{"id":10832,"date":"2019-03-12T16:05:18","date_gmt":"2019-03-12T15:05:18","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10832"},"modified":"2019-05-25T00:01:18","modified_gmt":"2019-05-24T22:01:18","slug":"10832","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2019\/03\/10832\/","title":{"rendered":"Ludivine Bantigny &#8211; l&rsquo;oeuvre du temps"},"content":{"rendered":"<p>A quoi reconnait-on un historien ou une historienne ? Je n&rsquo;en avais pas la moindre id\u00e9e avant d&rsquo;ouvrir le dernier livre de Ludivine Bantigny, \u00ab\u00a0l&rsquo;oeuvre du temps\u00a0\u00bb. Apr\u00e8s lecture je pourrais dire qu&rsquo;une historienne est quelqu&rsquo;un qui a l&rsquo;audace de tracer des chemins o\u00f9 vous\u00a0 avez la possibilit\u00e9 de vous perdre, je veux dire de vous laisser aller au plaisir de l&rsquo;inattendu. Et chose curieuse votre corps est pr\u00e9sent pendant que vous vous grattez l&rsquo;occiput. Pourquoi une historienne qui sait que\u00a0 les faits ont souvent vocation \u00e0 dissimuler\u00a0 les m\u00e9faits des puissants de ce monde, a-t-elle le divin pouvoir d&rsquo;oublier, de temps \u00e0 autre, son savoir pour laisser ouverte la porte de l&rsquo;imaginaire ? C&rsquo;est une vraie question et chacun r\u00e9pondra \u00e0 sa fa\u00e7on.<\/p>\n<p>Embarqu\u00e9 sur l&rsquo;un de ces chemins je d\u00e9vore par ailleurs \u00a0\u00bb Dans l&rsquo;ombre du brasier\u00a0\u00bb d&rsquo;Herv\u00e9 le Corre, roman aussi magnifique que cr\u00e9pusculaire consacr\u00e9 \u00e0 la Commune de Paris ou plut\u00f4t aux communards. J&rsquo;habite Boulogne Billancourt, \u00e0 300 m\u00e8tres de la rue Thiers. La honte. Comment peut-on, comment ose-t-on donner \u00e0 une rue le nom d&rsquo;un ex\u00e9cuteur en s\u00e9rie, d&rsquo;un boucher ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse est banale. Thiers, serviteur des poss\u00e9dants, devait \u00e9liminer une racaille populaire assez peu \u00e9duqu\u00e9e pour remettre en cause l&rsquo;ordre \u00e9tabli. A chaque page ou presque de ce livre le d\u00e9sastre final est annonc\u00e9. Le peuple va payer tr\u00e8s cher son arrogance libertaire. \u00ab\u00a0Dans l&rsquo;ombre du brasier\u00a0\u00bb est une st\u00e8le \u00e9lev\u00e9e \u00e0 la gloire d&rsquo;une incroyable g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 humaine, celle des vaincus, femmes, hommes pour qui la dignit\u00e9 n&rsquo;est pas un habit de c\u00e9r\u00e9monie mais un mode d&rsquo;existence solidaire. Ludivine Bantigny cite Walter Benjamin. Nous comprenons que celui qui \u00e9crit n&rsquo;a qu&rsquo;un devoir, celui de rendre justice \u00e0 ceux que la l\u00e2chet\u00e9 des uns, comme la cupidit\u00e9 des autres, \u00e9crasent de tout leur poids.<\/p>\n<p>Si les vainqueurs peuvent impun\u00e9ment pi\u00e9tiner leurs victimes, c&rsquo;est qu&rsquo; ils \u00e9crivent ou plut\u00f4t font \u00e9crire une histoire \u00e0 leur botte. Et c&rsquo;est bien cette \u00e9criture qui construit des prisons, que le scribe aux ordres va transformer en v\u00e9rit\u00e9s d&rsquo;\u00e9vidence . C&rsquo;est ainsi que le purulent devient le raisonnable . Georges Monbiot \u00e9crit: \u00ab\u00a0Ceux qui racontent les histoires dirigent le monde\u00a0\u00bb Il ne faut pas s&rsquo;y tromper dans nos pays dits lib\u00e9raux les mots assassinent plus d\u00e9finitivement que les kalachnikovs. Comment ne pas \u00eatre en \u00e9tat d&rsquo;insurrection permanente, comment ne pas p\u00e9rir \u00e9touff\u00e9 par la col\u00e8re et l&rsquo;injustice. Ludivine Bantigny pour qui l&rsquo;histoire n&rsquo;est pas l&rsquo;apanage exclusif des historiens r\u00e9pond en c\u00e9dant la parole \u00e0 un superbe romancier, Eric Vuillard \u00a0\u00bb Ainsi la s\u00e9dition. Elle surgit dans le monde et le renverse, puis sa vigueur faiblit, on la croit perdue .Mais elle rena\u00eet un jour. Son histoire est irr\u00e9guli\u00e8re, capricante, souterraine et heurt\u00e9e. Car il faut bien vivre, il faut bien mener sa barque, on ne peut s&rsquo;insurger toujours; on a besoin d&rsquo;un peu de paix pour faire des enfants, travailler, s&rsquo;aimer et vivre ( 14 Juillet Actes Sud).<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Choisir un \u00e9nonc\u00e9, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 choisir son camp\u00a0\u00bb Comme le temps l&rsquo;apprend \u00e0 l&rsquo;historien Howard Zinn, l&rsquo;histoire est parti pris mais jamais renoncement \u00e0\u00a0 \u00ab\u00a0questionner les \u00e9vidences, briser l&rsquo;\u00e9corce dure qui en fait \u00e7a va de soi\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le m\u00eame Howard Zinn, qui ne manque pas d&rsquo;humour d\u00e9crit ainsi une situation d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. \u00ab\u00a0Tant que les lapins n&rsquo;auront pas d&rsquo;historiens l&rsquo;histoire sera \u00e9crite par les chasseurs\u00a0\u00bb Physiquement Ludivine Bantigny ne ressemble en rien \u00a0\u00e0 un lapin &#8230; mais &#8230;<img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-full wp-image-10833\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/bantigny1-150x150.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/p>\n<p>L&rsquo;histoire qui est la sienne devient aussi la notre , parce qu&rsquo;elle se donne la libert\u00e9 d&rsquo;\u00eatre pr\u00e9sente \u00e0 toute les rencontres comme si le temps de l&rsquo;histoire n&rsquo;\u00e9tait pas celui des arpenteurs, mais plut\u00f4t un m\u00e9lange savoureux, concoct\u00e9 par nos chimies, nos diff\u00e9rences, nos \u00e9motions. L&rsquo;histoire est une br\u00fblure d&rsquo;amour et de souffrance, si nous avons l&rsquo;audace de ne pas nous trahir. Pour tenter d&rsquo;imaginer nos vies, d&rsquo;\u00e9crire nos histoires, il est essentiel d&rsquo;apprendre \u00e0 d\u00e9cloisonner nos connaissances \u00e0 les partager. L&rsquo;association \u00a0\u00bb Savoirs en action( 1) s&rsquo;est donn\u00e9 cet objectif\u00a0\u00bb\u00a0 Nous partons du constat que chacune, chacun d&rsquo;entre nous poss\u00e8de des savoir -faire, des formations, des connaissances n\u00e9es de m\u00e9tiers, d&rsquo;exp\u00e9riences et de luttes. Pour accroitre notre compr\u00e9hension du monde, il s&rsquo;agit de les mutualiser et d&rsquo;en faire un bien commun.\u00a0\u00bb Plus loin Ludivine, contre les passions tristes dont la domination masculine, affirme \u00ab\u00a0Ce monde m\u00e9rite qu&rsquo;on s&rsquo;y engage, ce qui n&#8217;emp\u00eache pas de bien faire son m\u00e9tier\u00a0\u00bb A l&rsquo;inverse de cette assertion pudique il me semble que l&rsquo;historienne ne peut bien faire son m\u00e9tier que si elle est engag\u00e9e.<img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-medium wp-image-10891\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/49730748_578263592601244_5115672925642424320_n-175x300.jpg\" alt=\"\" width=\"175\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/49730748_578263592601244_5115672925642424320_n-175x300.jpg 175w, http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/49730748_578263592601244_5115672925642424320_n.jpg 559w\" sizes=\"(max-width: 175px) 100vw, 175px\" \/><\/p>\n<p>&#8230;. Juste avant de mettre cet article en ligne sur le blog de Mardi \u00e7a fait d\u00e9sordre, je refais connaissance\u00a0 avec un article \u00e9crit par la psychanalyste Gis\u00e8le Bastrenta\u00a0 \u00e0 propos du temps et des adolescents toxicomanes. L\u00a0\u00bb institution publique ne se donne plus le temps de les \u00e9couter, les \u00e9quipes m\u00e9dicales n&rsquo;ont plus\u00a0 le temps de se r\u00e9unir , de se concerter. le constat est s\u00e9v\u00e8re : \u00a0\u00bb on nous a vol\u00e9 le temps\u00a0\u00bb. L&rsquo;ouvrage de Ludivine Bantigny est un livre de r\u00e9sistance, une d\u00e9ambulation sans posture sur le chemin du temps retrouv\u00e9.<\/p>\n<p>Infiniment merci.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois\u00a0 Bernheim<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny <\/strong><\/p>\n<p><strong>l&rsquo;oeuvre du temps <\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00e9ditions de la Sorbonne<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>(1) \u00a0Voir \u00a0l&rsquo;appel Savoirs en action sur le blog de Florence Braud &#8211; Club M\u00e9diapart<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A quoi reconnait-on un historien ou une historienne ? Je n&rsquo;en avais pas la moindre id\u00e9e avant d&rsquo;ouvrir le dernier livre de Ludivine Bantigny, \u00ab\u00a0l&rsquo;oeuvre du temps\u00a0\u00bb. 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