{"id":10744,"date":"2018-11-08T13:40:18","date_gmt":"2018-11-08T12:40:18","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10744"},"modified":"2018-11-11T11:53:10","modified_gmt":"2018-11-11T10:53:10","slug":"qui-abandonne-marseille","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2018\/11\/qui-abandonne-marseille\/","title":{"rendered":"Qui abandonne Marseille?"},"content":{"rendered":"<p>Cela fait trois ans que notre blog met Marseille \u00e0 la une. A chaque fois nous disons notre effroi, notre col\u00e8re face au m\u00e9pris dont t\u00e9moignent les classes dirigeantes vis \u00e0 vis des classes populaires. A\u00a0 chaque fois nous tenons \u00e0 mettre en avant le courage,l&rsquo;inventivit\u00e9, la beaut\u00e9 de ceux qui sont m\u00e9pris\u00e9s, pire abandonn\u00e9s. A preuve La rue d&rsquo;Aubagne. La d\u00e9nonciation de cette trahison est salutaire. Elle ne peut cependant avoir sa raison d&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;accompagn\u00e9e de tendresse,d&rsquo;amiti\u00e9 pour ceux qui subissent une si grande injustice.FB<\/p>\n<p><i>Le t\u00e9moignage de Louise Chennevi\u00e8re paru dans \u00ab\u00a0lundi matin\u00a0\u00bb le 8 Novembre 2018<br \/>\n<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"bandeau \">\n<h1 id=\"titre\" class=\"titre crayon article-titre-1578 \">Leurs villes contre les n\u00f4tres<\/h1>\n<p>\u00c0 propos du mur de la Plaine et de l\u2019effondrement de trois immeubles \u00e0 Marseille<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"articlebox-threeC\">\n<div class=\"articlebox-left\"><\/div>\n<div id=\"articlecontent\" class=\"article main\">\n<div class=\"articletexte crayon article-texte-1578 \">\n<blockquote class=\"spip\"><p>\u00ab\u00a0Le hasard c\u00e9dera devant la pr\u00e9cision, le programme succ\u00e8dera \u00e0 l\u2019improvisation\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><small>Le Corbusier, <i>La charte d\u2019Ath\u00e8nes<\/i><\/small><\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est une ville que je ne connais pas bien encore, mais o\u00f9 je tra\u00eene souvent et que j\u2019aime. Je l\u2019aime certainement pour les m\u00eames raisons que tous ceux que j\u2019y rencontre, qui l\u2019habitent, de toujours ou de passage, l\u2019aiment, et je ne vais pas \u00e9num\u00e9rer les poncifs, les clich\u00e9s. Elle me semble vivre un peu plus que les autres villes, c\u2019est tout. S\u00fbrement parce qu\u2019elle porte encore en elle de un peu de ce chaos, de ce bouillonnement, de cette vie impr\u00e9cise, impr\u00e9vue, cauchemar des hygi\u00e9nistes, moralistes, planificateurs de tous temps. S\u00fbrement parce qu\u2019elle me semble \u00eatre ce qu\u2019une ville devrait \u00eatre et permettre la d\u00e9rive. La d\u00e9rive, c\u2019est de \u00e7a que sont faites mes journ\u00e9es ici, \u00e0 sillonner en long en large, sans plans, sans chercher \u00e0 savoir o\u00f9 je suis, les rues inconnues, monter ces art\u00e8res escarp\u00e9es, longer d\u2019immenses boulevards d\u00e9serts, passer sous des ponts, d\u2019immenses tours d\u2019habitations, des coins d\u00e9laiss\u00e9s du r\u00e9el, redescendre par des rues calmes, quelques v\u00eatements aux fen\u00eatres, tomber sur des avenues anim\u00e9es, foule press\u00e9e, boutiques mondialis\u00e9es et \u00e9choppes de fortune, tomber sur la mer, au bout d\u2019une perspective, le corps vann\u00e9. Laisser filer le temps. Mes nuits aussi, dans la fum\u00e9e des cigarettes et le brouillard un peu hyst\u00e9rique, un peu fou, dans lequel me plonge le pastis, d\u00e8s la nuit tomb\u00e9e. La nuit tombe t\u00f4t d\u00e9sormais, c\u2019est l\u2019hiver aussi dans cette ville que je n\u2019avais connue que sous un soleil tapageur, vacancier, et c\u2019est une bonne raison pour intensifier nos beuveries\u00a0: plus t\u00f4t, plus vite. Dans cette ivresse joyeuse, dans ces discussions exalt\u00e9es, je glane des pr\u00e9noms, des histoires, des visages, les perd, les recroise plus tard, quelques heures apr\u00e8s, quelques verres plus tard, et ce sont d\u00e9j\u00e0 des amiti\u00e9s. Comme si de toute \u00e9vidence, \u00eatre ici, \u00e0 cet endroit, faisait d\u00e9j\u00e0 de nous des amis, par un accord tacite de complicit\u00e9. Un certain rapport \u00e0 la vie. Les m\u00eames ennemis aussi. Et que toute v\u00e9ritable amiti\u00e9 est peut-\u00eatre d\u2019abord cela, le pressentiment, m\u00eame informul\u00e9, d\u2019un ennemi commun. Et si ce sont les ennemis qui font les amis, alors ils sont en train de nous faire, pour de bon, ils sont en train de tisser des liens, de lier des existences qui ne se seraient peut-\u00eatre jamais li\u00e9es, rien que crois\u00e9es, sans y pr\u00eater attention.<\/p>\n<p>Ils grimpent sur un des pansdu mur en b\u00e9ton et passent la corde autour. La nuit est tomb\u00e9e depuis longtemps d\u00e9j\u00e0, il fait un peu froid, vous vous \u00eates r\u00e9unis pour un concert et les tams-tams battent la cadence, il faut faire vite et attention, bloquer la route, les sourires et les regards circulent, il faut remonter les \u00e9charpes sur les visages, relever les capuches, agir ensemble coordonner les mouvements, les efforts de dizaines de corps, \u00e9trangers, amis, agr\u00e9g\u00e9s l\u00e0 par cet unique d\u00e9sir, cette tension, dans cet instant ci\u00a0: faire tomber le mur. Tirer sur la corde. Le pan du mur tombe. Un autre encore. Cass\u00e9 le mur. Le mistral souffle fort sur la plaine. Et le rythme des coups qui se m\u00eale \u00e0 celui de la musique. Comme un vieux refrain repris de loin en loin, depuis toujours. Et sur les visages le sentiment d\u2019un victoire. Et nous savons pourtant l\u2019immense pr\u00e9carit\u00e9 de cette victoire, nous savons qu\u2019elle n\u2019existe pas en dehors de cet instant qui la voit surgir, qu\u2019elle n\u2019a pas la p\u00e9rennit\u00e9 du b\u00e9ton, qu\u2019il faudra toujours la reprendre, la rejouer, qu\u2019elle ne sera victoire qu\u2019\u00e0 \u00eatre toujours recommenc\u00e9e. Nous savons qu\u2019il faudra recommencer. Les gyrophares sur les murs. Ranger le matos, se disperser rapidement mais calmement, se perdre, se recroiser, la gorge, les yeux qui piquent, cette bonne vieille odeur de printemps en plein hiver, s\u2019arr\u00eater boire une bi\u00e8re avec un type \u00e0 l\u2019angle d\u2019une rue, l\u2019entendre r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 plusieurs reprises <i>ce soir on a gagn\u00e9 contre la fatalit\u00e9<\/i>, et sourire.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, la t\u00eate un peu lourde, le ciel gris. Je descends la Canebi\u00e8re, plus bas, deux immeubles viennent de s\u2019effondrer, et c\u2019est pas le mistral qui les a fait tomber, c\u2019est juste la pr\u00e9carit\u00e9, l\u2019insalubrit\u00e9, la pourriture du temps dans ces lieux o\u00f9 des gens vivent pourtant. Cordons de s\u00e9curit\u00e9, flics, pompiers, une montagne de gravats, des poutres, des bouts de portes, des volets, et dessous, ensevelis, broy\u00e9s, respirant encore peut-\u00eatre, des corps, des vies, bris\u00e9es. Des cadavres. Dans les rues alentours au milieu des boucheries halal, des \u00e9piciers, des primeurs, d\u00e9j\u00e0 quelques boutiques branch\u00e9es, plantes vertes, n\u00e9ons, carrelages blancs, devantures soign\u00e9es, client\u00e8le appr\u00eat\u00e9e, souriante. Le quartier fait depuis longtemps l\u2019objet d\u2019une politique de requalification, restructuration, mots techniques, vagues, impr\u00e9cis, qui ne veulent rien dire d\u2019autre que\u00a0: chasser ceux qui y vivent. Bient\u00f4t bien s\u00fbr vider les immeubles insalubres, question s\u00e9curit\u00e9, d\u00e9placer habitants.<a id=\"_GoBack\"><\/a><br class=\"autobr\" \/> Politique de grand remplacement, nettoyage, faire place nette. Partout dans la ville fleurissent les grands projets, les r\u00e9am\u00e9nagements, tout un r\u00eave de planification qui viendrait redresser comme par miracle une \u00ab\u00a0population ind\u00e9cise\u00a0\u00bb, tout \u00e0 la fois \u00ab\u00a0bouillon de culture et des r\u00e9voltes\u00a0\u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait Le Corbusier dans <i>La charte d\u2019Ath\u00e8nes, <\/i>v\u00e9ritable manifeste de l\u2019urbanisme planificateur et totalitaire. Organiser une ville c\u2019est toujours chercher \u00e0 r\u00e9gir la vie qui s\u2019y vit, \u00e0 y assigner chaque chose, chaque individu \u00e0 sa juste place, \u00e0 d\u00e9jouer l\u2019impr\u00e9visible. Et ce bon vieux Corbu d\u2019\u00e9crire \u00ab\u00a0La ville prendra le caract\u00e8re d\u2019une entreprise \u00e9tudi\u00e9e \u00e0 l\u2019avance et soumise \u00e0 la rigueur d\u2019un plan g\u00e9n\u00e9ral. De sages pr\u00e9visions auront esquiss\u00e9es son futur, d\u00e9crit son caract\u00e8re, pr\u00e9vu l\u2019ampleur de ses d\u00e9veloppements et limit\u00e9 \u00e0 l\u2019avance leur exc\u00e8s\u00a0\u00bb. Permettre \u00e0 ce futur dont on ne veut pas d\u2019advenir, voil\u00e0 le r\u00f4le de ces grands projets qui tiennent en horreur tout ce que l\u2019on ch\u00e9rit, le hasard, l\u2019improvisation, la rencontre. Je ne sais pas combien de temps je suis rest\u00e9e, sid\u00e9r\u00e9e, devant ces ruines, songeant aux morts ou demi-morts qui se d\u00e9battaient encore sous les monceaux de d\u00e9bris. Je remonte vers la plaine. Tout est calme. Je fais le tour du mur, un tag, <i>Haute-trahison<\/i>. Mais qu\u2019ont-ils trahis\u00a0? Y e\u00fbt-il jamais un accord entre eux et nous\u00a0? Les quatre murs tomb\u00e9s se dressent \u00e0 nouveau, comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Recommencer.<\/p>\n<p><i>Louise Chennevi\u00e8re<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"theme\" class=\"theme\"><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela fait trois ans que notre blog met Marseille \u00e0 la une. A chaque fois nous disons notre effroi, notre col\u00e8re face au m\u00e9pris dont t\u00e9moignent les classes dirigeantes vis \u00e0 vis des classes populaires. A\u00a0 chaque fois nous tenons \u00e0 mettre en avant le courage,l&rsquo;inventivit\u00e9, la beaut\u00e9 de ceux qui sont m\u00e9pris\u00e9s, pire abandonn\u00e9s. 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