{"id":10230,"date":"2017-10-11T15:24:38","date_gmt":"2017-10-11T13:24:38","guid":{"rendered":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/?p=10230"},"modified":"2017-11-24T17:22:33","modified_gmt":"2017-11-24T16:22:33","slug":"interview-de-marie-richeux","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/2017\/10\/interview-de-marie-richeux\/","title":{"rendered":"Interview de Marie Richeux"},"content":{"rendered":"<p><strong>Interview de Marie Richeux<\/strong><\/p>\n<p>par Fran\u00e7ois Bernheim<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0&#8211; Est-ce possible d\u2019identifier ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la source de votre livre\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Marie Richeux<\/p>\n<p>Ce livre\u00a0\u00ab\u00a0Climats de France\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 nourri de lectures qui ont une vision du social comme d\u2019une structure plus grande, au del\u00e0 du seul individu. Je pense aux \u00e9crits politiques de Jacques Chevallier, aux \u00e9crits politiques et historiques de Germaine Tillion, aux m\u00e9moires de Fernand Pouillon, \u00e0 ses textes sur l\u2019architecture et aux \u00e9crits de tous ceux qui portent un regard sur la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle ils s\u2019inscrivent. Ce qui fait que ce regard plus large se ressent dans mon \u00e9criture. Je crois que c\u2019est difficile d\u2019abandonner la volont\u00e9 de refaire le monde\u2026 tr\u00e8s difficile de l\u2019abandonner.<\/p>\n<p>On \u00e9volue sans cesse dans un monde qui semble perp\u00e9tuellement demander \u00e0 ce qu\u2019on le refasse. J\u2019ai du mal \u00e0 abandonner cet espoir. En m\u00eame temps je suis lucide sur le fait qu\u2019on ne le refait pas. Il est trop grand pour qu\u2019on le refasse enti\u00e8rement.<\/p>\n<p>Je pense que travailler sur l\u2019\u00e9change d\u2019individu \u00e0 individu est une condition sine qua non pour commencer \u00e0 repenser les relations entre les humains et par voie de cons\u00e9quence et jeu de domino, le monde en entier.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&#8211;<em>Est-ce possible d\u2019\u00eatre aux deux p\u00f4les \u00e0 la fois\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019est quelque chose que j\u2019ai voulu tenir tout au long du livre. Je cite Germaine Tillion. Essayer de tenir toutes les cordes en m\u00eame temps\u00a0: son amour pour la justice, son amour pour la France, ce qu\u2019elle a reconnu d\u2019elle dans la souffrance du peuple Alg\u00e9rien, sa connaissance de l\u2019histoire\u2026elle veut tout le temps et le plus possible penser le r\u00e9el dans ce qu\u2019il a de plus complexe. Je ne pense pas qu\u2019il soit possible d\u2019\u00eatre simultan\u00e9ment aux deux p\u00f4les, mais plut\u00f4t d\u2019\u00eatre \u00e0 un endroit en ayant la conscience que les deux p\u00f4les existent. On ne peut \u00eatre partout en m\u00eame temps, ce serait renoncer \u00e0 choisir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Dans votre roman la place donn\u00e9e \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie va bien au del\u00e0 de l\u2019admiration que vous avez pour l\u2019architecte Fernand Pouillon\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La narratrice se fait tout le temps rattraper par la violence de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, dans la rue comme dans ses \u00e9changes avec Malek, dans les textes qu\u2019elle lit. Elle monte dans un taxi, le chauffeur est le fils d\u2019un homme qui a fait la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. C\u2019est avec les gens que l\u2019on vit, pas avec l\u2019histoire.<\/p>\n<p>L\u2019histoire on la lit, elle nous structure, elle passe \u00e0 travers nous, elle dicte des d\u00e9cisions, mais l\u2019histoire ce sont les humains qui l\u2019\u00e9crivent.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00abEst-ce important que \u00a0Climats de France\u00a0\u00bb soit un roman\u00a0?<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p>Je tiens beaucoup au fait que ce soit un roman, c\u2019est un espace fictionnel d\u00e9j\u00e0 parce que la question de la temporalit\u00e9 n\u2019est pas travaill\u00e9e dans sa lin\u00e9arit\u00e9. Les humains habitent plusieurs \u00e9poques \u00e0 la fois. La pluralit\u00e9 des \u00e9poques traverse les \u00eatres en m\u00eame temps que les \u00eatres les traversent. L\u2019espace fictionnel c\u2019est aussi un espace de libert\u00e9. Le contrat que l\u2019on passe avec la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas le m\u00eame dans un roman que dans un essai ou un reportage. Dans le livre un \u00e9tudiant am\u00e9ricain interviewe Jacques Chevallier, ce personnage n\u2019a jamais exist\u00e9, mais il permet \u00e0 Jacques Chevallier de s\u2019ouvrir et de prendre la parole. Je donne mon pr\u00e9nom \u00e0 la narratrice, c\u2019est pour dire mon engagement dans cet acte. Ainsi cette narratrice j\u2019ai la libert\u00e9 de la plonger dans un \u00e9tat autre que la vie que l\u2019on vit tous les jours. C\u2019est important d\u2019avoir une distance, un d\u00e9collement, \u00e7a permet aussi d\u2019avoir un livre tr\u00e8s calme. Je voulais vraiment qu\u2019il soit calme.<br \/>\n<em>Qu\u2019est-ce qui vous am\u00e8ne \u00e0 penser que l\u2019on peut vivre tr\u00e8s bien avec la guerre\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Des discussions avec les gens. Ils racontent ce qu\u2019ils ont fait, ils ont \u00e9t\u00e9 au restaurant, sont tomb\u00e9s amoureux, ils ont eu des enfants\u2026 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9criture de ce livre, je voyais la guerre comme une esp\u00e8ce de trou b\u00e9ant.<\/p>\n<p>Pendant la guerre vous faites des p\u00e2tes, du riz. Les hommes continuent \u00e0 vivre. Cela m\u2019a appris que la fronti\u00e8re entre la guerre et la paix est plus difficile \u00e0 tracer que l\u2019on ne croit. Quand on se prom\u00e8ne dans la rue, que l\u2019on est attentif aux visages, on voit dans les yeux des gens ce qu\u2019il reste de la guerre.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>le discours que l\u2019on tient est \u2013il li\u00e9 \u00e0 la position que l\u2019on occupe\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je me demande tout le temps \u00e0 partir d\u2019o\u00f9 je pense, dans quel confort ou inconfort de pens\u00e9e je me trouve. j\u2019essaie en permanence d\u2019avoir conscience de mes biais de regard, cela ne veut pas dire que je les \u00e9limine.<\/p>\n<p>J\u2019essaie toujours de me rappeler de quoi je suis faite et c\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que je pose un regard. C\u2019est quelque chose qui affleure dans la relation entre la narratrice Marie et le vieil homme Malek. A un moment elle se rend compte quelle l\u2019\u00e9coute avec des attentes. Il y a des choses qu\u2019elle ne comprend pas, parce qu\u2019elle est arriv\u00e9e avec des pr\u00e9- requis imaginaires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Notre humanit\u00e9 serait-elle aujourd\u2019hui en perdition\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>\u2026. Je me m\u00e9fie des grandes g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s. Je pense qu\u2019il y a un certain nombre de forces \u00e0 l\u2019\u0153uvre, \u00e9conomiques, d\u00e9cisionnelles qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce que le visage humain disparaisse, \u00e0 ne pas s\u2019embarrasser de la complexit\u00e9, fragilit\u00e9, puissance d\u2019un individu. En m\u00eame temps je suis contre l\u2019id\u00e9e de dire que l\u2019on traverse une \u00e9poque qui ne serait que cela. Je crois vraiment qu\u2019il y a des forces agissantes qui luttent contre cela. Il y a plein de personnes, plein d\u2019enfants pour qui le visage humain n\u2019est pas du tout en train de dispara\u00eetre.<\/p>\n<p>Toutes ces forces l\u00e0 sont peut \u00eatre moins \u00e0 l\u2019\u0153uvre, moins rassembl\u00e9es, moins puissantes, moins visibles.<\/p>\n<p>Dans cette bagarre Fernand Pouillon et Jacques Chevallier repr\u00e9sentent des figures de personnes qui l\u00e2chent le moins possible sur leurs convictions, ils essaient de faire avec le r\u00e9el pour que leur action puisse voir le jour.<\/p>\n<p>Jacques Chevallier continue d\u2019agir au nom de la France, du gouvernement fran\u00e7ais sur une terre o\u00f9 aussi au nom de la France on assassine. L\u2019un comme l\u2019autre continuent \u00e0 agir malgr\u00e9 l\u2019adversit\u00e9. Ils continuent, ils ne c\u00e8dent pas \u00e0 la polarisation d\u2019un camp ou de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Concernant l\u2019acte de b\u00e2tir, il y a des endroits qui sont construits sans la moindre consid\u00e9ration pour les vies humaines qui vont s\u2019y d\u00e9rouler.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-full wp-image-10231\" src=\"http:\/\/cafaitdesordre.com\/blog\/wp-content\/uploads\/2017\/10\/AVT_Marie-Richeux_2424.jpeg\" alt=\"AVT_Marie-Richeux_2424\" width=\"225\" height=\"290\" \/><\/p>\n<p><em>Qu\u2019apporte votre exp\u00e9rience de la radio \u00e0 votre \u00e9criture\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Comment \u00e7a s\u2019articule\u00a0? Tr\u00e8s certainement par l\u2019\u00e9coute. Il y a certainement dans l\u2019\u00e9criture quelque chose qui transparait de \u00e7a. Qu\u2019est-ce que l\u2019on entend des autres, qu\u2019est-ce que l\u2019on se donne la peine d\u2019entendre\u00a0?<\/p>\n<p>Un vieil homme qui dit \u00e0 Marie que ce qu\u2019il y a de plus beau, c\u2019est la clart\u00e9. Moi, dans l\u2019\u00e9criture j\u2019essaie d\u2019entendre \u00e7a, comme si mon \u00e9criture \u00e9tait l\u00e0 pour dire que j\u2019ai bien entendu, j\u2019essaie de dire mon attention aux sons, \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Des \u00e9crivains qui vous ont aid\u00e9 \u00e0 vous construire\u00a0<\/em>?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai envie de donner des noms et en m\u00eame temps de dire qu\u2019ils ne m\u2019ont pas plus aid\u00e9 que d\u2019autres gens. J\u2019ai une tr\u00e8s grande admiration pour William Faulkner, c\u2019est quelqu\u2019un qui a aid\u00e9 \u00e0 affuter le regard et l\u2019\u00e9coute, quelqu\u2019un comme l\u2019homme qui a inspir\u00e9 le personnage de Malek\u00a0.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>Y a-t-il une filiation entre vos trois livres\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>Du deuxi\u00e8me au troisi\u00e8me oui. Aussi \u00e9trange que cela puisse para\u00eetre l\u2019\u00e9criture d\u2019\u00a0\u00ab\u00a0Achille\u00a0\u00bb(1) pr\u00e9pare Climats de France.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>Climat de France , nom de la cit\u00e9 au dessus d\u2019Alger est \u00e9crit au singulier. Dans votre titre vous avez mis Climats au pluriel, pourquoi\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Tous ces courts chapitres, c\u2019est une fa\u00e7on de rendre des temp\u00e9ratures, des lumi\u00e8res, des atmosph\u00e8res, des mani\u00e8res dont on se sent dans le monde, des mani\u00e8res o\u00f9 mes personnages ou moi se sentent en France, de France, avec l\u2019histoire de France, ou ce que l\u2019on dit des fran\u00e7ais. ce sont des climats de France . Cela va \u00e0 l\u2019encontre d\u2019affirmations postulant que les fran\u00e7ais sont ceci, cela\u2026 La France aujourd\u2019hui, c\u2019est \u00e7a\u00a0!<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>Les \u00e9crivains, contrairement aux journalistes, ont le privil\u00e8ge de dire le r\u00e9el dans son imaginaire. C\u2019est tr\u00e8s important pour vous\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C\u2019est tr\u00e8s pr\u00e9cieux pour moi de pouvoir le faire. Tr\u00e8s pr\u00e9cieux de pouvoir me plonger dans le r\u00e9el tel qu\u2019il existe dans l\u2019imaginaire d\u2019autres auteurs, c\u2019est puissant d\u2019avoir acc\u00e8s \u00e0 la mani\u00e8re dont un cerveau se repr\u00e9sente le r\u00e9el entre deux pages.<\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n<p><em>Cette attention au vivant est-elle partag\u00e9e autour de vous\u00a0?<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019ai l\u2019impression de n\u2019\u00eatre entour\u00e9e que par des gens qui ont cette attention. Si tous les gens que j\u2019aime sont comme cela, cela veut dire qu\u2019il y en a plein ailleurs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>(1) \u00ab\u00a0Achille\u00a0\u00bb de Marie Richeux \u2013 Sabine Wespieser \u00e9diteur &#8211; 2015<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Interview de Marie Richeux par Fran\u00e7ois Bernheim \u00a0 \u00a0&#8211; Est-ce possible d\u2019identifier ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la source de votre livre\u00a0? &nbsp; Marie Richeux Ce livre\u00a0\u00ab\u00a0Climats de France\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 nourri de lectures qui ont une vision du social comme d\u2019une structure plus grande, au del\u00e0 du seul individu. 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