{"id":10499,"date":"2018-04-02T20:30:57","date_gmt":"2018-04-02T18:30:57","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10499"},"modified":"2018-09-19T23:02:37","modified_gmt":"2018-09-19T21:02:37","slug":"marseille-en-questions","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2018\/04\/marseille-en-questions\/","title":{"rendered":"Marseille en questions"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\/<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Marseille vaut bien une longue conversation\u2026 <\/strong><\/p>\n<p>Avant d\u2019\u00e9crire un article sur Marseille, je souhaite prolonger notre dialogue en soumettant \u00e0 tous les int\u00e9ress\u00e9s six pistes de r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Contexte<\/p>\n<p>Du 24 janvier dernier au 8 f\u00e9vrier, j\u2019ai effectu\u00e9 mon troisi\u00e8me reportage \u00e0 Marseille, rencontr\u00e9 une<\/p>\n<p>trentaine de personnes, tant au centre-ville que dans les quartiers Nord. Manifestement il faut du<\/p>\n<p>temps pour comprendre cette ville et elle le vaut bien. De reportage en reportage, des liens se sont<\/p>\n<p>tiss\u00e9s, les uns et les autres m\u2019ont permis de d\u00e9couvrir d\u2019autres personnes, d\u2019autres regards sur la ville,<\/p>\n<p>qui \u00e0 leur tour m\u2019ont \u00e9galement permis d\u2019\u00e9largir le champ. Outre le plaisir pris \u00e0 naviguer ainsi, cette approche qui s\u2019est invent\u00e9e au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle se faisait a esquiss\u00e9 un d\u00e9but d\u2019\u00e9changes multilat\u00e9raux et surtout mis \u00e0 jour une volont\u00e9 partag\u00e9e de rendre justice \u00e0 une ville qui est un formidable r\u00e9servoir de connaissances, d\u2019\u00e9motions, d\u2019interrogations, mais aussi de pr\u00e9jug\u00e9s. Ici, plus que nulle part ailleurs, chacun d\u2019entre nous peut revendiquer d\u2019\u00eatre le maillon d\u2019une cha\u00eene de vie,<\/p>\n<p>c\u2019est-\u00e0- dire une cha\u00eene d\u2019attention \u00e0 l\u2019autre d\u2019o\u00f9 qu\u2019il vienne, o\u00f9 qu\u2019il aille. . .<\/p>\n<p>L\u2019existence de ce pr\u00e9cieux terreau m\u2019a donn\u00e9 envie d\u2019aller plus loin. Ainsi \u00e0 partir de la transcription des interviews, j\u2019ai pu d\u00e9gager des probl\u00e9matiques, des th\u00e8mes dont vous trouverez l\u2019\u00e9nonc\u00e9 ci- dessous.<\/p>\n<p>Savoir si une telle approche vous parle, voire vous stimule, est d\u00e9j\u00e0 essentiel.<\/p>\n<p>Ensuite chacun, selon ses souhaits, peut s\u2019emparer d\u2019une probl\u00e9matique, la prolonger comme la mettre en question, apporter de nouveaux arguments, de nouvelles informations, bref nous permettre d\u2019avancer.<\/p>\n<p>Merci infiniment.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Qui est concern\u00e9\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p>Toutes les personnes rencontr\u00e9es \u00e0 Marseille, du 1 er au troisi\u00e8me reportage.<\/p>\n<p>Les personnes que j\u2019ai failli rencontrer\u2026<\/p>\n<p>Tous ceux qui, de votre point de vue et du mien, pourraient avoir quelque chose<\/p>\n<p>\u00e0 dire sur le sujet afin d\u2019enrichir le d\u00e9bat, d\u2019entretenir une sorte de conversation\/r\u00e9flexion aussi complice que critique, aussi<\/p>\n<p>personnelle qu\u2019ancr\u00e9e dans le collectif.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Quelle forme cela va prendre\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p>Les r\u00e9ponses obtenues seront publi\u00e9es telles quelles sur une plateforme participative de M\u00e9diapart.<\/p>\n<p>Elles viendront par ailleurs enrichir le 3 e article sur Marseille qui para\u00eetra fin mai sur mon blog de M\u00e9diapart et sur le blog de Mardi \u00e7a fait d\u00e9sordre.<\/p>\n<p>En pratique<\/p>\n<p>Qui veut \u00e9changer m\u2019adresse un mail\u00a0: francoisbernheim32@gmail.com<\/p>\n<p>ou (et) me t\u00e9l\u00e9phone au 0611029263<\/p>\n<p>Je me charge bien entendu de la mise en place des contenus sur la plateforme participative de M\u00e9diapart.<\/p>\n<p>Qui voudrait utiliser ces contenus sur d\u2019autres publications autrement que sous forme de citation, peut naturellement le faire, \u00e0 la seule condition de citer ses sources.<\/p>\n<p>D\u00e9lais<\/p>\n<p>Recevoir vos r\u00e9ponses avant le 20\/04\/2018 serait tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9<\/p>\n<p>La publication sur une plateforme participative de M\u00e9diapart se fera avant le 22\/04\/2018. Bien entendu cette mise en ligne pourra s\u2019enrichir au cours du temps.<\/p>\n<p>Merci infiniment.<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Bernheim<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Six Probl\u00e9matiques <\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>1\/O\u00f9 se trouve Marseille? <\/strong><\/p>\n<p>Selon toute vraisemblance, Marseille se trouve dans le d\u00e9partement des Bouches-du- Rh\u00f4ne, \u00e0 3h20<\/p>\n<p>de TGV de Paris et \u00e0 environ une demi-heure d\u2019Aix-en- Provence.<\/p>\n<p>Personne ne met en doute ces informations qui n\u2019en sont pas vraiment\u2026 Par-contre, \u00e0 \u00e9couter les uns et les autres, Marseille pourrait bien \u00eatre la seule ville du monde \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable, parfois plus<\/p>\n<p>pr\u00e8s d\u2019Alger ou de Dakar que de Bordeaux, mais de toutes fa\u00e7ons tr\u00e8s loin dans son mental du centralisme parisien et farouchement oppos\u00e9e \u00e0 sa volont\u00e9 de domination. Tr\u00e8s souvent on d\u00e9couvrira que Marseille se situe plus facilementau c\u0153ur du monde que l\u00e0 o\u00f9 la g\u00e9ographie l\u2019assigne, c\u2019est-\u00e0- dire en France. Il est \u00e9galement \u00e0 consid\u00e9rer qu\u2019historiquement, la Provence comme<\/p>\n<p>Marseille ont eu d\u2019autres attaches et que cette ville pourrait avoir plus d\u2019affinit\u00e9s avec Barcelone et l\u2019Italie qu\u2019avec un pays qui, pour exister, croit bon de gommer toute forme de diff\u00e9rence.<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e9chelle de la plan\u00e8te, Marseille est un village, mais son \u00e9quation historique n\u2019en fait-elle pas simultan\u00e9ment une ville monde, creuset et laboratoire d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 venir\u00a0?<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire qu\u2019en opposition directe avec le mode d\u2019\u00e9quarrissage fran\u00e7ais, qui d\u00e9nie \u00e0 toute instance locale le droit de pr\u00e9tendre \u00e0 l\u2019universel, la ville, tant par son histoire, son peuplement, sa culture ouverte \u00e0 l\u2019autre, a toute l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 accoucher d\u2019une humanit\u00e9 plurielle et vivante\u00a0?<\/p>\n<p>Certes Marseille ne voyage plus beaucoup, son cosmopolitisme est remis en question, mais cette diff\u00e9rence doit-elle \u00eatre vue comme un dernier carr\u00e9 de r\u00e9sistance ou comme une promesse, certes<\/p>\n<p>fragile, d\u2019un autre monde possible\u00a0?<\/p>\n<p>Nous qui venons d\u2019ailleurs, \u00e0 quelle Marseille nous int\u00e9ressons-nous\u00a0? Sommes-nous capables de plonger assez profond dans son tissu local pour acc\u00e9der au bout d\u2019une longue patience \u00e0 son universel\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>2\/ Marseille est \u00ab\u00a0trop\u00a0\u00bb <\/strong><\/p>\n<p>Qu\u2019est-ce que cela veut dire\u00a0?<\/p>\n<p>Que cette ville a l\u2019immense m\u00e9rite de faire \u00e9clater nos grilles de r\u00e9f\u00e9rence\u00a0?<\/p>\n<p>Nous caressant, nous choquant, elle provoque chez nous un salutaire sentiment de d\u00e9sarroi, elle nous remet en question et surtout, \u00e0 travers amour et haine altern\u00e9s, elle nous oblige \u00e0 nous situer par rapport \u00e0 elle, ses contradictions, son irrationnel, son humanit\u00e9.<\/p>\n<p>De fait, cette libert\u00e9 qu\u2019a la ville d\u2019\u00eatre multiple, sale, sublime, nous offre la possibilit\u00e9 de nous lib\u00e9rer de notre carcan, de nous mettre en danger, sans pose, ni tralala. Marseille nous offre d\u2019\u00e9voluer sur<\/p>\n<p>une sc\u00e8ne o\u00f9 nous prenons le risque d\u2019\u00eatre nous-m\u00eames et, \u00e0 ce titre, d\u2019\u00eatre la proie de tous les sarcasmes.<\/p>\n<p>Quelle place a aujourd\u2019hui le sentiment dans notre vie publique\u00a0?<\/p>\n<p>Ceux qui sont \u00ab\u00a0trop\u00a0\u00bb sont aussi ceux qui n\u2019ont pas de bonnes mani\u00e8res, ceux qui ont oubli\u00e9 que la spontan\u00e9it\u00e9 ne doit pas avoir cours dans une \u00e9conomie concurrentielle qui ne peut, ni ne doit \u00eatre<\/p>\n<p>remise en question.<\/p>\n<p>Qui donc est \u00ab\u00a0trop\u00a0\u00bb\u00a0? Le peuple bien entendu. Celui qui cultive son accent, mange de l\u2019ail et, comble de mauvais go\u00fbt, d\u00e9ploie jour apr\u00e8s jour une solidarit\u00e9 \u00e9trang\u00e8re \u00e0 notre modernit\u00e9.<\/p>\n<p>Qui est \u00ab\u00a0trop\u00a0\u00bb tente, face \u00e0 toutes les violences, face \u00e0 la m\u00e9disance, d\u2019exister. La mauvaise herbe,<\/p>\n<p>les classes dangereuses ne sont pas loin. Qui est \u00ab\u00a0trop\u00a0\u00bb rompt le cercle de la conformit\u00e9 et doit par tous les moyens, d\u00e9nigrement inclus, \u00eatre combattu.<\/p>\n<p>Ici l\u2019opposition entre le luxe, la richesse d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et la pauvret\u00e9 d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, ne suit pas forc\u00e9ment les lignes de fractures sociales. Comme si la nature, paysage\/mer inclus, avait l\u2019insolence de r\u00e9v\u00e9ler \u00e0<\/p>\n<p>chacun qu\u2019il a un corps fait pour marcher, se perdre, plonger, se dorer au soleil sans forc\u00e9ment mettre la main au porte-monnaie.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>3\/ Faut-il d\u00e9coloniser Marseille ? <\/strong><\/p>\n<p>Telle qu\u2019elle est pos\u00e9e, la question ne semble pas pertinente. La colonisation ne pouvant toucher une<\/p>\n<p>seule ville sur un territoire d\u00e9termin\u00e9.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Par contre, la forte pr\u00e9sence dans la cit\u00e9 de populations issues des ex-colonies laisse penser que<\/p>\n<p>Marseille pourrait bien \u00eatre la vitrine d\u2019une entreprise post -coloniale d\u2019assujettissement, caract\u00e9ris\u00e9e<\/p>\n<p>tant par la rel\u00e9gation territoriale que par la discrimination \u00e9conomique et sociale.<\/p>\n<p>Cette mise en lumi\u00e8re ne faisant pas l\u2019affaire de tout le monde, on tentera, avec succ\u00e8s, de brouiller les cartes en s\u2019abritant derri\u00e8re une construction savamment et patiemment \u00e9labor\u00e9e, \u00e0 savoir\u00a0: la mauvaise r\u00e9putation de la ville.<\/p>\n<p>1\/ Cette r\u00e9putation jette l\u2019opprobre syst\u00e9matique sur l\u2019ensemble d\u2019une population fragilis\u00e9e<\/p>\n<p>\u00e9conomiquement, socialement, psychologiquement et vivant dans des conditions de plus en plus pr\u00e9caires.<\/p>\n<p>Souffrance puissance 1\u2026<\/p>\n<p>2\/ Elle contribue fortement \u00e0 occulter la question sociale en en rejetant toute incivilit\u00e9, acte d\u00e9viant,<\/p>\n<p>ill\u00e9gal, dans la cat\u00e9gorie des faits divers, n\u2019ayant d\u2019autres racines que l\u2019incapacit\u00e9 des populations en cause \u00e0 se d\u00e9velopper par le travail, le savoir-faire, l\u2019intelligence et le respect des normes en vigueur.<\/p>\n<p>3\/ Elle am\u00e8ne tous ceux que l\u2019injustice r\u00e9volte \u00e0 d\u00e9fendre les populations ostracis\u00e9es en mettant en avant une r\u00e9alit\u00e9 objective, \u00e0 savoir que 99\u00a0% des populations en cause vivent sans histoire dans le strict respect de la loi. Cette d\u00e9fense, a priori l\u00e9gitime et louable, passe de fait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019essentiel.<\/p>\n<p>4\/ Le scandale est que 99\u00a0% des populations ostracis\u00e9es, c\u2019est-\u00e0- dire hors de toute possibilit\u00e9 de<\/p>\n<p>l\u00e9gitimation de leur existence ou, encore dit autrement, ni reconnus dans les faits comme des citoyens \u00e0 part enti\u00e8re, ni comme des esclaves, finissent par int\u00e9grer ce qui leur est serin\u00e9 \u00e0 longueur de temps et de situation v\u00e9cue.<\/p>\n<p>S\u2019ils vivent dans des conditions aussi d\u00e9grad\u00e9es et d\u00e9gradantes, c\u2019est tout simplement qu\u2019ils ne<\/p>\n<p>m\u00e9ritent pas autre chose. Ils finissent donc par \u00eatre d\u2019accord avec ceux qui les dominent. Pour leur malheur, ils ont int\u00e9gr\u00e9, ratifi\u00e9 le stigmate.<\/p>\n<p>Souffrance puissance 2\u2026<\/p>\n<p>5\/ Une faible minorit\u00e9, \u00e0 force d\u2019intelligence et de rage, refusera de se laisser prendre au pi\u00e8ge et,<\/p>\n<p>bravant l\u2019interdit, poursuivra des \u00e9tudes sup\u00e9rieures. Ces \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb seront amen\u00e9s \u00e0 mettre leur savoir au service des leurs. L\u00e0 encore, la machine \u00e0 broyer va se d\u00e9ployer. S\u2019il y a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 des puissants qui sont aussi des \u00ab\u00a0sachants\u00a0\u00bb, ceux qui deviennent des \u00absachants\u00bb sont forc\u00e9ment des<\/p>\n<p>traitres \u00e0 la cause populaire. Le tour est jou\u00e9.<\/p>\n<p>Souffrance puissance 3\u2026<\/p>\n<p>Faut-il d\u00e9coloniser Marseille?<\/p>\n<p>A votre avis, ne faudrait-il pas d\u00e9coloniser la France\u00a0?<\/p>\n<p>Ne faudrait-il pas d\u00e9noncer cette horrible machine post -coloniale qui est train de faire des laiss\u00e9s pour compte, et en particulier des musulmans, le bouc \u00e9missaire de notre r\u00e9publique\u00a0?<\/p>\n<p>Vitrine, mais aussi laboratoire in vivo, Marseille est aux avant-postes de l\u2019exp\u00e9rimentation.<\/p>\n<p>La responsabilit\u00e9 de ceux qui ont le pouvoir de dire, d\u2019\u00e9crire, est grande. Avant les kalachnikovs, ce sont des mots qui tuent \u00e0 petit feu un peuple en plein d\u00e9sarroi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>4\/ Destruction ou autodestruction de la ville\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p>Marseille serait-elle depuis sa toute premi\u00e8re existence sous forme de comptoir grec une insulte jet\u00e9e<\/p>\n<p>\u00e0 la face des puissants de ce monde\u00a0?<\/p>\n<p>Ces derniers seraient-ils en retour fond\u00e9s pour assurer leur survie \u00e0 \u00e9radiquer toute forme de<\/p>\n<p>dissidence ?<\/p>\n<p>Ou bien s\u2019agit-il d\u2019autre chose ?<\/p>\n<p>La capacit\u00e9 qu\u2019a le mouvement social, collaborant avec les politiques ou les rejetant, \u00e0 se diviser pour ne pas dire \u00e0 se d\u00e9truire interroge ?<\/p>\n<p>1871 Une \u00e9ph\u00e9m\u00e8re commune de Marseille est \u00e9cras\u00e9e\u2026<\/p>\n<p>1926 Trois intellectuels allemands de grand renom, dont Walter Benjamin, visitent Marseille (1). La destruction du quartier de la Bourse, dont ils entrevoient les pr\u00e9misses, leur fait peur. Plus que la destruction de b\u00e2timents, ils ont le sentiment que l\u2019on se pr\u00e9pare \u00e0 d\u00e9truire un peuple dans son<\/p>\n<p>identit\u00e9 prol\u00e9tarienne.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>1943 Le quartier du Panier est consid\u00e9r\u00e9 comme le lupanar de la ville, un endroit o\u00f9 l\u2019on boit, l\u2019on baise, on fait la f\u00eate, on r\u00e9siste\u2026<\/p>\n<p>Avec, dit-on, la complicit\u00e9 de la bourgeoisie locale, les nazis le feront exploser.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment, la Municipalit\u00e9 a entrepris de vider le centre-ville d\u2019une population pauvre qui fait tache. Ainsi la tentative de r\u00e9am\u00e9nagement de la rue de la R\u00e9publique, les batailles en cours dans les quartiers de Noailles et de La Plaine.<\/p>\n<p>Faut-il d\u00e9noncer un complot, ou plut\u00f4t une logique de syst\u00e8me ? Faudrait-il scruter l\u2019\u00e2me marseillaise<\/p>\n<p>pour savoir si, par hasard, elle ne contiendrait pas une once de masochisme\u00a0?<\/p>\n<p>Ne faudrait-il pas plut\u00f4t se demander si l\u2019emprise n\u00e9o -coloniale, que l\u2019on a vu \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les cit\u00e9s, n\u2019impose pas encore ici sa logique de mort\u00a0?<\/p>\n<p>La drogue, au m\u00eame titre que les kalachnikovs, sont des armes de destruction.<\/p>\n<p>\u00c0 un autre titre, les logements indignes contribuent au pourrissement de la situation.<\/p>\n<p>Sur le plan culturel la Municipalit\u00e9, qui a apparemment de grandes ambitions, a refus\u00e9 la donation prestigieuse de C\u00e9sar, enfant du pays, comme elle a refus\u00e9 que la Fondation d\u2019art contemporain Yvon Lambert ne s\u2019\u00e9tablisse \u00e0 Marseille.<\/p>\n<p>Ces exemples ne sont s\u00fbrement pas limitatifs. Reste \u00e0 savoir quelle(s) logique(s)est \/sont ici \u00e0 l\u2019\u0153uvre au-del\u00e0 de l\u2019observation factuelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>5\/ Une ville libertaire? <\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Plus que l\u2019existence du CIRA (Centre international de recherche anarchiste), de la F\u00e9d\u00e9ration du m\u00eame nom, d\u2019autre groupes de m\u00eame tendance\u2026 nous frappe tout au long de l\u2019histoire de Marseille,<\/p>\n<p>sa volont\u00e9 de r\u00e9sistance\/opposition \u00e0 l\u2019\u00c9tat central, qu\u2019il soit monarchique, r\u00e9publicain, fran\u00e7ais ou \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Il semblerait donc que la ville pour reprendre les termes d\u2019Alessi dell\u2019 Umbria, dans son Histoire universelle de Marseille (2), ait r\u00e9ussi au fil des si\u00e8cles \u00e0 faire co\u00efncider construction urbaine (Urbs) et<\/p>\n<p>\u00e9dification politique (Civitas). Or, l\u2019\u00e9mergence de l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais exige une concentration du pouvoir au sommet, phagocytant toute aspiration des villes \u00e0 gouverner les populations incluses dans leur juridiction. Ce refus tr\u00e8s fran\u00e7ais de partager le pouvoir tend \u00e0 nier toute capacit\u00e9 du local \u00e0<\/p>\n<p>d\u00e9velopper une vision globale des probl\u00e8mes du monde. \u00ab\u00a0Ils (les historiens) \u00e9crivent du point de vue des vainqueurs, qui veut qu\u2019en France le local n\u2019acc\u00e8de pas \u00e0 la dignit\u00e9 de l\u2019universel et demeure<\/p>\n<p>ainsi provincial\u00a0\u00bb Alessi dell\u2019 Umbria (2).<\/p>\n<p>Marseille, effectivement, ne ressemble pas \u00e0 une ville de province, soumise aux codes, us et coutumes de notables plus ou moins boursouffl\u00e9s. Depuis des si\u00e8cles, \u00e0 travers son cosmopolitisme,<\/p>\n<p>la ville a entretenu un dialogue entre l\u2019Orient et l\u2019Occident et prouv\u00e9 que l\u2019enracinement dans une histoire particuli\u00e8rement riche et un terreau local des plus vivants l\u2019autorisaient \u00e0 refuser toute hi\u00e9rarchie ali\u00e9nante la rel\u00e9guant au rang de sujet soumis au pouvoir central.<\/p>\n<p>Cette ville n\u2019est grande, complexe, que parce que son histoire villageoise est encore fortement<\/p>\n<p>pr\u00e9sente dans une cit\u00e9 que l\u2019on peut qualifier de \u00ab\u00a0ville-monde\u00a0\u00bb. Certes il existe un patriotisme marseillais, mais celui que manifestent les habitants pour leur quartier est tout aussi fort. Imposer ici une d\u00e9cision parce que hi\u00e9rarchiquement on en a le pouvoir, ne va pas de soi.<\/p>\n<p>On s\u2019aper\u00e7oit donc qu\u2019il n\u2019est nul besoin de brandir le drapeau anarchiste pour se trouver en phase avec l\u2019esprit libertaire.`<\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 de la ville a incit\u00e9 ses habitants \u00e0 d\u00e9velopper un esprit de \u00ab\u00a0d\u00e9brouille\u00a0\u00bb peu commun. Si cela pousse certains \u00e0 se limiter au chacun pour soi, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019ici la tendance \u00e0 l\u2019entre-aide, \u00e0 exercer une solidarit\u00e9 sur le terrain de la proximit\u00e9 va dans le sens d\u2019une \u00e9conomie parall\u00e8le o\u00f9 le<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0tomb\u00e9 du camion\u00a0\u00bb n\u2019est en rien une chim\u00e8re. Cette \u00e9conomie n\u2019est pas seulement celle de la pauvret\u00e9, elle aussi l\u2019affirmation d\u2019une volont\u00e9 de d\u00e9velopper une communaut\u00e9 locale au-del\u00e0 des contingences mat\u00e9rielles du diktat capitaliste. Qui se prom\u00e8ne aujourd\u2018hui dans Marseille ne peut<\/p>\n<p>qu\u2019\u00eatre sensible \u00e0 la volont\u00e9 du pouvoir municipal d\u2019\u00e9radiquer tout ce qui pourrait laisser croire qu\u2019un m\u00e9lange de d\u00e9sordre architectural joint au commerce vivant et convivial des march\u00e9s de la ville pourrait \u00eatre porteur d\u2019une vie o\u00f9 l\u2019esprit d\u2019hospitalit\u00e9 serait plus fort que l\u2019esprit d\u2019hostilit\u00e9 (3).<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui associations, collectifs de quartier, centres sociaux, cantines, th\u00e9\u00e2tres, cin\u00e9mas autog\u00e9r\u00e9s ou bien implant\u00e9s dans leur quartier, mouvements sociaux alternatifs, m\u00e9dias alternatifs travaillent dans ce sens. A cela il faut ajouter un nombre important de po\u00e8tes, musiciens, chanteurs, artistes,<\/p>\n<p>architectes qui ont compris que l\u2019alternative ne pouvait \u00eatre r\u00e9ellement politique que si elle \u00e9tait<\/p>\n<p>\u00e9galement culturelle. Tous sont dans le concret des difficult\u00e9s majeures du quotidien comme de l\u2019utopie.<\/p>\n<p>Peut-on pour autant parler ici d\u2019une r\u00e9sistance d\u2019inspiration libertaire en lutte avec le syst\u00e8me dominant\u00a0?<\/p>\n<p>A lire David Graeber, anthropologue et militant anarchiste, il semble bien que oui. \u00ab\u00a0Mauss pensait que le socialisme ne pourrait jamais \u00eatre d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 par l\u2019\u00c9tat, mais qu\u2019il pouvait \u00eatre construit graduellement, \u00e0 partir de la base\u00a0; qu\u2019il \u00e9tait possible de commencer \u00e0 construire une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 bas\u00e9e sur l\u2019entre-aide et l\u2019auto-organisation au sein m\u00eame de l\u2019ancienne et que les pratiques populaires existantes offraient \u00e0 la fois une base pour la critique morale du capitalisme et un aper\u00e7u de ce dont pouvait avoir l\u2019air une soci\u00e9t\u00e9 future\u00a0\u00bb (4).<\/p>\n<p>Paradoxalement l\u2019\u00e9tat de d\u00e9cr\u00e9pitude avanc\u00e9 tant du syst\u00e8me politique o\u00f9 nous vivons que la qualit\u00e9 m\u00e9diocre de ses figures de proue pourrait nous conforter dans l\u2019id\u00e9e que le mur \u00e9tant de plus en plus proche, nous avons obligation d\u2019inventer autre chose.<\/p>\n<p>Ne sont tristes et fatalistes que ceux qui ont les moyens de se mettre \u00e0 l\u2019abri de tout, de la joie comme du neuf et pire de l\u2019humain.<\/p>\n<p>Comment une ville o\u00f9 le m\u00e9pris des \u00e9lites pour les classes populaires, les \u00e9trangers, les ex-colonis\u00e9s et autres m\u00e9t\u00e8ques m\u00e9riterait le C\u00e9sar, voire l\u2019Oscar de la honte, peut-elle t\u00e9moigner d\u2019une telle aptitude au respect et \u00e0 l\u2019amour de l\u2019humain\u00a0?<\/p>\n<p>Des explications pertinentes peuvent \u00eatre trouv\u00e9es, mais pour nous l\u2019essentiel consisterait plut\u00f4t \u00e0 mettre en avant, rendre justice, conforter ces luttes essentielles.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>6\/ Se r\u00e9approprier son histoire <\/strong><\/p>\n<p>On sait qu\u2019il n\u2019y a pas de prise de pouvoir possible sans aptitude de la collectivit\u00e9 concern\u00e9e \u00e0 raconter sa propre histoire. Dans le cas de Marseille, le d\u00e9ficit est abyssal. A preuve, h\u00e9las, la mauvaise r\u00e9putation de la ville. Est-elle la cit\u00e9 la plus expos\u00e9e au crime de notre pays\u00a0? Certes non,<\/p>\n<p>mais on peut supposer que dans le cas d\u2019une ville comme Nice par exemple, les int\u00e9r\u00eats en cause bloquent toute vell\u00e9it\u00e9 de \u00ab\u00a0salir\u00a0\u00bb La ville.<\/p>\n<p>La situation n\u2019est pas totalement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Des m\u00e9dias alternatifs existent, des magazines d\u2019agit-<\/p>\n<p>pro vid\u00e9o \u00e9galement. Ils effectuent un travail impressionnant et ont mis en place une p\u00e9dagogie aussi pertinente que conviviale. Apparemment, ce n\u2019est pas suffisant. Tout se passe comme si les m\u00e9dias nationaux, alli\u00e9s de tous ceux qui veulent chasser les classes populaires de la ville, avaient pour mission de pr\u00e9parer le terrain en l\u00e9gitimant cette entreprise d\u2019\u00e9radication.<\/p>\n<p>La critique des m\u00e9dias doit \u00eatre radicale et non visc\u00e9rale. Elle doit prendre en compte ce ph\u00e9nom\u00e8ne ahurissant qui veut que tout mensonge disposant d\u2019une force de frappe illimit\u00e9e devienne de fait une v\u00e9rit\u00e9 incontestable pour une majorit\u00e9 de personnes.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire qu\u2019il faudrait en compl\u00e9ment de l\u2019action sur le terrain inventer autre chose\u00a0?<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire qu\u2019il faudrait que le \u00ab\u00a0local\u00a0\u00bb se trouve un peu partout dans le monde des alli\u00e9s, sur la base d\u2019une affinit\u00e9 profonde entre des volont\u00e9s d\u2019autonomie s\u2019exer\u00e7ant dans des contextes<\/p>\n<p>g\u00e9opolitiques diff\u00e9rents ?<\/p>\n<p>Alli\u00e9s, parce qu\u2019en accord profond sur l\u2019essentiel\u00a0: la libert\u00e9 de vivre ensemble dans la dignit\u00e9, dans l\u2019intelligence cr\u00e9atrice et solidaire de la vie quotidienne ouverte \u00e0 tous les imaginaires.<\/p>\n<p>Sur le plan local se r\u00e9approprier son histoire devrait peut-\u00eatre commencer par faire de l\u2019histoire\u00a0?<\/p>\n<p>Des universit\u00e9s populaires ouvertes \u00e0 tous seraient des plus utiles.<\/p>\n<p>Alors la ville-monde, dans toute sa d\u00e9mesure et modestie, pourrait devenir le fer de lance d\u2019une alternative \u00e0 venir ?<\/p>\n<p>Cela m\u00e9rite que l\u2019on en d\u00e9batte.<\/p>\n<p>FB<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; \/ &nbsp; &nbsp; Marseille vaut bien une longue conversation\u2026 Avant d\u2019\u00e9crire un article sur Marseille, je souhaite prolonger notre dialogue en soumettant \u00e0 tous les int\u00e9ress\u00e9s six pistes de r\u00e9flexion. Contexte Du 24 janvier dernier au 8 f\u00e9vrier, j\u2019ai effectu\u00e9 mon troisi\u00e8me reportage \u00e0 Marseille, rencontr\u00e9 une trentaine de personnes, tant au centre-ville [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":9317,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[705,718,702,701],"tags":[811,1478],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10499"}],"collection":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10499"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10499\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10500,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10499\/revisions\/10500"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9317"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10499"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10499"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10499"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}