« Marseille en procès est un livre aussi déséquilibré que passionnant. L’ouvrage vaut autant par le volontarisme de son propos – démonter le mythe construit depuis près d’un siècle, qui fait de Marseille la capitale de la Mafia et du crime – que par l’incapacité des tenants d’une information objective, s’appuyant sur des statistiques et des études solides, à faire passer leur argumentation.

Marseille n’est pas seulement une ville fascinante, elle est au delà de son histoire, de sa culture, de sa beauté, la capitale incontestable d’une construction idéologique plus forte que toute réalité factuelle. Vouloir déconstruire les clichés qu’une avalanche de films, reportages télévisuels, articles de presse, discours politiques ont façonné est à proprement parler chimérique, donquichottesque. C’est tout à l’honneur de Michel Samson de s’être attaqué à si forte partie. Par ces temps où le sens des choses fuit à grandes eaux, ce livre aura le mérite non de convaincre mais d’ouvrir une brèche dans une forteresse réputée imprenable. C’est à dire à minima de semer le doute.

La réalité de Marseille est d’abord d’être une ville pauvre. Une ville sans banlieue où la population la plus démunie se trouve autant à la périphérie, dans les cités, qu’au centre ville.

Ici la délinquance est d’abord celle de la misère, quatre ans de fréquentation des tribunaux locaux par l’auteur le prouvent.Les honnêtes gens ne sont pas à un paradoxe près. Le crime des autres qu’ils dénoncent les émoustille singulièrement. Mais le mythe savamment entretenu d’une mafia hiérarchisée à la sicilienne ne résiste pas à l’examen. Ici la guerre entre bandes rivales est à l’origine des règlements de compte dont les médias sont si friands. Entre 1928 et 1939, un magazine comme Détective, champion des faits divers consacrait 54 articles à la ville !

Si on ne prend en considération que les statistiques de règlements de compte afférant aux années les plus récentes, on pourra affirmer que le crime ne cesse de progresser à Marseille. Soit 19 pour l’année 2015 contre 15 en 2012. Par contre, en élargissant la période de référence, on constatera que le crime est ici en nette régression : 44 en 1985, 45 en 1986, 28 en 1987, 31 en 1988. Une ville comme Nice jusqu’au dernier attentat) avait la réputation d’être une ville tranquille. Hors le nombre de crimes qui y était commis était supérieur à celui de Marseille.

Le circuit de la drogue alimente sans doute de nombreuses bouches dans la capitale phocéenne, mais contrairement à la légende, les revenus des dealers sont loin d’être mirifiques. « L’analyse des gains du trafic de cannabis en France estime que pour un millier de grossistes qui retirent des bénéfices d’environ 400 000 € annuels, ce sont 130 000 revendeurs de détail qui gagnent en moyenne 7000 € par an, soit même pas l’équivalent d’un smic, dans des conditions hautement risquées qui ne s’accompagnent d’aucune protection » source OFTC)

Ainsi, comme l’ont démontré de nombreux chercheurs, Marseille, au moins en matière de crimes, délits et diverses infractions, est une ville comme les autres. Certes un grand nombre de procès criminels s’y déroulent, mais près de la moitié concernent des crimes et délits commis en dehors de la cité. Plus le nombre de procès est élevé plus ils bénéficient de la lumière médiatique, plus les magistrats qui les traitent peuvent espérer bénéficier d’un avancement accéléré.

Quelques cas de procès cités par l’auteur démontrent qu’il n’ y a pas collusion entre les responsables politiques, la magistrature et les truands. Les magistrats disent le droit hors de toute ingérence. On peut à cet endroit émettre quelques doutes, tant pour Marseille que pour toute autre ville française, d’autant que Michel Samson, à contrario de ses premières affirmations écrit « Ils ( ces magistrats) sont plongés dans les ambiances politiques, sociales, idéologiques du pays dans lequel ils vivent et cela intervient certainement dans leur décisions » Certes bien loin du » tous pourris » tout individu exerçant un pouvoir n’en abuse pas forcément, mais si les SDF qui volent un œuf étaient jugés avec autant d’aménité que les notables, cela se saurait. Et ce n’est parce que le syndicat de la magistrature, résolument à gauche, dénonce l’existence d’une justice de classe que cette affirmation manque de fondement.

Il n’empêche que la démarche de Michel Samson est, dans le contexte d’intoxication médiatique qui est le notre, essentielle. A travers Marseille, l’auteur pose une question qui nous concerne tous : que faire quand le mensonge devient plus crédible que toute réalité ?

Marseille, est sans doute la seule ville de France qui pose autant de questions face à l’évolution du monde et de la société. Sans doute son histoire est-elle mondiale, sa culture protéiforme, sans doute sa saleté ne vient-elle pas pas à la cheville de sa splendeur, sans doute peu de villes de notre petit pays permettent de rencontrer autant de belles personnes.

Voilà un ouvrage écrit par un amoureux de sa ville. Pour faire plaisir aux détracteurs de Massilia on ne tout de même pas demander à l’écrivain de cirer les pompes d’une pseudo objectivité défaitiste et mensongère. Désigner une ville comme criminelle est à ce niveau un acte politique. Par le fait de la stigmatisation, toutes les concentrations urbaines qui ne sont pas Marseille deviennent propres. Par ailleurs le voile jeté sur la ville masque toutes les initiatives sociales, artistiques, politiques novatrices facilement repérables quand on s’y intéresse.( 1)

Ne serions nous pas tous en procès ?

 

François Bernheim

 

Michel Samson

Marseille en procès

Editions La Découverte & Wildproject

 

(1) sur ce même blog notre reportage «  Marseillle la ville à abattre » mettant en avant de nombreuses et innovantes initiatives citoyennes. 23 Mars 2016

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