faire, il faut d\u00e9j\u00e0 admettre que les syst\u00e8mes de domination et d&rsquo;exclusion que subissent la grande majorit\u00e9 d&rsquo;entre nous, sont construits au fil de notre histoire et qu&rsquo;en cons\u00e9quence, en fonction des rapports de force que nous cr\u00e9ons, ils peuvent \u00eatre d\u00e9construits pour laisser place \u00e0 des relations, des institutions plus proches de nos aspirations et de notre \u00e9thique. La soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est en rien d\u00e9termin\u00e9e par une puissance venue d&rsquo;en haut, elle est immanente \u00e0 elle- m\u00eame. C&rsquo;est notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Ce travail qui requiert intelligence, patience, ouverture \u00e0 l&rsquo;autre, r\u00e9sistance, \u00e9thique et p\u00e9dagogie est celui de la pens\u00e9e critique. Il est celui que Didier Eribon, fr\u00e8re de pens\u00e9e de Michel Foucault, de Pierre Bourdieu et de Sartre, m\u00e8ne de livre en livre, au rythme de ses engagements. Nous mettre face \u00e0 notre libert\u00e9 est une entreprise redoutable. Mais l&rsquo;homme qui m\u00e8ne ce combat, outre son intelligence et sa curiosit\u00e9 intellectuelle dispose de deux atouts paradoxaux. Il est fils de prol\u00e9taire et gay. C&rsquo;est \u00e0 dire qu&rsquo;il est l&rsquo;objet de deux condamnations lourdes, de deux exclusions. Ainsi sa connaissance du probl\u00e8me est autant sensible, charnelle qu&rsquo;intellectuelle, \u00e0 la mesure des blessures et des angoisses inflig\u00e9es. Didier Eribon est ainsi doublement ancr\u00e9. Les tenants de la pens\u00e9e pure semblent ignorer que notre histoire est aussi celle de nos affects, de nos souffrances. Ainsi ils entretiennent le mythe d&rsquo;une caste de \u00ab\u00a0sachants\u00a0\u00bb que leur comp\u00e9tence voue \u00e0 exercer un monopole de r\u00e9flexion. A l&rsquo;inverse Didier Eribon nous sugg\u00e8re que c&rsquo;est que ce sont autant nos emp\u00eachements que nos d\u00e9sirs qui contribuent \u00e0 nous faire avancer. La division actuelle du travail qui conf\u00e8re aux seuls intellectuels l&rsquo;oeuvre de la pens\u00e9e est r\u00e9actionnaire. Elle s&rsquo;appuie tant sur un m\u00e9pris de ceux d&rsquo;en bas que sur une d\u00e9testation de toute forme de d\u00e9viance, ainsi les gays, les transgenres, ainsi les f\u00e9ministes qui attaqueraient dangereusement la supr\u00e9matie masculine en prenant le risque de d\u00e9viriliser notre soci\u00e9t\u00e9. Vivre l&rsquo;exp\u00e9rience humaine, dans la m\u00eal\u00e9e et non en surplomb, donne \u00e0 la pens\u00e9e une force, une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 \u00e0 la mesure de l&rsquo;acceptation de nos fragilit\u00e9s. Et c&rsquo;est bien ici que commence la subversion.<\/p>\n<p>Nous sommes libres, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment libres, perspective scandaleuse occult\u00e9e si\u00e8cle apr\u00e8s si\u00e8cle, s\u00fbrement \u00a0par nos ennemis parmi lesquels il faut compter ceux de l&rsquo;ext\u00e9rieur, mais h\u00e9las aussi ceux de l&rsquo;int\u00e9rieur. Et c&rsquo;est l\u00e0 que tout se complique. Didier Eribon dans \u00ab\u00a0Retour \u00e0 Reims\u00a0\u00bb met \u00e0 nu les m\u00e9canismes qui font qu&rsquo;un fils de prol\u00e9taire est vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exclusion, pire s&rsquo;il a en plus l&rsquo;audace d&rsquo;\u00eatre\u00a0 gay. Terrible m\u00e9prise, pour sa m\u00e8re, comme pour son fr\u00e8re. Celui qui d\u00e9nonce le m\u00e9pris est celui qui les livre tous nus \u00e0 la vindicte g\u00e9n\u00e9rale. Ce ne sont pas ceux qui g\u00e9n\u00e8rent le m\u00e9pris qui sont coupables mais celui qui les d\u00e9nonce. Pire. On retrouve cette m\u00e9canique infernale dans tous les secteurs de la soci\u00e9t\u00e9. Il en est ainsi des femmes qui croient ne pas avoir d&rsquo;autre choix que de consentir \u00e0 leur propre d\u00e9pendance. Ceux qui ont le pouvoir de dire font la loi. \u00a0\u00bb Tu es un voleur\u00a0\u00bb dit-on \u00e0 Jean Genet, \u00ab\u00a0tu es une b\u00e2tarde\u00a0\u00bb dit-on \u00e0 Violette Leduc. Quels choix ont-ils sinon d&rsquo;assumer le verdict social ? Il faut beaucoup d&rsquo;intelligence, de r\u00e9volte et sans doute aussi de la chance et de solidarit\u00e9 pour transgresser, pour d\u00e9faire ses chaines. D&rsquo;autant que dans une soci\u00e9t\u00e9 ultra lib\u00e9rale les diff\u00e9rents combats sont mis en concurrence et que la honte qui r\u00e9git le sort des exclus les emp\u00eache de s&rsquo;unir.<\/p>\n<p>Sur le fond il est clair que le combat des LGTB, comme celui des femmes, aussi sp\u00e9cifiques qu&rsquo;ils soient, ont beaucoup apport\u00e9 \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. Ainsi\u00a0\u00bb le mariage pour tous\u00a0\u00bb pourrait bien ouvrir la voie \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9barrass\u00e9e de son Oedipe comme Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari l&rsquo;appelaient de leur voeux. Didier Eribon met en avant une donn\u00e9e fondamentale de notre existence : notre pluralit\u00e9, notre multiplicit\u00e9.<\/p>\n<p>Nous sommes faits de nos rencontres, de nos histoires, accidents, d\u00e9sirs, rejets, ambig\u00fcit\u00e9s, chutes, \u00e9blouissements.<\/p>\n<p>Que nous soyons plusieurs sous la m\u00eame peau est un facteur de richesse donc aussi de complexit\u00e9. Un individu est r\u00e9gi par plusieurs tempo, alors une soci\u00e9t\u00e9?<\/p>\n<p>Pierre Bourdieu pr\u00e9conisait la mise en place d&rsquo;\u00e9tats g\u00e9n\u00e9reux de tous les combats. Ils auraient s\u00fbrement leur n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 condition que la volont\u00e9 politique trouve la cl\u00e9 permettant d&rsquo;associer le tempo des diff\u00e9rents combats sans en \u00e9craser aucun. La question est bien actuelle.<\/p>\n<p>C&rsquo;est bien parce qu&rsquo;il est multiple que Didier Eribon nous incite \u00e0 nous ouvrir \u00e0 toutes les sources d&rsquo;enrichissement. Quand un philosophe prend le risque de plonger dans la glaise humaine, il incite tous ceux qui ont \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 s&rsquo;autoriser \u00e0 penser.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de litt\u00e9rature, de politique, de sexualit\u00e9, de vie quotidienne, d&rsquo;exploitation, tout terrain d&rsquo;exp\u00e9rience de notre libert\u00e9, comme de nos emp\u00eachements a vocation \u00e0 nous apprendre \u00e0 devenir une personne \u00a0humaine reli\u00e9e \u00e0 d&rsquo;autres personnes humaines.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Principes d&rsquo;une pens\u00e9e critique \u00a0\u00bb est un grand livre susceptible, pour ceux qui le souhaitent, de les aider \u00e0 forger de nouveaux questionnements. Le travail reste \u00e0 faire, plus nous avancerons plus nous aurons conscience qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais fini.<\/p>\n<p>Mouvement. Joie et lucidit\u00e9.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Bernheim<\/p>\n<p><b>\u00a0Principes d&rsquo;une pens\u00e9e critique <\/b><\/p>\n<p><b>de Didier Eribon <\/b><\/p>\n<p><b>\u00e9ditions Fayard collection Pluriel<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au tribunal de son p\u00e8re, le fils, Frank Kafka ne peut \u00eatre que coupable, \u00e9cras\u00e9, an\u00e9anti. 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