{"id":10776,"date":"2018-12-15T20:38:23","date_gmt":"2018-12-15T19:38:23","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10776"},"modified":"2019-05-25T00:02:25","modified_gmt":"2019-05-24T22:02:25","slug":"nina-bouraoui-larme-de-la-douceur","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2018\/12\/nina-bouraoui-larme-de-la-douceur\/","title":{"rendered":"Nina Bouraoui L&rsquo;arme de la douceur"},"content":{"rendered":"<p>Ni la marche, ni la respiration, ni l&rsquo;\u00e9tat civil ne disent que nous sommes vraiment des humains. Notre humanit\u00e9 n&rsquo;est pas donn\u00e9e, elle est face aux habitudes, renoncements, mensonges, une conqu\u00eate de chaque seconde encore plus contre soi -m\u00eame que contre les autres. La violence commence, l\u00e0 o\u00f9 personne ne juge utile de prendre la parole de s&rsquo;adresser \u00e0 l&rsquo;autre. L&rsquo;extr\u00eame violence est n\u00e9gation de l&rsquo;autre, de sa capacit\u00e9 \u00e0 penser, r\u00eaver comme \u00e0 \u00eatre bless\u00e9. Refuser de donner \u00e0 l&rsquo;autre des moyens d&rsquo;existence d\u00e9cents est une honte, le nier en tant que personne apte \u00e0 imaginer est simplement indigne. Le m\u00e9pris tue plus s\u00fbrement, plus lentement\u00a0 que les armes \u00e0 feu, il est refus de reconnaitre la personne, refus de l&rsquo;\u00e9change, d&rsquo;une vraie conversation, refus de l&rsquo;intelligence, de la sensibilit\u00e9, refus de l&rsquo;humanit\u00e9 v\u00e9cue comme solidarit\u00e9, porosit\u00e9 entre les \u00eatres, refus de ce qui nourrit l&rsquo;esprit, l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve et lui permet de partager.<\/p>\n<p>Si la culture existe, si l&rsquo;art, la litt\u00e9rature existent c&rsquo;est autant pour que nous tombions ensemble que pour se relever ensemble, en beaut\u00e9, en toute lucidit\u00e9. Ainsi nous pouvons douter, imaginer prendre conscience que nous ne sommes pas vraiment seuls et que demain reste \u00e0 inventer ensemble.<\/p>\n<p>Partager ce qui nous fait grandir, semblables aux plantes que l&rsquo;on cultive avec amour, est la raison d&rsquo;\u00eatre des artistes, des \u00e9crivains. Ainsi Nina Bouraoui invit\u00e9e d&rsquo;Augustin Trapenard\u00a0\u00a0 dans Boomerang sur France Inter le Jeudi 13 D\u00e9cembre.<\/p>\n<p>Augustin Trapenart le sait et il le dit fort bien\u00a0\u00bb la parole de l&rsquo;artiste est plus forte que celle de l&rsquo;expert, du journaliste, du politique parce qu&rsquo;elle tremble, parce qu&rsquo;elle est h\u00e9sitante, tr\u00e9buchante, anarchique, parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas s\u00fbre\u00a0 d&rsquo;elle- m\u00eame, toujours sur le point de vriller, vaciller, qu&rsquo;elle pr\u00e9f\u00e8re le point d&rsquo;interrogation souvent au point final&#8230;.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>FB<\/p>\n<p><strong>De quoi voulez vous parler?\u00a0 <\/strong><em>extraits<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Nina Bouraoui<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je veux parler des \u00e9v\u00e8nements qui brutalisent la France. Je veux parler de la violence qui est le sympt\u00f4me d&rsquo;une maladie. C&rsquo;est la fi\u00e8vre du corps la violence.<\/p>\n<p>Je veux parler de cette crise que je compare \u00e0 une crise amoureuse, mais du silence qui attise cette crise. Je veux parler de cet axe permanent du haut vers le bas, des villes vers la campagne, des dirigeants vers les dirig\u00e9s. Je veux parler de la mis\u00e8re \u00e9conomique qui entraine une mis\u00e8re amoureuse, de cette contagion. Je veux raconter mes d\u00e9placements avec mon livre au coeur de cette France qui souffre. Je veux dire comment l&rsquo;amour a circul\u00e9, alors que j&rsquo;\u00e9voquais l&rsquo;homosexualit\u00e9, la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie. Je veux parler de ma seule arme, la douceur, je veux dire pourquoi il est si important d&rsquo;aller vers les autres, de raconter, de transmettre, que la politique peut aussi passer par la litt\u00e9rature, la po\u00e9sie. Je veux dire comment et pourquoi, les \u00e9crivains ont un r\u00f4le \u00e0 jouer dans cette crise et pourquoi il faut prot\u00e9ger les artistes&#8230;<\/p>\n<p>&#8230; Je trouve tr\u00e8s troublant et tr\u00e8s angoissant d&rsquo;assister \u00e0 la violence du monde, de fa\u00e7on passive. Elle nous contamine forcement.<\/p>\n<p>Cette violence, je la compare \u00e0 un sympt\u00f4me, sympt\u00f4me d&rsquo;une pathologie, il faudrait avant de traiter le sympt\u00f4me, savoir de quoi notre pays est malade. Il a \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9 par ce que je nomme ext\u00e9rieur, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, c&rsquo;est \u00e0 dire par les attentats. Depuis 2015, nous avons en permanence la conscience de notre finitude, menac\u00e9s par des personnes qui ne sont ni nos fr\u00e8res ni nos soeurs.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui la violence est interne, elle vient de l&rsquo;intime, ce sont nos fr\u00e8res et nos soeurs qui sont dans la rue. Alors je ne parle pas des casseurs \u00e9videmment, mais je parle peut -\u00eatre de cette violence \u00e9conomique et de cette solitude qui va d\u00e9clencher une autre violence. C&rsquo;est \u00e7a que j&rsquo;aimerais comprendre, parce que c&rsquo;est comme une crise amoureuse. On a beaucoup parl\u00e9 du silence du pr\u00e9sident, de l&rsquo;attente et cette violence\u00a0 \u00eatre dehors, c&rsquo;est dire r\u00e9ponds moi, d\u00e9sires moi, aimes moi \u00e0 nouveau.<\/p>\n<p>Le silence de ceux que l&rsquo;on appelle ceux d&rsquo;en haut, c&rsquo;est \u00e7a qui est terrible, cet axe haut\/bas, ville\/ campagne, la grande ville\/ la petite ville, les dirigeants\/ les dirig\u00e9s. On parle souvent de verticalit\u00e9 oppos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;horizontalit\u00e9. Moi je ne crois pas \u00e0 cela. Je crois en la mixit\u00e9, aller vers l&rsquo;autre, aller au rendez-vous, c&rsquo;est ce qui s&rsquo;est produit \u00e0 une infime \u00e9chelle. `<\/p>\n<p>Les artistes ont un r\u00f4le \u00e0 jouer. Je n&rsquo;\u00e9cris pas des livres pour plaire, ce sont un peu des oursins que l&rsquo;on tient dans la main, mes livres m\u00eame s&rsquo;ils sont enrob\u00e9s de douceur\u00a0\u00a0 &#8230;<\/p>\n<p>C&rsquo;est mon c\u00f4t\u00e9 oriental, mais je parle de sujets qui peuvent f\u00e2cher qui peuvent parfois choquer&#8230;&#8230;<\/p>\n<p>La douceur c&rsquo;est la plus grande, la plus jolie des armes, celle qui fait entamer une conversation, celle qui donne langage. Quand je fais des conf\u00e9rences \u00e0 Nancy, Arcachon , Strasbourg, Manosque, les personnes qui sont l\u00e0 ne sont pas forc\u00e9ment dans la m\u00eame identit\u00e9 amoureuse que moi, ils n&rsquo;ont pas forcement comme moi \u00e9t\u00e9 impact\u00e9s par la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, c&rsquo;est peut \u00eatre aussi des fran\u00e7ais qui rentrent d&rsquo;Alg\u00e9rie et qui ont le coeur en miettes. A Manosque des pieds noirs m&rsquo;ont pris dans les bras et m&rsquo;ont dit Nina tu es notre soeur, nous sommes tous des alg\u00e9riens et des fran\u00e7ais alg\u00e9riens&#8230;&#8230;<\/p>\n<p>La douceur est une arme politique. A la brutalit\u00e9 r\u00e9pondons par la douceur, ce n&rsquo;est pas ben\u00eat, ce n&rsquo;est pas idiot mais je crois qu&rsquo;on l&rsquo;a perdu depuis tant de temps cette douceur&#8230;. &#8230;..<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9criture, la litt\u00e9rature m&rsquo;a sauv\u00e9, j&rsquo;\u00e9tais en proie \u00e0 la violence. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 une enfant \u00e9trange, une adolescente tr\u00e8s tourment\u00e9e et j&rsquo;ai v\u00e9cu ma jeunesse en courant dans la marge, c&rsquo;est une \u00e9cole de la violence, mais je ne l&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 avec les autres, seulement avec moi m\u00eame, j&rsquo;\u00e9tais peut- \u00eatre trop exigeante. Soudain le langage m&rsquo;a appris la douceur. Je ne pensais pas que j&rsquo;\u00e9tais une militante, mais aujourd&rsquo;hui je veux bien l&rsquo;\u00eatre. Je veux la transmettre cette douceur, parce que \u00e9crire, c&rsquo;est instruire les autres, raconter, dire je suis diff\u00e9rente, mais finalement tu es comme moi.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9crivain a un r\u00f4le \u00e0 jouer, parce que, vous l&rsquo;avez dit sa parole est tr\u00e9buchante ,h\u00e9sitante, mais elle est au coeur de l&rsquo;humain. L&rsquo;\u00e9crivain est un humaniste, il n&rsquo;a aucune paroi avec le monde. En tout cas pour moi c&rsquo;est ainsi, je peux pleurer pour un rien, en fait je pleure beaucoup et je pleure vraiment Je suis\u00a0 la soeur et le fr\u00e8re des autres&#8230;.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai grandi dans un pays complexe l&rsquo;Alg\u00e9rie, apr\u00e8s la guerre d&rsquo;ind\u00e9pendance, m\u00eame si les ann\u00e9es 7O \u00e9taient assez lumineuses, je voyais se pr\u00e9parer la violence, comme aujourd&rsquo;hui je la vois se pr\u00e9parer. C&rsquo;est quelque chose qui fait partie de mon exp\u00e9rience de petite fille, puis d&rsquo;adolescente et maintenant de femme adulte. Je crois qu&rsquo;un \u00e9crivain a les yeux bien plus grands ouverts que les autres, parce qu&rsquo;il a du temps pour regarder le monde et \u00e9crire c&rsquo;est restituer le monde ou restituer sa beaut\u00e9 perdue. Je crois qu&rsquo;il faut prot\u00e9ger les artistes. Perdre un artiste c&rsquo;est perdre du sens. L&rsquo;artiste donne du sens au monde. Les dictatures ont chass\u00e9 tous les artistes. L&rsquo;art c&rsquo;est la libert\u00e9&#8230;&#8230;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 &#8230;&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Voir sur ce m\u00eame blog la critique du dernier livre de Nina Bouraoui<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tous les hommes ont naturellement raison &#8211; Editions Jean Claude Latt\u00e8s<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ni la marche, ni la respiration, ni l&rsquo;\u00e9tat civil ne disent que nous sommes vraiment des humains. Notre humanit\u00e9 n&rsquo;est pas donn\u00e9e, elle est face aux habitudes, renoncements, mensonges, une conqu\u00eate de chaque seconde encore plus contre soi -m\u00eame que contre les autres. 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