th-6 « Marseille n’est pas une ville pour touristes. Il n’y a rien à voir. Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage. Ici il faut prendre parti. Se passionner. Etre pour, être contre. Etre violemment. Alors seulement ce qui est à voir se donne à voir. Et là, trop tard, on est en plein drame. Un drame antique où le héros c’est la mort. À Marseille, même pour perdre il faut savoir se battre ».

Jean Claude Izzo, Total Khéops (2).

 

 

« … Le lieu d’une parole ouverte où l’on pouvait avancer l’hypothèse que l’autre soit considéré comme une richesse avant de représenter une menace ».

Denis Gheerbrant,

La République Marseille, suite cinématographique (3).

 

Comme le disait un mec de mon quartier :

« La France, elle fait ses plans, sans nous ».

Younes Amrani – Stéphane Beaud, Pays de malheur (4).

 

« Tant que les lapins n’auront pas d’historien, l’histoire sera racontée par les chasseurs ».

Howard Zinn (5).

 

Un reportage de françois bernheim

 

 Ce que je sais de Marseille ?

 

Un éblouissement, une catastrophe, un tremblement.

Je ne suis même pas sûr de ne pas savoir ce que je ne sais pas.

Sous les brûlures du soleil et les grimaces de la nuit, la vieille peau se détache.

Je sais quelques notes de musique, deux ou trois mots balbutiés, l’élégance désordonnée d’un peuple du monde aussi fier, généreux, fou que désespéré.

Venant de Boulogne-Billancourt, j’ai pendant 15 jours rencontré des êtres aussi beaux et lucides que la Méditerranée, aussi tendres que la pierre est ici dure. J’ai enregistré leurs paroles, dévoré leurs livres, documents, œuvres. Relu et relu Izzo. Dire l’ivresse, la poésie, est indispensable mais insuffisant face à la guerre qui est ici menée contre les peuples du sud.

La beauté n’a pas vocation à servir de cache-sexe au mépris. Elle nous oblige à ne jamais trahir ceux que les puissants condamnent à la relégation ; les soi-disant « classes dangereuses ». Notre avenir, notre humanité en dépendent. Merci à Marseille, à celles et ceux avec qui j’ai pu dialoguer avec bonheur (1). Leur densité, leur amour de la vie, leur ouverture me comblent. Je ne sais toujours pas parler de Marseille.

 

 

Pastis, en guise d’apéritif

 

Où l’on découvre que laisser tanguer les mots, les idées, n’est pas plus idiot que vouloir les forcer à entrer dans des tiroirs étanches, inaptes à la danse comme au maniement des contradictions en terrain miné.

Alors, dans le désordre :

 

Peuple

A Marseille comme dans beaucoup d’autres villes, les dirigeants ne sont pas contents du peuple. Pour aller de l’avant, il faudrait à l’évidence changer de peuple.

Ainsi, d’après Claude Valette, adjoint au maire (6), délégué à l’urbanisme, « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose », cité par Eric Zemmour (Le Figaro 18 novembre 2003)…

En 1929, Claude McKay écrit « Banjo » (7). Le héros, un musicien de jazz noir, décrit ainsi Marseille vu des quais : « Là, chaque jour, il pouvait rencontrer un prolétariat pittoresque venu des eaux lointaines dont les noms enflammaient son esprit d’aventure : mer des Caraïbes, golfe de Guinée, golfe Persique, golfe du Bengale, mer de Chine, archipel indien… Dans l’entassement des caisses, des sacs, des tonneaux – dont certains laissaient échapper une partie de leur contenu – reposait, dans la senteur chaude de leurs parfums généreux, la moisson splendide de tous les pays du monde ».

 

Historiens du peuple de Marseille

La ville a la chance d’avoir en son sein des historiens populaires de haut niveau, fiers de leur ville. Le monde entier les a consacrés. La ville s’est bien gardée de les encourager, car la culture hip-hop que véhiculent des groupes comme IAM, la Fonky Family, Massilia Sound System, B.vice et bien d’autres est celle de la jeunesse.

« Jusqu’alors on a comme maire Gaston Defferre, qui maintient la ville sous une chape de plomb. Les jeunes n’ont pas droit de cité… C’étaient vraiment des années sombres ».

Jali, futur membre de Massilia Sound System

dans Mars de Julien Valnet (8).

 

Saleté

Le peuple est sale, Marseille également.

Françoise Gaumet, adjointe municipale à l’hygiène, dans la revue V Marseille 2013, s’exprime ainsi :

« On estime qu’il y a un rat par habitant, ce sont des commensaux de l’homme…

Le rat est utile, il enlève un quart de nos déchets. S’il n’y avait pas de rats, il faudrait plus d’éboueurs. L’avantage, c’est qu’eux ne font pas grève » (9)

… Sur une affiche municipale, un slogan prometteur : « Marseillais, il est temps de respecter notre ville ».

Selon l’écrivain journaliste Bruno Le Dantec, « La mairie oublie qu’elle n’a introduit les conteneurs à ordures qu’en 2000 et que le tri sélectif n’en est qu’à sa phase virtuelle » (6).

Sans doute l’exemple vient-il d’en haut, mais à Marseille l’incivisme semble la chose du monde la mieux partagée.

 

Résidences privées dans les quartiers Nord

« Ça donne un truc un peu crépi, rose, bleu atroce, un mélange Dallas- Marrakech-Salon de Provence, avec digicodes et des gens qui restent chez eux. Ce genre de résidences a essaimé partout, souvent au pied des tours. De plus en plus, des murs de séparation se construisent, à tel point qu’à Kalliste, une très grande cité, tout le monde surnomme l’immense résidence fermée qui s’est construite au pied des tours « Gaza » : c’est de cette façon qu’on lit le mur ».

Yohanne Lamoulère (10)

 

Le prix d’un homme

« On n’est pas sérieux quand on a 17 ans ».

Arthur Rimbaud

 18 Octobre 1980

Lahouri Ben Mohamed, 17 ans, habite avec sa famille la cité de la Busserine. Il est assis à l’arrière d’une voiture conduite par un de ses camarades. Une patrouille de CRS les contrôle. Tout est en règle. Aucune menace à l’horizon. Un des CRS tirera à deux reprises sur lui à bout portant. Au bout de 7 ans de procédures judiciaires, le CRS est condamné pour homicide involontaire à 10 mois de prison dont 4 avec sursis. Hassan Ben Mohamed, le frère de la victime, a voulu comprendre. Il s’est engagé dans la police, il a enquêté. Trente ans plus tard, à la mémoire de son frère, il écrit «  La gâchette facile » (11). Sa mère lui révèle alors qu’après le meurtre, des hommes ont proposé à son père de faire la peau du policier en prison. il a catégoriquement refusé. « N’oublie jamais, mon fils : qui tue un homme tue l’humanité ; mais qui sauve un homme sauve l’humanité toute entière ».

 

21 février 1995

Ibrahim Ali, 17 ans, d’origine comorienne, rentrait chez lui avec ses camarades musiciens. Des colleurs d’affiches du Front National ont voulu l’attraper. Ils lui ont tiré dessus et l’ont assassiné. Le meurtrier a été condamné à 15 ans de réclusion criminelle. Le jury n’a pas suivi Bruno Mégret, qui, à la barre, est venu justifier ce crime. C’est le même Front National qui a failli gagner la région PACA en décembre 2015 avec 45,22 % des voix au second tour. Tous les 21 février, Mbaé Soly Mohamed, qui était le compositeur du groupe B.vice, accompagné des habitants de la Savine et d’autres citoyens, rend hommage à son ami (12).

 

L’O.M. béni des dieux

2005 – L’O.M. bat le PSG à domicile. Dieu, toujours du côté de L’O.M., demande au curé de l’église Notre-Dame du Mont de célébrer dignement l’événement. C’est ainsi qu’à la sortie du match les cloches se mirent à sonner !

 

Marseille Capitale européenne de la culture 2013

La ville, pendant plusieurs mois, a été sous le feu des projecteurs médiatiques, non au titre de crimes et délits crapuleux, mais pour un événement a priori rassembleur et ayant trait, selon son intitulé, à la culture.

Par ailleurs, de nouveaux musées ont vu le jour, sans doute pas dans le cadre de l’événement mais vraisemblablement stimulés par lui.

Le vieux port est redevenu accessible au public, le quartier de la Joliette a été réaménagé…

Vraisemblablement, Marseille, à la faveur de l’événement, a réussi à améliorer son image de marque. Les opposants au projet ne nient pas de telles avancées, mais pour eux l’objectif de l’opération était plus publicitaire que culturel. Le film de Nicolas Burlaud « La fête est
finie » (13) a clairement identifié l’objectif poursuivi : accélérer le processus de « gentrification » en cours afin d’ouvrir la ville à de nouvelles couches de population disposant de plus de moyens et plus conformes à l’image stéréotypée que ceux qui détiennent les rênes se font de l’élite.

Ainsi Marseille capitale culturelle européenne 2013 ne serait ni plus ni moins que le cheval de Troie du grand capital ayant besoin d’un alibi pour mener une opération urbanistique visant à pousser dehors les couches populaires. A l’appui de cette thèse on notera :

– que l’opération a été téléguidée d’en haut, ni l’Etat, principal investisseur avec l’établissement public Euromed, ni la mairie n’ayant daigné créer de débat et faire appel aux propositions de ceux d’en bas ;

– que dans une ville où le jacobinisme parisien est vécu comme une offense, les équipes conduisant le projet ont laissé une part prépondérante aux experts parisiens parachutés sur place ;

– que, a contrario, un petit nombre d’artistes authentiques a participé aux «  quartiers créatifs » (14) ;

– mais que les quartiers nord, notamment la Busserine, ont refusé de participer à la création d’un jardin éphémère – alors que les quartiers manquent de tout, on leur propose de consacrer 420 000 € à un jardin qui, après l’opération, serait recouvert du bitume de l’autoroute L2 en cours de construction.

Par ailleurs, bon nombre d’associations culturelles ont vu leurs subventions diminuées ou supprimées.

Quelle a été l’implication de la jeunesse, des troupes de théâtre, des groupes de musiciens marseillais ?… On peut dire quasi nulle.

 

Bar de la Marine

Marcel Pagnol a sans doute largement contribué à édifier un mythe autour de Marseille. Il n’en est que plus savoureux de savoir que le Bar de la Marine avait été construit en studio lors du tournage de sa trilogie, jusqu’à ce que, le succès du film aidant, un bar à ce nom ouvre sur le Vieux-Port, reproduisant « en vrai » le décor du film ! (15).

 

L’Estaque

J’ai visité l’Estaque en compagnie de Julie Demuer, de l’association Hôtel du Nord. En été, la plage de Corbière est le lieu de rendez-vous des familles habitant les cités. C’est sans doute un des endroits les plus beaux du monde. La nature, à l’inverse des hommes, ne prend jamais de posture. Avec une simplicité radicale, elle dit que la beauté est encore plus belle quand elle est partagée. Ici, les sentiments, les émotions s’expriment les yeux et le cœur grands ouverts. Mais L’Estaque est hélas un lieu pollué par une usine chimique aujourd’hui en désuétude.

La dépollution prendra encore des années. Les ouvriers de l’usine étaient logés sur place avec une vue imprenable sur la mer. Aujourd’hui ils sont à la retraite et habitent toujours les mêmes petites maisons, car aucune opération immobilière d’envergure ne peut être lancée tant qu’il y aura des traces de pollution.

 

Petites histoires de Marseille

Gilles Del Pappas, auteur de romans policiers, raconte :

Dans le Panier, trois voitures se suivent : la première s’arrête au milieu de la route devant un bar. Le conducteur descend et s’assied tranquillement pour prendre son café. Les automobilistes bloqués sont furieux, ils klaxonnent à tue-tête. L’un apostrophe le gêneur : « Je travaille, moi ! »

L’autre, laconique, répond : « C’est bien fait ! »

….

Dans une rue du Panier, il y a déjà quelques années, un gamin tire avec un fusil à pompe sur les pigeons. Passe une petite vieille avec son cabas. Sa réflexion a été : « Oh petit, fais attention de ne pas te faire mal ! »

Gilles del Pappas me signale également qu’à Marseille vivent au moins quarante auteurs de romans policiers. À Bordeaux il pourrait y en avoir… un.

 

Pastis, encore

« Le pastaga (16) est la boisson la plus populaire de Marseille et peut-être de France. Mêlé à l’eau qui le coupe, le pastis que l’on boit indique bien quelque chose de trouble, un désordre, une confusion. Être en plein pastis, c’est se trouver fort embarrassé ».

 thumb_Ciste-cotonneux-en-fleurs-au-bord-des-falaises-Soubeyranes2C-face-a-la-baie-de-Cassis-et-aux-calanques

 

 

 

 

 

 

 

Police, vos papiers !

(Source INSEE)

 

Marseille

Chef-lieu des Bouches-du-Rhône et de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA).

 

Population

852 516 habitants (2012).

491161 en 1901 – 914 264 en 1936 – 636 264 en 1946 – 908 600 en 1975 – 800 550 en 1990 – 839 043 en 2006.

382 811 ménages.

 

Territoire

240,6 km2, soit 2,5 fois plus grand que Paris, 5 fois plus grand que Lyon.

 

Densité `

3 543 habitants / km2 (Lyon : 10 118. Paris : 21 229. Toulouse : 3 735).

 

Immigrés et étrangers dans les grandes villes françaises

(recensement 2010)

Paris : 20,3 % et 14,9 %

Lyon : 12,0 % et 8,3 %

Toulouse :13,4 % et 9,0 %

Seine-Saint-Denis : 27,7 % et 21,2 %

Aix en Provence : 10,2 % et 6,3 %

Marseille : 12,9 % et 7,8 %

 

Familles mono-parentales

Entre 25 % et 31 % dans les 1er, 2ème, 3ème,14ème,15ème

Entre 15 % et 23 % dans les 8ème, 9ème, 10ème et 13ème

 

 

Revenus

7 365 € par uc (17) pour le 3ème arrondissement

24 940 par uc pour le 8ème

De 9 000 € à 15 000 € : 2ème, 1er, 14ème, 13ème, 15ème, 16ème

De 16 000 à 20 000 € : 4ème, 5ème et 6ème

Plus de 20 000 € : 9ème, 12ème, 7ème, 8ème

 

Logement

Nombre total de logements : 423 315

Résidences principales : 90,4 %

Vacants : 7,3 %

Propriétaires de résidences principales : 44,1 %

 

Crèches

D’après Patrick Lacoste, de l’association « Un centre ville pour tous », dans le 8ème arrondissement, il y a une place disponible pour 3 candidats possibles.

Dans le 15ème, il y a une place pour 8 candidats.

 

Emplois

341 824, dont 87,9 % salariés

 

Activité économique

84 229 établissements actifs

Agriculture : 0,2 %

Industrie : 3,8 %

Construction : 9,6 %

Administration publique : 17,7 %

Commerce, transport, services : 68,9 %

 

Chômage

Moyenne ville : 17,28%

3ème arr. : 29,78 %. 2ème : 29,48 %. 1er : 26,98 %. 15ème : 26,81 %. 14ème : 25,91 %. 8ème : 9,66 %

 

Criminalité (2010)

Saint-Denis : 166,50 / 1 000 habitants

Avignon : 122,94

Nice : 114,32

Marseille : 114,04

 

 

Sous le mythe, le déclin

 

Marseille, ville cosmopolite à la croisée de tous les continents, Marseille, porte d’entrée de la Méditerranée… Cela fait encore rêver, mais c’est fini. Avec la décolonisation, l’industrie peu élaborée qui était celle de la ville, soit a mis la clef sous la porte, soit s’est transportée ailleurs. La ville compte entre 8 % et 11 % d’étrangers, moins que Paris (15 %) (15).

La culture de la ville est donc avant tout une culture de l’échange, une culture commerciale.

Que ce soient des commerces tenus par des Maghrébins ou des foires et marchés qui témoignent aujourd’hui de la vitalité commerciale de la cité, cela ne fait pas plaisir à tout le monde. La rénovation à venir de la place Jean Jaurès, où se tient le marché de la Plaine, pourrait bien avoir comme objectif de se débarrasser d’un bon nombre de forains à qui on reproche de vendre (comme tout le monde) des produits de basse qualité en provenance d’Asie.

Ironie de l’histoire, une des industries les plus performantes de la ville a été celle de la transformation de l’héroïne. Les chimistes de Marseille étaient considérés comme les meilleurs du monde. Il a fallu que le président Nixon écrive au président Pompidou pour que le gouvernement se décide en 1993 à éradiquer la « French Connection » : « Je vous abjure d’entreprendre une lutte vigoureuse contre la filière française de l’héroïne qui, à partir de Marseille, diffuse l’héroïne sur notre territoire. Nous savons que 80 % de l’héroïne consommée aux Etats- Unis provient de France. Cette drogue tue six mille Américains par an » (18).

On murmure que les services de sécurité français ne souhaitaient pas entraver une activité aussi rémunératrice tant qu’elle n’exerçait ses ravages qu’à l’exportation…

Ici, la bourgeoisie est plutôt frileuse. Déjà en 1924, la mairie refusait de céder des terrains à l’usine Hotchkiss. Raison inavouable : faisant travailler des salariés très qualifiés, elle aurait pu encourager des revendications salariales inopportunes.

Marseille ville populaire, Marseille ville rouge. Voilà qui était inacceptable. Tout ce qui pouvait empêcher le parti communiste de prendre localement le pouvoir a été fait. Gaston Defferre, maire socialiste, a été l’initiateur de cette politique, mais Jean-Claude Gaudin, certes de droite, peut être considéré comme son fils spirituel.

 

En 1954, les ouvriers constituent à Marseille 42 % de la population active. Ils ne sont plus que 9,5 % en 2010 (15).

Les patrons de l’industrie et du commerce, qui sont 13,7 % de la population active en 1954, ne sont plus que 2,8 % en 2010.

Que reste-t-il quand on éradique par le haut et par le bas ? Le milieu et les pauvres. Ici, l’emploi public est leader et les couches populaires les moins qualifiées connaissent un chômage massif.

26 % de la population est en dessous du seuil de pauvreté en 2010, contre 16 % pour Paris, 15 % pour Lyon, 19 % pour Toulouse, 36 % pour la Seine-Saint-Denis,14 % pour Aix-en-Provence.

Tout est en place pour que les édiles municipaux soient ceux de la médiocrité. En 1986, à la mort de Gaston Defferre, une sorte d’accident historique s’est produit. Pour assurer l’intérim, Robert Vigouroux a été choisi. Il ne devait, en principe, faire de tort à personne. Erreur, l’homme avait des idées et même des projets. Il a entre autres donné carte blanche à Christian Poitevin (poète connu sous le nom de Julien Blaine), qui a mis en place une politique culturelle remarquable. Il est convaincu que la culture est le meilleur moyen de relancer l’activité économique en limitant la dégradation sociale. De nouveaux lieux voient le jour : la Friche de la Belle de Mai, le musée d’art contemporain, le centre international de poésie, etc. Christian Poitevin s’entoure des meilleurs et surtout réussit à insuffler un nouvel état d’esprit où l’audace créative s’appuie sur un professionnalisme rigoureux. R. Vigouroux a été élu en 1989 contre la volonté de l’appareil socialiste. A ce sujet, Jean Viard, sociologue et vice-président de Marseille-Provence-Métropole, a fait remarquer que certes l’édile avait mis fin au clientélisme, mais que, gouvernant par projets, il s’était coupé de la réalité humaine locale… Ainsi Jean-Claude Gaudin a été élu maire en 1995 et il l’est encore aujourd’hui.thumb_Canoes_dans_la_calanque_d_En_Vau

Contrairement aux idées reçues, le clientélisme n’est pas propre aux pays du sud. Balkany, Dassault règnent sur des communes de la région parisienne. Si, dans leurs discours publics, beaucoup de responsables politiques dénoncent l’abstentionnisme, de fait ils s’en accommodent. Ils auront ainsi moins de clients à satisfaire pour gagner les élections.

 

 

Vous avez un projet béton pour la ville ?

 

Jean-Claude Gaudin (élu avec moins de 20% des voix) pourrait répondre : « Oui, bâtir un nouveau Marseille, en encourageant les bâtisseurs d’envergure, en changeant le visage de la population, en assurant sa sécurité ».

En clair, le béton est devenu le nouveau sésame de la ville.

 

Des quartiers comme ceux des 7ème, 8ème et 10ème sont très fortement densifiés. Le choix d’architectes quasi labellisés entraîne celui de promoteurs assez professionnels pour répondre avec efficacité au cahier des charges requis. La pérennité du bâti est loin d’être le critère recherché. Une cité comme celle des Flamands va de rénovation en rénovation. Le coût au m2 y serait de 10 000 €, pour un appartement bourgeois dans les beaux quartiers. Pour Jean-François Poupelin, du journal Le Ravi, « Jean-Claude Gaudin n’a jamais eu de projet pour Marseille. Euromed, c’est l’Etat, c’est l’Etat qui rebooste la façade maritime. JCG a persillé les quartiers nord de résidences privées, il a donné les clefs de la ville aux promoteurs ».

Certains s’étonnent qu’à Marseille bon nombre de rues soient toujours en travaux. Pour soutenir l’activité, on n’hésite pas à défoncer la chaussée, creuser des trous, les boucher, les recreuser quelques mois plus tard. La bétonisation de la ville rend les nouveau immeubles ou les anciens rénovés hors de portée d’une clientèle populaire.

Mais que faire quand les habitants sont encore dans les lieux ?

Philippe Pujol, journaliste à La Marseillaise, quotidien communiste de la ville, a enquêté pendant 10 ans. Dans son livre « La fabrique du monstre » (14), on apprend que des gamins ramassent des cafards pour gagner quelques centimes. On retrouvera les bestioles dans des appartements de personnes ayant un contrat de location en bonne et due forme. Par mesure de salubrité publique, ils seront aussitôt expulsés. D’autres méthodes, dont la méthode forte, peuvent être employées. L’exemple de la rue de la République est tout à fait significatif. Il s’agissait de requalifier un périmètre englobant la rue de la République : logements, façades, commerces, parking, tramway. Dans le cadre « d’Euroméditerranée », l’Etat et la ville décident d’investir 1 milliard d’euros. L’objectif, selon l’association « Un Centre ville pour tous », est le suivant (20) : « Enfin dans une rue en déshérence, on aurait du neuf, le vieux rêve municipal d’une rue requalifiée attirant des couches aisées votant à droite et cherchant à payer moins d’impôts. Seul petit problème : environ mille personnes, locataires, habitent la rue. En 2004, un fond de pension américain, Lone Star, propose d’acquérir 50 % du patrimoine du précédent propriétaire, « de chasser les habitants et de rénover et de vendre à la découpe ». Rentabilité espérée du capital : 18% par an. En 4 ans, l’affaire doit être bouclée ».

Août 2014. Six cent familles reçoivent un avis de fin de bail, les habitants sont harcelés, les démolisseurs saccagent les appartements. Bilan provisoire, onze ans plus tard : le nombre de logements, après découpage, est passé de 2 850 à 3 497.

« Un quart des immeubles est à l’abandon ou en travaux. Un tiers du parc privé rénové n’est pas loué. Deux tiers des 205 locaux d’activité en rez-de-chaussée sont à l’abandon. Seul le parc de près de cinq cents logements sociaux est entièrement rénové ». La crise financière de 2008 est passée par là et les acheteurs ont préféré les quartiers résidentiels de la ville.

Mépris supplémentaire : pour cacher les commerces fermés, des affiches de commerces en activité ont été placardées sur les façades. Aux deux extrémités de la rue de la République, des centres commerciaux gigantesques ont vu le jour : « Les Terrasses du Port » d’un côté, de l’autre « Le Centre Bourse ».

 

 

L’esprit d’entreprise ou la gangrène ?

 

À examiner au plus près les pratiques des gens en place, on s’aperçoit très vite que l’on plonge dans un enchevêtrement relationnel où membres du Parti socialiste, Républicains (ex UMP), hommes d’affaires, grands bandits, truands ordinaires, associations écrans et bidons sont les obligés les uns des autres. Ici, ce qui peut sauver au quotidien le petit peuple, «  la débrouille », devient très vite la magouille, dès qu’une once de pouvoir, et/ou une possibilité de profit facile est en vue.

 

Quel rôle joue le trafic de drogue dans une telle spirale ?

Entre les emplois de trafiquant, vendeur, guetteur, l’économie de la drogue représente à Marseille un chiffre d’affaires quotidien très important. Soit 20 000 € par jour, 600 000 € par mois pour une seule cité.

La consommation de haschich peut s’avérer extrêmement toxique. La résine étant mélangée à du goudron, du caoutchouc de pneu et à des anxiolytiques. Mais l’économie de la drogue a également un rapport avec la paix sociale. En 2005, alors que la région parisienne s’enflammait, les cités de Marseille sont restées calmes. De là à dire que les dealers fonctionnent aussi comme une sorte de police parallèle, il n’y a qu’un pas. Le trafic de drogue jouerait-il également un rôle de régulateur par le vide ? « Tant qu’ils se tuent entre eux », aurait dit le maire en place à propos des règlements de compte entre truands et dealers.

La drogue et tout ce qui tourne autour d’elle contribuent également renforcer le clivage existant entre les quartiers Nord et Est et le sud de la ville.

 

L’économie du chantage à l’emploi

Le virus des activités douteuses contamine toute la société. Un récent article du Monde, « Du goudron et des thunes » (20), décrit une nouvelle forme de délinquance. Une nuit de l’hiver dernier, la plus grosse perceuse d’Europe explose sur le chantier de la L2 à proximité de la cité de la Busserine. Le message est clair. Si Bouygues veut mener à bien son chantier, il lui faudra embaucher directement une équipe de jeunes du coin sans passer par L’ANPE. Sans être, disent-ils, raciste, ils ne comprennent pas que soient embauchés des Portugais, des Polonais. Ces derniers sont formés, mais eux, depuis le temps, pourquoi ne leur a-t-on pas proposé une formation ?

En général, après ces incidents, des offres de gardiennage, prise en compte de la sécurité, sont faites par de nouvelles sociétés très persuasives. De ce fait, en 2015, les entreprises des BTP dans les Bouches-du-Rhône auraient eu à faire face à un surcoût de 120 millions d’euros. L’article met également en évidence la concurrence existant entre cette économie du chantage et celle de la drogue. Un guetteur gagne environ 60 € par jour, un vendeur 200 €, un manœuvre sur le chantier 1 200 € par mois !

 

 

Un système de tontons flingueurs rentiers

 

Face à la mise en sommeil de l’industrie locale et la perte d’influence du port, l’économie de la ville est devenue celle de la rente. Marseille produit de la pauvreté collective et l’enrichissement d’un petit nombre de personnes. L’activité touristique, qui emploie une main-d’œuvre ponctuelle, donc peu revendicative, a la faveur des responsables politiques. L’insertion récente de la ville dans une métropole plus dynamique peut faciliter un rééquilibrage, mais le tout ne tient pas lieu de projet. Ainsi que le souligne Dominique Manotti, historienne et auteure de romans policiers : « À la fin de la deuxième génération, les fortunes marseillaises n’investissent plus. La 3ème génération a choisi la rente, elle achète des immeubles. Les métiers choisis seront ceux d’avocat, notaire, profession libérale, médecin » (21).

 

« La fabrique du monstre »

La démonstration faite par Philippe Pujol dans son livre est hélas implacable. Marseille a été le berceau politique de Jean-Marie Le Pen. Cette ville, pendant les années 30 et sous l’occupation, a connu des mouvements d’extrême-droite virulents. Aux dernières élections régionales de décembre 2015, Le Front National n’était pas loin de l’emporter. Alors que les classes populaires connaissent des conditions de vie extrêmes, qu’ils vivent chaque jour une nouvelle catastrophe, leur dire que la prise de pouvoir par le Front National sera une catastrophe n’a pas de sens.

« J’aurais aimé être fils de profs, aller dans un lycée de bourges, fréquenter les salles de concert et les bars branchés et voter socialiste ou Vert, pour me donner bonne conscience… Mais non, je suis fils d’esclaves ayant grandi dans la merde, entouré de personnes sans espoir, ni volonté (ou plutôt possibilité) de réussir… je terminerai par cette affirmation : 

RIEN n’est fait pour nous »

Younes Amrani, Stéphane Beaud – Pays de malheur (4)

th-5

 

Témoignage de Karima Berriche, militante associative

Elle est née le 5 mars 1961 aux Pennes Mirabeau, la campagne de Marseille. Son père, paysan analphabète, est venu d’Algérie « reconstruire » la France en 1947. Il a été employé comme manœuvre. Il mangeait un jour sur deux. Militant du FLN, il écoutait Radio Londres, Radio le Caire, il était au fait de la situation mondiale et des mouvements émergents. C’est de lui que Karima a reçu sa première formation politique.

 

Choc

Karima a la nationalité française. L’Algérie devenant indépendante, son père prend la nationalité algérienne, tout comme ses enfants, dont Karima. La famille vit dans l’espoir du retour en Algérie. Karima doit faire des études pour « déconfisquer » la révolution. Karima fait son premier séjour en Algérie à l’âge de 24 ans. Le choc est terrible. Là-bas, elle s’est sentie française. Six mois plus tard, elle demande la nationalité française.

 

Rencontres

Elle ne cessera de faire des rencontres importantes : professeur de français, professeur d’économie… Inscrite à la fac de socio en 80, elle habite la cité des Gazelles, là où résident les jeunes politisés du tiers- monde.

Les débats sont permanents. Plus tard, elle suivra l’enseignement du sociologue Michel Anselme, le père de la politique de la ville, passionné par l’étude du terrain et fin observateur des mutations en cours. L’homme est sensible, joyeux et amoureux de l’O.M.

 

Imposer la concertation

Karima habite la ZUP n°1 de Marseille, le quartier du Grand Saint Barthélemy.

L’effervescence associative est très forte au milieu des années 70. Les principaux acteurs peuvent être d’anciens résistants, des militants du PC, de la jeunesse catholique et de l’extrême-gauche. Le nouveau cheval de bataille de ces mouvements sera l’amélioration du cadre de vie. L’organisation scolaire proposée mettra le feu aux poudres. Les classes sont modulées en fonction des normes nationales sans tenir compte de la démographie locale. Pour faire face à cette surpopulation, certains enfants iront en classe le matin et d’autres l’après-midi. A la faveur de cette mobilisation, les habitants vont imposer la concertation concernant leur cadre de vie. Il exigent des équipement socio-culturels et sportifs. A l’époque, dit Karima, il était courant que les partis de gauche veuillent faire le bonheur des gens sans leur demander leur avis.

 

L’avènement du transitoire durable

Fin des années 70, changement de population dans les cités, la classe moyenne accède à la copropriété, les bailleurs sociaux ouvrent leur parc à des familles algériennes venant du bidonville du Grand Saint Barthélemy, à des rapatriés d’Algérie et aux mal logés du centre ville. On a jugé à l’époque que les Algériens devaient passer par des cités de transit avant d’accéder aux HLM. Ainsi des familles de sept personnes ou plus furent logées dans des appartements prévus pour deux personnes. Construits avec de mauvais matériaux, ces logements étaient prévus pour cinq ans. La plupart des familles y restèrent quinze à vingt-cinq ans. Il fallait sans doute éviter que les Algériens rencontrent les pieds-noirs !

C’est ici que toute une génération a fait l’expérience intime de ce qu’était la discrimination, la relégation.

 

En prime, le chômage et les drogues dures

Les années 80 sont des années noires. Le chômage touche durement les enfants des immigrés et les drogues dures font leur apparition dans les quartiers. Overdoses, Sida, suicides ravagent une génération. Toutes les familles sont touchées. Karima aura un cousin trafiquant qui succombera à un règlement de comptes. Son frère, consommateur d’héroïne et dépressif, se suicidera à 23 ans.

 

Les rendez-vous manqués de la gauche        

En 1983, la jeunesse des quartiers est mobilisée, c’est la grande marche pour l’égalité et contre le racisme. François Mitterrand anticipe-t-il un soulèvement possible des quartiers ? Il sort de son chapeau SOS Racisme, une réponse morale à un mouvement pour l’égalité économique, sociale. Mais le succès est au rendez-vous. Les jeunes s’entassent dans des cars qui les emmènent à des concerts gratuits de Bruce Springsteen et autres pointures. Les moyens et la couverture médiatique sont énormes, mais après ? Pendant vingt ans de promesses non tenues, la montée du Front National servira d’épouvantail. Aujourd’hui, cela ne fonctionne plus. Le Front a pris une mairie de secteur avec 18 % des inscrits. La situation des jeunes s’est tellement dégradée qu’ils ne voient pas comment cela pourrait aller plus mal avec le Front au pouvoir. Le pire, ils croient déjà le vivre. Autre phénomène préoccupant : des jeunes ne vont pas voter parce que l’Islam le leur interdit. Quelle est cette démocratie qui fonctionne de façon si inégale ? Les attentats de janvier 2015 à Paris ont été une horreur, mais qui a manifesté sa solidarité avec les démocrates algériens persécutés, massacrés lors de la décennie noire ?

En 2003, les jeunes, en majorité de classe moyenne, manifestaient pour un monde meilleur sur le Plateau du Larzac. Combien ont manifesté leur solidarité avec les émeutiers de banlieue en 2005 ? C’est à croire que la gauche française a intégré tous les clichés de la classe dominante vis-à-vis de la jeunesse issue de la période post-coloniale.

 

Un désert symbolique

Karima Berriche connaît l’importance du symbolisme. Sous Mitterrand, il y avait au moins la figure tutélaire de Robert Badinter et sa loi contre la peine de mort. Aujourd’hui, rien. Pas de figure charismatique suscitant admiration, émotion, enthousiasme. Aucune mesure, aucune loi laissant supposer à une jeunesse en dérive que son existence n’est pas totalement niée. Le projet de loi socialiste sur le vote des étrangers aux élections locales aurait pu aller dans ce sens. Il a été abandonné autant de fois qu’il a été mis en avant.

 

 

C’est la guerre

 

Jour après jour, une opération gigantesque de nettoyage à sec des esprits et des cœurs se met en place. Ne nous y méprenons pas : il faut beaucoup d’intelligence et un sens de l’organisation sans pareil pour abêtir le monde. Les stratèges du monde libre, aidés par des intellectuels recyclés, des médias surpuissants, ont compris que c’était dans la culture qu’il fallait investir.

Dans son dernier roman, « Solea », paru en 1998, Jean-Claude Izzo (2) faisait référence à un ouvrage de Sandra George et Fabrizio Sabelli, « Crédits sans frontières, la religion séculaire de la Banque mondiale ».

« …Il y est expliqué simplement que, avec la fin de la guerre froide et le souci de l’occident d’intégrer le bloc de l’Est, en grande partie au détriment du tiers-monde, le mythe revisité des classes dangereuses est répercuté vers le sud, et sur les migrants du sud vers le nord.

… Nous allons payer cher cette nouvelle représentation du monde… Tous ceux qui n’ont plus de travail, ceux qui sont proches de la misère, et tous les gamins des quartiers Nord, des quartiers populaires qu’on voit traîner en ville ».

 

Oui, Marseille est une ville dangereuse

Ce n’est pas par hasard que Marseille a si mauvaise réputation. Les grands bandits, truands, délinquants, dealers pourraient bien occuper le devant de la scène pour cacher autre chose. Cette mise en scène permet à des gens à façade respectable de pratiquer en toute impunité des activités illicites à haut profit, mais l’essentiel n’est pas là.

Plus qu’aucune autre ville, Marseille est à la croisée des routes du monde. son pouls vibre de tous les accidents, tragédies qui secouent la planète. Certes elle n’est plus la ville cosmopolite qu’elle était avant la décolonisation, mais ici en Provence, comme à Paris, Marseille fait peur. L’intelligence carrée et française ne s’y retrouve pas. La ville n’avance pas en séparant ce qui est de l’ordre de la pensée, du sentiment et des émotions.

Pire, elle semble dire que toutes ces choses qui sont du domaine du contingent stimulent les neurones de tous, comme si « les moins que rien » avaient, autant que les puissants de la planète, vocation à refaire le monde. Simplement en cumulant, en échangeant expériences de terrain, succès, échecs, projets chimériques et pourquoi pas leurs rêves ? Ainsi, « la cité des gueux » pourrait devenir le laboratoire expérimental du monde de demain.

 

 

Quel scandale !

 

Scandale d’une ville d’ici qui cultive à ce point l’ailleurs

Ici, l’autre est présent depuis au moins 600 ans avant Jésus-Christ. Ici, au moins une personne sur deux a eu des parents ou des grands-parents étrangers. Cette ville, tant que l’on n’aura pas chassé toute sa population, sera en perpétuel débat avec elle-même. Elle est une somme de villages réunifiés, une ville monde, un genre de sous-préfecture bornée à l’échelle de ceux qui la gouvernent. Elle offre en permanence la possibilité de tomber comme de se redresser.

 

Scandale d’une ville insaisissable

Marseille, tu l’aimes et tu la détestes au moins une fois par jour, dit le populaire. Existe-t-il au monde une ville aussi sale, aussi lumineuse ? Une cité aussi minable, aussi sublime ?

Ici, dès que tu affirmes quelque chose, le contraire de ce que tu viens de dire te saute à la figure. Ici, on pourrait presque croire que la contradiction est au cœur de la condition humaine.

Le secret de Marseille tient peut-être à sa lumière très crue, violente. Là où il y a le feu, il y a l’ombre. L’ombre y est plus foncée qu’ailleurs. Suzanne Hertzel, artiste plasticienne allemande(22), a habité Marseille pendant plus de 20 ans. Elle y revient plusieurs fois par semaine, consciente qu’elle a retrouvé là «  sa part d’ombre ».

L’ombre acceptée, voire revendiquée, donne à la ville une toute autre dimension.

 

Scandale d’une ville où le peuple existe encore

Pour réaliser son unité, la nation française ou plutôt le jacobinisme dominant a cru bon d’éradiquer toute culture régionale, ici l’Occitanie. Comme si les humains n’étaient pas susceptibles de s’enrichir par la pluralité de leurs appartenances.

« Il y a une intelligence incroyable chez ce peuple », dit Gilles Del Pappas, grec par son père, italien par sa mère.

Ici, le peuple est encore au centre de la ville, il a l’audace d’afficher sans fausse honte sa misère à la face de tous. Comme le souligne Julien Valnet, « on n’a pas à amener la culture aux gens, elle est là dans les quartiers populaires ». La culture est une arme redoutable, contre l’abêtissement et la soumission ; elle est donc dangereuse. Alors, un processus de déculturation est mis en place. A Marseille c’est bien le peuple des bas-fonds qui a, dans les années 20, réinventé le jazz. Ainsi que le décrivent Michel Samson et Gilles Suzanne : « Il arrive à fond de cale… dans une ville-monde ouverte aux migrations… Le jazz débarque comme le tango naissant, ou le musette chanté par des accordéons lombards. Il envahit le music-hall, de haute tradition marseillaise, et chemine presque invisible dans les milieux ouvriers noirs… Les musiciens et amateurs locaux puisent dans ce moment de grâce une énergie qui les aidera longtemps à populariser leur musique, celle d’une jeunesse rebelle » (23).

Quelques décennies plus tard, à l’instar de la jeunesse de New York, celle de Marseille a, sous l’impulsion de groupes mythiques, inventé un hip-hop hexagonal apprécié par le monde entier, à l’exception des édiles marseillais qui ont laissé les médias chanter ses mérites, en évitant de le subventionner, ou de lui allouer des lieux l’autorisant à faire tache d’huile.

Et pourtant, qui mieux que ces groupes a su raconter sa ville ?

 

Ainsi IAM  

… La monnaie est une belle femme qui n’épouse pas les pauvres

certains naissent dans les choux, d’autres dans la merde

Ils ferment les usines, graves de bénéfices

Et s’en fichent de faire crever les gens

Braquent la diligence, visent le pactole

Farandole de corde pour un bout d’sol

Combien lui font allégeance?

 

Ainsi Massilia Sound System

Ma ville tremble, ma ville est malade
De Bonneveine jusqu’aux Aygalades
La grande ville, où je suis né
Appelée Marseille par les Français
Porte de l’Afrique dès l’antiquité
Elle fut construite par des immigrés
Depuis bien longtemps elle vit en paix
Dans le respect de toutes les communautés
Mais depuis dix ans, dans la tête des gens
De drôles d’idées commencent à germer
Il y a des Arméniens, il y a des Algériens
Il y a des Tunisiens, il y a des Italiens
Il y a des Marocains, il y a des Comoriens
Ici se trouve rassemblé presque tout le genre humain
La cité a été bâtie grâce à ces millions de mains
Tout le monde vit sa vie et beaucoup s’y trouvent bien
La culture de ce pays qu’on appelle Occitanie
A toujours su intégrer les gens de tous les pays
Vous n’êtes pas obligés de croire tout ce que je dis
Mais je reprends mon argument, je développe, je poursuis
Les gens venus de partout qu’on appelle immigrants
Nous en avons pour voisins, certains sont nos grands-parents
Ils font leur bout de chemin et un jour ont des enfants
D’adorables chérubins avec leurs jolies mamans
Mais vous savez, les enfants ça va toujours grandissant
Et voilà qu’un beau matin le bambin fête ses trois ans
Il va nous parler enfin, toute la famille attend
Il ménage son effet, en fait il prend tout son temps
Il ouvre la bouche et dit, «  maman j’ai faim » avec l’accent
Et pourtant…
Tous les samedis au Stade Vélodrometh-9
Tous les supporters s’écrient comme un seul homme
« Allez l’O.M. ! On est tous avec toi

 

Allez l’O.M. ! Les Marseillais seront toujours là ! ».

 

 

Marseille, ville debout

 

Marseille est une ville où le corps existe. Celui des individus, comme celui de la société. L’énergie de la ville est celle de son peuple occultée par les médias, les groupes de pression et une majorité de responsables politiques. Il y a là une effervescence, une capacité de résistance peu communes. Face à l’abandon d’en haut, les associations, les collectifs, les travailleurs sociaux, les responsables culturels, les habitants se battent. Une nature exceptionnelle est leur alliée. Dans cette cité multiculturelle depuis des siècles et bien trop plurielle pour croire à une histoire où il y aurait les bons d’un côté et les méchants de l’autre, il semble bien qu’un avenir autre que celui des prédateurs puisse voir le jour. Quand, comment ? On ne le sait pas. Ce que l’on sait, et l’on peut s’en réjouir, c’est que les forces sont là. Elles ont des bosses, des trous, des aveuglements, des crispations, des éclairs de lumière, elles avancent, font avancer la ville et bien au-delà.

 

Lutter pour habiter

L’immobilier, secteur clé de l’économie marseillaise, est aussi ici la tête de pont de l’exclusion sociale et mentale. Papet, le chanteur de Massilia Sound System, l’affirme avec la plus grande simplicité : « Quand on vit mal dans son logement, on vit mal dans sa tête ». Décider du sort des habitants sans tenir le moins du monde compte de leurs avis, intérêts, désirs est l’un des fers de lance d’une démarche où, au-delà du logement, l’expulsion est aussi mentale que physique. La lutte pour le logement est le premier maillon d’une bataille contre l’acculturation.

Dans « Attention à la fermeture des portes » (24), l’ouvrage collectif des éditions Commune, consacré à la mobilisation citoyenne autour de la rue de la République, le témoignage d’un marseillais qui aime sa ville résume ainsi la situation :

« Je pense qu’Euroméditerranée est un bon projet pour embellir la ville, mais tous ces gens qui vivent dans le quartier de la Joliette, du Panier, du centre ville, où va-t-on les mettre ?… Dans les quartiers nord ? Ne pensez-vous pas que c’est assez la merde la-bas ? Il ne faut pas que Marseille devienne comme Paris avec un beau centre ville et une banlieue cramée. Il faudrait laisser les Marseillais parler et s’investir au lieu d’ouvrir les bras à tous ces Parisiens pleins de fric qui s’installent dans notre ville et à notre place. Marseille a toujours été une ville d’ouvriers, et ça il ne faut pas l’oublier ».

Les Marseillais et leurs associations se sont battus pour que les pouvoirs publics, les promoteurs, la mairie et son bras armé « Marseille république » soient obligés de faire avec les habitants plutôt que sans eux et contre eux.

L’association « Un Centre ville pour tous » a fait bénéficier de son expertise l’ensemble des habitants. Elle a informé, mobilisé, exigé d’avoir un droit de regard sur les plans d’urbanisme, obtenu que des instances de concertation soient mises en place et également saisi la justice au profit des habitants. Depuis 2004, de nombreux procès contre Marseille République et les marchands de sommeil ont été gagnés. Des indemnités ont été versées et des habitants relogés d’une façon décente. L’opération de gentrification du quartier a largement échoué. Un des deux propriétaires, ANF/Eurazeo, a proposé des renouvellements de bail avec des augmentations allant jusqu’à 300 %. Certes le quartier s’est embelli, les appartements ont été mis aux normes… grâce à un financement public conséquent !

 

Se respecter

Ils disent : « La culture, c’est pas pour nous ».

La honte de soi, le sentiment d’illégitimité se portent bien chez les pauvres, les déshérités. Non seulement on les saigne, mais en plus on les culpabilise pour qu’ils s’enfoncent chaque jour un peu plus dans la négation de soi. La bonne volonté ne suffit pas pour enrayer ce processus.

Alors comment faire ?

 

Le théâtre du Merlan

Scène nationale, il est situé dans le quartier de Saint Barthélemy (14ème).

La population de ce quartier est de plus de 18 000 habitants. Le revenu annuel par habitant est de 16 300€. Plus de 60 % des logements sont des cités HLM. Francesca Poloniato dirige ce théâtre depuis moins d’un an. Avant d’assumer des responsabilités culturelles, elle a été éducatrice spécialisée. Depuis qu’elle dirige le Merlan, elle a pris le temps de rencontrer tous ses voisins au théâtre comme chez eux. Elle connaît les difficultés de chacun et de tous, qui veulent s’en sortir et ne s’en sortent pas toujours. Elle sait aussi que beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école. A quoi bon ? Malgré tout, l’énergie est là, une formidable capacité à développer des trésors de débrouillardise, d’intelligence pour rester debout. Avant même de prétendre en faire des spectateurs, elle les traite en individus qui, à égalité avec bien d’autres, méritent sa considération. Au printemps 2014, un membre de son équipe lui demande de recevoir sans tarder un homme qui veut absolument la voir. Malgré un emploi du temps chargé, elle accepte.

Il se nomme Hassan Ben Mohamed, il a une quarantaine d’années, il est policier et surtout le frère de Lahouri Ben Mohamed, assassiné à l’âge de 17 ans par un policier qui a été condamné à 10 mois de prison, dont 4 avec sursis.

Hassan a mené sa propre enquête, en hommage à son frère. Il en a tiré un livre, «  la gâchette facile » (11), et souhaiterait louer une salle du théâtre pour le présenter. De fait, le théâtre prendra part à l’événement, une pièce sera jouée, des débats organisés. Le 18 octobre 2014, pour la première fois depuis 30 ans, une prise de parole publique viendra rendre justice à l’adolescent assassiné et à sa famille. Les jeunes des cités et leurs familles ne sont pas près de l’oublier. Ils sont bien chez eux dans cette maison qui reconnaît leur humanité. Trois mots, présence, ouverture, partage, sont le credo de Francesca Poloniato. Sans complexe, elle entend que les règles de son établissement soient respectées. Les jeunes peuvent jouer dans des pièces, suivre des ateliers ; en échange, elle leur demande d’assister au spectacle. Il est important pour elle de savoir « dealer » la relation. Les jeunes vivent la chose moins comme une obligation que comme une marque de considération. « Attention, si je ne viens pas, elle me tue ».

 

Les Têtes de l’art et la télévision participative du 3ème

L’association de médiation artistique dirigée par Sam Khebizi existe depuis 1996 dans le quartier de la Belle de Mai. Elle vise à encourager, aider par l’accompagnement, les conseils et le matériel, l’émergence de projets collectifs, notamment dans le cadre de la politique de la ville. Elle contribue à la mise sur pied de classes artistiques hors les murs, séjours de vacances dans le cadre du tourisme social.

En 2015, elle a participé au projet international de Stockholm « la ville est à nous ». 50 jeunes d’Europe et des pays de la Méditerranée ont développé 50 idées de contribution à la ville de demain.

« Les Têtes de l’art » sont à l’origine de la création de la télévision participative du 3ème arrondissement, un média visant à apprendre aux habitants à se servir des outils audiovisuels, à les accompagner dans leur démarche en leurs apportant les compétences nécessaires au niveau du scénario et de la réalisation. Ce faisant, les difficultés vécues au quotidien et qui non seulement empoisonnent la vie mais aussi nuisent à la réputation d’un immeuble et d’un quartier, sont affrontées ensemble, avec l’espoir de trouver une solution. Plusieurs petits films ont ainsi été conçus et réalisés par les habitants de la tour Bel Horizon (25) entre janvier et juin 2015. Dans l’un, notamment, on voit une famille arriver dans la tour. L’ascenseur est comme d’habitude en panne et personne ne s’en offusque. Des jeunes les aideront à transporter leurs affaires au 14ème étage. La mère de famille, en marchant en bas de la tour, sera sidérée de recevoir des légumes, sans doute un peu passés, jetés depuis les étages. Elle mène son enquête, ce qui lui permet moins de découvrir le pot aux roses que de faire la connaissance des différentes générations d’habitants. L’immeuble est bien sûr équipé de caméras de surveillance, mais cette femme comprendra très vite que la solution n’est pas de nature policière mais plutôt dans le renforcement du lien. Aussi proposera-t-elle de mettre sur pied une grande fête où chacun apportera ses légumes pour faire une gigantesque ratatouille et de belles salades. Malgré quelques réticences, la fête sera un succès.

Autre film visible sur le net : «  Les femmes ont des ailes » (26). Elles viennent de différents continents, elles sont jeunes, âgées, certaines sont seules pour élever des enfants, battues, dans d’immenses difficultés économiques. La prise de conscience de leur fragilité individuelle les amène à se réunir autour d’une activité de décoration-bricolage. Alors elles se mettent à parler, à réfléchir ensemble, elles organisent des sorties et petit à petit prennent conscience de leur force collective. L’une d’elles dit : « Entre nous, il y a la solidarité, la liberté d’expression, un respect mutuel ». Les films qui retracent ces aventures ont eu plusieurs formes de diffusion, mais surtout ils ont été diffusés sur un écran géant en bas des immeubles.

Surpris, voire émerveillés, de pouvoir exister aux yeux des autres, les habitants de Bel Horizon se sont enfin sentis fiers d’habiter là et sans doute prêts à relever de nouveaux défis. « Tout est possible à Bel Horizon »

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Renouer le fil de son histoire

Pour avoir une chance de construire un avenir, il faut savoir d’où l’on vient. Les individus et les peuples que les soubresauts de l’histoire ont forcés à l’exil vivent souvent dans une sorte d’entre-deux aussi inconfortable que privé de sens. Cette difficulté n’est pas une fatalité. Dans une ville comme Marseille, les passeurs ne manquent pas. Ainsi :

 

Monsieur Tir, marchand de biens (27)

En novembre 2003, le comité Mam’ Ega, association qui travaille sur le triptyque Mémoires, identités, territoires pour promouvoir une vraie citoyenneté, favoriser une meilleure intégration des habitants du quartier au sein de la société et favoriser les échanges entre les différentes communautés, a souhaité, avec la collaboration de Karima Berriche et les témoignages des habitants du quartier, rendre hommage à une figure du quartier du Grand Saint Barthélemy : Mahboubi Tir (en arabe : Oiseau bien-aimé). Né en 1915 dans l’Aurès algérien chez les Chouïa, une tribu de cultivateurs, monsieur Tir est le fils d’un notable « cadi » (juge de paix) respecté, qui a eu 11 enfants. Il arrive à la fin des années 50 dans le quartier du Grand Saint Barthélemy et ouvre sa première épicerie à proximité du bidonville. Au fur et à mesure des transformations du quartier qui deviendra celui de « la ZUP n°1 », son commerce sera plusieurs fois déplacé. Au début, d’autres boutiques se trouvent à proximité de la sienne : celles de Francette la boulangère, de monsieur Charbit le « juif égyptien », de Jean-Louis l’Arménien, de Martin le boucher. Au fil des années, ils s’en iront tous, sauf monsieur Tir. Certes, il offrait des friandises aux enfants et des boissons aux parents, mais cela ne suffit pas à expliquer sa popularité. Monsieur Tir savait écouter, il savait trouver les mots qui permettent à chaque interlocuteur de saisir la portée pour l’autre de ce qu’il venait de dire. Il avait une autorité naturelle qui lui permettait de conseiller, voire d’arbitrer en cas de litige. Au sein d’une population de migrants, Monsieur Tir, le petit épicier, a été un grand homme, un passeur faisant sans cesse le lien entre deux cultures, le lien entre la nostalgie du pays où on est de moins en moins sûr que l’on reviendra et les difficultés présentes d’une intégration dans une société peu accueillante, une société où, comme le souligne l’historien Emile Temine, « on n’est plus toujours dans le transitoire, mais on est constamment dans le précaire ».

Monsieur Tir est revenu au pays dans son cercueil en 1995. Marchand de biens du commerce, il est devenu aux yeux de tous un marchand de bien, parce qu’il a su être « l’épicentre des relations sociales de son quartier », le lieu où les uns et les autres pouvaient exister. Selon Yassine Chaïb,  « il exerçait un métier rare qui consistait à semer des dits et des paroles de vie chez les personnes qu’il croisait ». Une rue du quartier a été rebaptisée rue Mahoubi Tir.

 

L’artiste plasticienne Muriel Modr, avec la participation des femmes de l’association Contacts de Gardanne et du centre Agora du quartier de la Busserine,   a conçu un projet artistique, «  Diwan des mots voyagés » (28). A travers une série de rencontres, conversations à brûle-pourpoint, rituels du quotidien, les femmes venant du Maghreb, d’Andalousie, du Moyen-Orient, de Mésopotamie, de Perse, d’Arabie, d’Inde, retrouvent la trace d’un passé qu’elles croyaient enfoui à jamais. Un mot en appelle un autre. Ricochets, chassés-croisés dans un contexte bienveillant, réactivent une mémoire seulement mise entre parenthèses. Le jeu fait sourire, rire.

«  Depuis artichaut jusqu’à chardon, le mot entraîne le projet de cuisiner ensemble un plat coutumier pour fêter le printemps… Artichaut, du lombard articiocco, lui-même issu de l’arabe Ardi chouki, « l’épineux terrestre », par l’espagnol alcachofa et l’italien carciofo »… Elles ne sont ni des linguistes chevronnées ni des académiciennes, mais découvrent qu’elles savent beaucoup plus de choses qu’elles ne pensaient. Ces mots qui ont tant voyagé sont cartographiés, dessinés. Ils véhiculent la vie vivante, celle qui fait qu’au bout du compte, on peut avec ravissement découvrir qu’il n’y a pas de meilleur expert de sa propre existence que soi-même naviguant entre les mailles d’un tissu ami. Diwan, au seizième siècle, est en persan un écrivain, un poète ; plus tard en Turquie un bureau administratif, un conseil gouvernemental. A partir du dix-huitième siècle, le diwan est le siège allongé se trouvant dans la salle. Ici, l’artiste ne fait pas du social, mais c’est plutôt la société, quel que soit son bagage académique qui devient esthète. Comme le dit Nadège dans l’ouvrage qui met en avant cette expérience, «  Parler une langue de complicité et d’histoire, se retrouver dans une langue, ne veut pas dire que l’on s’est perdu dans une autre ». L’aventure du Diwan continue.

 

Jacques Vialle et l’école élémentaire Estaque Gare

Depuis 5 ans, Jacques Vialle (29), professeur et directeur de l’école Estaque Gare, mène avec ses élèves de CM2 une enquête sur le patrimoine industriel de la ville et du bassin de Séon. Il s’agit de comprendre comment un village de pêcheurs et d’agriculteurs s’est petit à petit transformé en un faubourg industriel et ouvrier. Plutôt que de vouloir « enseigner »,  assigner un quelconque savoir, J. Vialle et l’équipe de spécialistes qui l’appuyaient ont préféré transformer les élèves en chercheurs, détectives (19). Cela a commencé par des balades sur des chemins peu balisés où les élèves se sont amusés à découvrir sur le terrain des traces d’objets correspondant aux images qu’on leur avait montrées précédemment. C’est ainsi qu’ils ont trouvé des tessons de tuile en nombre tel qu’une fabrique aurait bien pu s’être établie sur ce périmètre au siècle dernier, alors qu’aucun vestige immobilier ne le laisserait supposer. A l’examen, ces tessons portaient des inscriptions, des symboles : Joseph Fenouil, Pierre Sacoman. Cela correspondait à des noms de rues. Pour aller plus loin, ils demandèrent à leurs parents de témoigner. Ainsi ils apprirent que derrière l’école se tenait un bidonville. « Les élèves ont pu construire, à partir de là, un scénario historique dans lequel ils pouvaient inscrire leur propre histoire, celle de leurs parents et de leurs grands-parents, inclure ce scénario dans une histoire plus vaste, celle de leur quartier et de leur pays. Ils en ont tiré une vision positive de l’immigration, alors qu’ils doivent faire face, pour certains, à un discours social qui la stigmatise. Ils ont pris conscience que l’immigration est inscrite dans un processus de longue durée ; qu’il y a différentes sources de migrants (Italie, Espagne, Algérie, Tunisie, Grèce, etc.) et différentes vagues d’immigration qui expliquent la diversité d’origine des habitants de leur quartier, presque tous devenus Français. Ils ont surtout compris que leur pays s’est construit et modernisé en grande partie grâce à ces travailleurs venus de l’étranger qui ont dû affronter des conditions de vie difficiles ».

L’enquête, vécue au départ comme un jeu, comme une énigme à résoudre, a non seulement mobilisé les élèves, mais aussi leur environnement immédiat. Ainsi, ils apprennent à devenir acteurs de leur propre vie en s’associant, en se confrontant avec les autres. Les élèves sont aussi devenus reporters et ont pu faire part de leurs découvertes à l’ensemble de la population par l’intermédiaire du journal local.

 

 L’association Hôtel du Nord et les récits d’hospitalité

Au milieu des années 80, Christine Breton, nommée conservatrice du Patrimoine à Marseille, s’aperçoit qu’aucun site ou monument, ni aucune référence culturelle des quartiers Nord ne figure au patrimoine de la cité. Tout se passe donc comme si les vainqueurs de l’histoire, qui constituent la bourgeoisie dominante, avaient voulu effacer les victimes venant de tous les pays du monde, pour qu’elles restent à jamais muettes. Alors la conservatrice se met en marche. Elle a l’intuition que ce sont les corps en mouvement sur le terrain qui peuvent redonner du sens.

A son propos, Martine Derain écrit : « Christine Breton m’apprend depuis les quartiers Nord à chercher l’histoire du peuple dans « les poubelles des vainqueurs » » (14).

Cette dernière précise : « Il est temps pour l’invisible… Alors se met à briller, dans le lointain, tout ce qui fut exclu du grand récit national… Commence à scintiller tout ce qui n’est pas référencé, muséifié ou partie de la Nation. Apparaissent les disparus de la nuit stellaire, les fantômes errant loin de notre roman collectif, ceux qu’avait si bien su aimer Walter Benjamin en marchant dans les rues de Berlin ou de Marseille. Alors, le temps se retourne et la référence se décale vers le tiers exclu » (14).

En 2005, le Conseil de l’Europe, suite aux conflits et drames qui ont déchiré le continent, notamment en Yougoslavie, adopte La convention du Faro. « Cette Convention part de l’idée que la connaissance et la pratique du patrimoine relèvent du droit du citoyen de participer à la vie culturelle tel que défini dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ce texte présente le patrimoine culturel comme une ressource servant aussi bien au développement humain, à la valorisation des diversités culturelles et à la promotion du dialogue interculturel, qu’à un modèle de développement économique suivant les principes d’usage durable des ressources ». Hôtel du Nord pourra prendre appui sur cette convention pour poursuivre sa démarche. Seront proposés aux visiteurs des chambres chez l’habitant, des balades découverte, des visites d’artisans, artistes ou usines, l’accès à des textes. Une collection de petits livres de récits d’hospitalité, mémoires vivantes de différents parcours dans les quartiers Nord verra le jour, éditée par Martine Derain aux éditions Commune. Dans « La ville perchée », n°2 de la collection (30), à propos de la cité du Plan d’Aou, Martine Derain et Dalila Mahdjoub écrivent : « On avait imaginé un geste symbolique : l’installation d’une porte d’immeuble démoli devant un mur construit au début des années 80 par les habitants du lotissement voisin du pas des Tours pour se séparer du Plan d’Aou ».

Le mur (9,85 mètres de long, 3,70 mètres de haut barbelés compris) coupait la route reliant la cité au reste de la ville ; quatre autres murs, également élevés sans permis de construire et pourtant tolérés, achevaient de « l’enclaver ».

Aujourd’hui, plus de 10 000 «  passeurs » ont élargi le cercle de l’hospitalité. L’association conçoit également des démarches adaptées aux hôpitaux, entreprises, universités. Les récits élaborés pas à pas à la recherche de « l’autre » sont l’esquisse d’une histoire plurielle, telle que la définit l’historien Patrick Boucheron, « une histoire qui ne cherche pas à opposer des récits mais à donner un autre sens à notre histoire, dessinant un Nous plus large et généreux » (31).

 

 

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Ne pas seulement faire pour, mais avec les habitants

 

La baguette magique

Il s’agit d’un magazine à la Casté (32), conçu et réalisé par un groupe de femmes qui habitent La Castellane.

La cité a été construite à la fin des années 60, sur un terrain vague en surplomb de l’Estaque à Notre-Dame de la Garde. Soit 7 000 habitants représentant 20 communautés.

L’association 3-2-1 est porteuse d’un projet d’éducation populaire favorisant les relations interculturelles et intergénérationnelles dans le partage de compétences et d’expériences.

C’est seulement après plusieurs années d’échange que les femmes de la cité qui avaient rejoint l’association en collaboration avec le centre social ont décidé d’élaborer « La baguette magique ». Les lectrices du magazine ne parlant pas toutes français, il semblait impossible d’utiliser en priorité l’écrit pour s’adresser à elles. l’équipe a transformé ce frein en un atout donnant la priorité à l’image sous toutes ses formes : collage, peinture, images d’archive, repérage photographique, dessin sur photos, pictogrammes, gravure artisanale. « La baguette magique » est un magazine populaire de haute tenue graphique où la priorité est donnée au sens et aux sujets qui interpellent. Ainsi, dans le N°2 sont abordés : les luttes des femmes, toutes les informations nécessaires pour comprendre ce qu’est un PRU, Plan de Rénovation Urbaine, et les obligations légales de concertation qu’il implique et qui semblent ici très peu obligatoires. Un architecte spécialiste de l’histoire des cités marseillaises explique pourquoi, malgré les traumatismes des habitants, les responsables préfèrent démolir plutôt qu’aménager. Inaptes à faire de la ville, ils effacent ainsi leur échec. Ici la mer est proche et les habitants ne peuvent pas profiter d’une vue formidable.

Un jeu de l’oie entre rêve et cauchemar a été conçu :

– Un nouveau bus t’emmène au centre ville en 30 mn.

– Tu as trouvé du travail ! Tu pourras programmer un voyage au bled. Avance à la case 13.

– Une moto te renverse ! Recule à la case 11.

– Aujourd’hui tu restes chez toi. Tu n’as pas envie de sortir et de rencontrer du monde. Tu n’as pas le moral. Tu perds un tour… etc.a5c014_43a237b065ed4e40bf75b802e524c1ef

Dans le N°3 de « La Baguette magique », encore plus beau, plus éclaté, une femme de la cité prend la parole :

«  Je suis née sur ces collines, au nord de Marseille, j’ai grandi ici.

Mon père, quand nous étions petits, le dimanche, nous amenait promener au Marinier, à la Nerthe, à Verduron… Avec nos copains, on venait jouer ici… Aujourd’hui, mes enfants m’appellent maman GPS !

En allant de Corbière jusqu’à Saint-Antoine, nous avons une richesse incroyable qui est à notre portée, d’où l’on se rend de nos portes d’entrée. Profitez !

Allez vous enrichir avec tout ce qui nous cache notre environnement le plus proche ! Faites-vous conduire par la sagesse de ses habitants qui en connaissent les secrets, l’histoire, les chemins ! ».

Hayette Rachef

 

La Gare Franche, maison d’artistes, théâtre et curiosités

Elle a été fondée en 2001, par le metteur en scène, artiste polonais Wladyslaw Znorko et sa compagnie le théâtre Cosmos Kolej (chemin de fer du Cosmos). Le lieu est composé d’une ancienne bastide et d’une usine désaffectée, situées entre la cité du Plan d’Aou et le noyau villageois de Saint-Antoine qui intègre « les campagnes marseillaises » ou résidences secondaires. La Gare Franche est un lieu où les spectacles se créent pour être ensuite diffusés ailleurs. Les artistes invités y sont en résidence pour un minimum de 2 semaines. Gaby Farage, un des premiers artistes invités, a beaucoup échangé avec les habitants de la cité entrés en résistance contre le manque de concertation. Ces derniers désirant fleurir leurs balcons, il a aidé à la création d’une pépinière permettant aux habitants de satisfaire leur demande. De fil en aiguille, des habitants ont remarqué que la Gare Franche ne tirait pas le meilleur parti de son jardin. En échange de leur savoir-faire, des parcelles leur ont été attribuées et, le succès aidant, de nouveaux terrains ont été alloués par la ville. La Gare Franche a alors ouvert au maximum ses abords à tous ces voisins qui pouvaient ainsi traverser l’endroit pour se rendre plus facilement chez eux. Lieu de spectacle vivant, la Gare Franche pratique un théâtre dit d’image. A partir de textes le plus souvent littéraires, la création donne une très grande importance à la scénographie, aux acteurs qui peuvent parler des langues différentes, ainsi qu’à la lumière et au son. Les voisins, jardiniers ou non, le public, les artistes sont en contact et échangent en permanence. Il se croisent, peuvent manger ensemble, participent à des ateliers et sont appelés régulièrement à tester les créations en cours. Pratiquement tous les gamins du quartier sont venus au moins une fois à la Gare Franche. Wlad disait qu’entre culture et agriculture il n’y avait qu’une syllabe de différence. Cette boutade exprime bien l’esprit d’un lieu portant autant d’attention à la convivialité à l’échange qu’à la création. Cette vision pluraliste de la culture, non seulement légitime l’apport populaire, mais il le situe à une hauteur artistique qui pourrait bien déranger la conception pseudo élitiste en vogue dans ce pays. Wladyslaw Znorko est décédé en 2013.

Sa compagne Catherine Verrier, entourée du reste de l’équipe, poursuit de plus belle l’aventure. Les résidences étant de courte durée, afin d’assurer une continuité, l’équipe a inventé la notion d’artiste à l’a(e)ncre ; ce dernier est invité à investir le lieu pour une durée de 3 ans.

 

Des centres sociaux pour partager la misère des quartiers Nord ?

Pas seulement. Le centre est un lien permanent avec une population dont une des caractéristiques fortes est justement l’amenuisement de ses liens avec le monde hors de la cité. Il est une aide pratique concernant les démarches administratives toujours trop compliquées. Mais aussi un lieu de formation permanente, d’éveil à la culture, à la beauté, à l’art, un lieu de liberté où l’on se garde bien de stigmatiser qui que ce soit. Ici on cherche plutôt à comprendre, à se battre contre la fatalité ou le désespoir qu’entraînent précarité et pauvreté.

« Nous, la France multiculturelle, ça fait très longtemps qu’on la pratique et qu’on l’apprécie… Ce quartier est dur, Les familles déploient une énergie incroyable… Le seul but, c’est que cela se passe bien ».

Un centre social, c’est un lieu avec des valeurs, un lieu politique, parce que ces valeurs on les met en application au quotidien pour tenter de réduire l’immense dette envers une population exploitée matériellement et niée dans son passé, par les silences, les omissions d’une histoire coloniale muselée. Face à la guerre qui est faite aux pauvres, face aux nouveaux boucs émissaires que sont les Arabes, un centre social, c’est aussi une colère, un refus joyeux de désespérer. Baisser les bras serait encore plus dramatique, donc impossible.

 

Regarder ailleurs

 

On dit que dans les quartiers Nord, les enfants auraient 3 possibilités de carrière : soit devenir agent de sécurité pour Grand Littoral, le prestigieux centre commercial, soit devenir éducateur, soit dealer. Les mères constatent avec effroi que leurs enfants ne veulent plus sortir de chez eux. Est-ce bien la peine de vouloir sortir quand il n’y a pas d’issue ?

Le piège est là et il ne concerne pas que les plus déshérités. Il va amener tout un chacun, honte à l’appui, à surenchérir sur ce qui lui est imposé. Alors, est-il possible de résister à cette entreprise d’anéantissement, est-il possible de se situer ailleurs et autrement ?

Aussi modeste soit-elle, la prise de distance est une victoire. Francesca, de La Baguette Magique, sort régulièrement de la Castellane pour aller au siège de son association au centre de Marseille ; elle y rencontre des membres d’autres associations. Papet, de Massilia Sound System, parcourt le monde, prend en compte, les innovations des uns et des autres. Christine Breton, d’Hôtel du Nord, fait appel au Conseil de l’Europe pour porter un autre regard sur sa ville. Les rencontres «  Films femmes Méditerranée » se tiennent à Marseille et dans les communes limitrophes depuis 10 ans (23). La Méditerranée est devenue la scène de tous les enjeux d’une tragédie mondiale, où les femmes payent le prix fort… Ce sont des histoires dures mais pas désespérées, histoires de femmes et d’hommes qui ne renoncent pas ; la vie est la plus forte… Plus fort que le rejet de l’autre : le désir de fraternité.

Et puis il y a les abeilles… Les quartiers Nord étaient des terres agricoles et il en reste encore quelque chose. Ainsi, les apiculteurs du coin font un miel délicieux sur des terres adossées à la montagne. Quand Julie Demuer part en promenade avec les enfants des cités qui, la plupart du temps, ne sortent pas de leur bloc, elle se réfère au parcours de l’abeille qui a une zone de collecte d’environ 4 km pour évoquer la situation des enfants qui habitent des cités distantes les unes des autres de plusieurs kilomètres et qui se trouvent réunis dans un seul collège. « L’abeille relie ».

Comment faire marcher une classe, demandent des enseignants, face à des gamins en proie au décrochage scolaire ? Pas concernés, ils s’emmerdent.

« La mer est un horizon avec lequel ils vivent tout le temps. Il y a une putain de vue sur mer sur la plupart des cités. Il y a un appel du large que l’on ressent tous, une émotion physique forte. C’est peut-être la seule raison pour certains de prendre le bus pour aller à la plage de Corbière. Ils font un effort qui leur donne un peu d’autonomie… »

 

 

« Dans la petite culture, 
cette culture du peu, 
je vois l’extrême raffinement 
de l’humanité ».

Dalila Ladjal et Stéphane Brisset sont deux artistes botanistes. Safi, l’association qu’ils ont créée au début des années 2000, est un outil collectif au service de leurs expérimentations. Il s’agit pour eux de trouver un lien sensible, intelligent, politique, entre humains et territoire (33). Venue de la région parisienne, à Vitry, Dalila a été en permanence confrontée à un mélange de cultures très enrichissant : Parti communiste, jardins ouvriers, vaudou qui fait que l’on donne à manger à un arbre parce qu’il incarne une divinité.

Arrivés à Marseille, ils n’ont de cesse de sortir de leur atelier pour découvrir les plantes sauvages que la nature sème avec bonheur aux quatre coins de la cité. Ils découvrent, partagent leurs découvertes et sont persuadés que c’est le questionnement des autres qui les fait avancer. Les plantes, les graines sont un trait d’union sensible entre les humains. A travers elles, les cultures kurde, turque, comorienne, maghrébine, algérienne se rencontrent. Ainsi se développe un art d’être ensemble qui navigue entre le quotidien, la sensualité et les questionnements contemporains. Ainsi s’impose l’idée que l’humain n’est pas le centre du monde. On commence à parler de graines, on se promène, on regarde, on confronte les informations venant d’univers différents. Il y a là les prémisses d’un laboratoire d’avant-garde aussi modeste et populaire qu’inventif. Comment habite-t-on un territoire ? Comment la ville des hommes cohabite-t-elle avec le monde d’autres espèces, végétales, animales. Ce monde différent permet de prendre de la distance.

Le paysage, c’est aussi l’oreille qui le découvre. La ville où règne la surdité a la capacité de s’entendre. On apprend à s’écouter. On se met en marche, en relation avec les autres, on a besoin de cette hospitalité. La qualité de ce que l’on mange, des goûts que l’on savoure, découvre, nourrit aussi notre imaginaire. En retour, il faut se poser la question : qu’est-ce que l’on donne à manger à la terre ?

« Réinterroger nos créations au cours d’un processus collectif, c’est remettre la vie au cœur du projet ».

Parler d’une plante, d’une graine, d’une fleur, c’est, au-delà de s’intéresser à quelque chose de particulier, la possibilité d’ouvrir la porte de l’autre en douceur, de se trouver ensemble dans un même lieu pour, peut-être, à terme développer un imaginaire commun et, pourquoi pas, le sentiment que l’on vit mieux réunis que dispersés.

 

 

Innover

 

Alima El Bajnouni est juriste. Elle est persuadée que l’on peut agir sur le droit pour accéder à nos besoins, défendre nos luttes. Le droit peut être un outil d’émancipation. Après avoir milité dans plusieurs associations, elle est aujourd’hui l’une des responsables de l’association La Plateforme (34), créée en 2007. Ce collectif a pour objet d’explorer, valoriser les richesses issues de l’intelligence relationnelle dans les organisations collectives. Toi et moi avons des prises de position politiques, culturelles, disons généreuses, altruistes, nous luttons au sein d’organisations affinitaires pour les défendre, nous dénonçons la cécité, l’égoïsme, l’égotisme de nos adversaires, certains diraient de nos ennemis, et sommes très fiers de nous, de nos engagements…

Nous tournons en rond ou, pire, nous nous déchirons, nous émiettons, comme si nous étions les acteurs d’un marché où chacun des concurrents déployait toute son énergie pour maximiser son profit. A vrai dire, et c’est bien l’objet de la réflexion d’Alima et de l’association, nous avons oublié quelques vérités élémentaires :

S’approprier une identité comme vérité unique amène à exclure plutôt qu’à converger. L’identité peut être composite et évolutive dans le temps.

Agresser l’autre, celui avec lequel on n’est pas d’accord, tient souvent moins à des divergences de fond qu’à l’insécurité où se trouve chacun. Pour rassurer chacun comme tous, laisser les couteaux au vestiaire, il est important d’avoir une méthode, celle de la communication non violente par exemple. Avant le consensus, il faut construire le conflit. Ainsi, en évoluant sur un terrain connu, où personne ne menace personne, on peut être à l’écoute de façon bienveillante.

Alima El Bajnouni, pour aller dans ce sens, a créé avec le collectif de La Plateforme un premier événement : la plate-forme des initiatives citoyennes en 2014, suivi de Marseille en communs en 2015. Pourquoi ce retour des communs? Est-ce un hasard si la préoccupation autour des communs est de retour dans un monde disloqué qui semble avoir programmé son obsolescence ?

….

En 2000, à Cochabamba (Bolivie), la Coordinadora, alliance citoyenne composée de paysans, de citadins, de syndicats miniers… réussit à empêcher la privatisation des ressources en eau, et à s’imposer dans la gestion de ce bien commun (35).

En 2011, en Italie, suite à un référendum, 26 millions de personnes se prononcent pour que la gestion de l’eau ne soit pas privatisée et soumise aux lois du marché.

A Bologne, à travers la réglementation pour la préservation des communs urbains, la ville aide les habitants à réaliser des propositions pour améliorer leurs quartiers. Elle encourage ainsi l’implication des habitants, les considérant comme forces de propositions plutôt que comme auditoire pour des concertations descendantes.

L’eau, les zones de pêches, l’énergie, le climat, l’espace public, les savoirs… : autant de ressources fondamentales qui posent la question de leur gestion et de leur accès. Finalement, que recouvrent les communs ? Quels enjeux y sont associés ? Qu’est-ce qui les caractérise et à quoi s’opposent-ils ? A Marseille, quelles sont les ressources et les espaces dont la préservation et l’accessibilité nous semblent fondamentales ? Quels sont les ingrédients nécessaires à une gestion, et donc à une action collective ?

Produire une parole commune est moins que facile. Il faut accepter de tâtonner, d’avancer, de reculer, de confronter son vécu à d’autres expérimentations pour prendre conscience que l’énergie humaine n’étant pas un bien inépuisable, il convient de la traiter avec la plus grande bienveillance. Certains outils existent déjà. Ainsi, la permaculture forme des individus à une éthique et à un ensemble de principes, l’objectif étant de permettre à ces individus de concevoir leur propre environnement, et de créer des habitats humains plus autonomes, durables et résilients, et donc une société moins dépendante des systèmes industriels de production et de distribution.

 

Bâtir une autre information

Contre vents et marées et surtout pénurie d’argent, mais surtout avec beaucoup d’énergie d’obstination, une autre information de grande qualité est produite à Marseille. D’orientations politiques différentes, les mensuels CQFD et le Ravi ont tous deux une version papier disponible en kiosque et un site internet.

 

CQFD (36)

« Mensuel critique et d’expérimentations sociales », CQFD est d’abord un multilocal couvrant le mouvement social tant au niveau de la production : coopératives, sociétés à participation ouvrière, que des avancées démocratiques, par exemple le municipalisme en Espagne ou la vie de quartier, la chasse aux pauvres dont Marseille n’a pas l’exclusivité. Un des journalistes rencontrés, Bruno le Dantec, a vécu plus de 15 ans en Amérique Latine et en Espagne. Le mensuel réalise de vrais dossiers terrain sur la Turquie, la Syrie, etc. Disons que l’ambition est de faire un aller-retour permanent entre les stratégies de ceux qui gouvernent et la société. Le marquage à gauche de CQFD ne l’empêche aucunement d’exercer son esprit critique face à une autosatisfaction qui fait que sans vigilance vis-à-vis de soi-même on ne chercherait à convaincre… que ceux qui sont déjà convaincus. Ainsi, ce périodique a l’avantage de traiter Marseille comme une ville appartenant au monde. Place est faite au regard poétique d’une équipe de jeunes de la Castellane qui ont documenté les émotions de leur quartier pendant un an, aidés par un photographe et son association. Leurs photos ont été exposées dans une galerie au centre de la ville.

Le mensuel, à la faveur d’un rapport sans complaisance de la Chambre régionale des comptes, revient sur l’événement Marseille, capitale européenne de la culture. 28 structures institutionnelles sur 31 ont été financées à hauteur de 200 000 € chacune. 5 % du budget ont été consacrés aux quartiers délaissés où vit 50 % de la population.  « Toutes des reines », pièce jouée par des habitantes du quartier au Théâtre du Merlan, affirme la liberté, hors magazines de mode, des femmes : « Nous sommes toutes  des dingues, nous sommes toutes  des libertines… des sorcières… des hommes… des guerrières… des esclaves. Nous sommes toute des reines ».

 

Le Ravi (37)

Le mensuel a un champ d’action précis : La région PACA. C’est là qu’il passe au crible de la satire les politiques de tous bords, sans pour autant dissimuler son ancrage à gauche. Là où le Ravi ne ressemble à aucun périodique régional français, c’est par la part prépondérante qu’il donne au dessin de presse. Ainsi, toute prise de position politique peut être décryptée dans son absurdité, mensonge et mauvaise foi. L’humour noir est de bon ton, chaque fois qu’il s’agit de dézinguer les décisions, les partis pris iniques. Mais le Ravi fait aussi œuvre de pédagogie. Il compare par exemple les prises de position du FN au nord, plutôt Jaurès, par rapport au sud, plutôt Maurras. Il travaille avec d’autres médias, ainsi Mediapart sur le clientélisme local, échange régulièrement des articles avec le site Mars Actu. Il mène régulièrement des enquêtes ; par exemple sur la résistance à la bétonisation de la région, sur les enjeux de la métropolisation Aix-Marseille-Provence. Les uns veulent imposer une gestion quasi administrative de l’entité, d’autres à gauche (pas forcément majoritaires dans leur camp) voudraient en profiter pour développer de nouvelles formes démocratiques de participation. Comment la métropole pourrait-elle fonctionner avec des responsables politiques qui, au mieux, avancent à reculons et, au pire, ne pensent qu’à torpiller l’entreprise ? En plein état d’urgence, le Ravi mène l’enquête sur l’urgence sociale des sans-abri. Le journal ne manque pas de donner la parole aux jeunes des quartiers.

Pendant trois mois, des habitants du quartier des Flamands ont réfléchi, proposé des solutions concernant une formation des jeunes innovante ouverte à la culture, l’incitation à l’embauche, le revenu universel pour les jeunes y compris les migrants. Le Ravi teste chaque mois un conseil municipal en région PACA pour surveiller le fonctionnement de la démocratie locale. Pendant un an, le périodique a fait une enquête de la « presse pas pareille » en Méditerranée. 85 médias ont été auscultés dans 12 pays différents. Une carte interactive est consultable sur le site (38).

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Ce que Marseille sait de nous

 

Ici, à l’évidence, les corps ont une tête et les têtes un corps, ici les bruits du monde sont énormes. Marseille navigue à travers la complexité, la tragédie humaine, en n’oubliant jamais que l’amour, la haine, la médiocrité et le sublime sont présents à travers chaque individu. Marseille est une ville dangereuse parce qu’elle dit, avec une brutalité salutaire, que nous sommes séparés. Séparés du peuple parce que nous l’avons abandonné, séparés de la compréhension du monde parce nous avons oublié que nous étions pluriels, bâtards, vivants.

La souffrance du peuple est arrivée à un point de non retour. Dire ne sert à rien si nous ne sommes pas capables de fouler la même terre, de prendre l’autre dans nos bras, de reconnaître la dignité de ceux qui ne savent plus ce que les humains ont en commun, hors la souffrance. Il faut sans complaisance avouer que nous en sommes au point zéro, que nous ne sommes ni démocrates ni sociaux, mais assez bêtes pour ne pas avoir pris conscience que nous sommes aussi séparés de nous-mêmes et que ce confort, cet immobilisme que nous privilégions, nous en sommes aussi les victimes en nous privant de l’infinie richesse de la diversité humaine. Marseille est la jeunesse du monde et aussi son dépotoir.

« Marseille est un point de bascule, hésitant entre le meilleur et le pire. Un autre système peut remplacer l’ancien aujourd’hui obsolète car n’ayant plus les moyens d’acheter la paix sociale. La ville est sur un fil, pouvant basculer dans un autre système rance de repli et de rejet ; ou peut voir éclore un réveil citoyen, une métamorphose de la ville semblable à celle de sa sœur latine Barcelone il y a deux décennies ». Sébastien Barles, animateur du collectif les Gabians.

Alors, soyons plutôt lucides, charnels, légers, prêts à danser  que « je bats ma coulpe » et larmoyants, soyons présents au monde, pas seulement par exigence morale mais aussi et surtout pour le plaisir. Partager le plaisir d’être vivants est ce qu’il y a de moins suspect au monde. Nous n’avons nul besoin de reléguer, de transformer le monde en une prison à ciel ouvert, pour exister, même si beaucoup d’entre nous pensent qu’il n’y a pas d’élite sans esclaves pour la servir. Bien au contraire c’est ainsi que nous sommes asservis, que nous sommes petits. Marseille connaît une foule de bonnes recettes pour faire grandir les petits. Toutes les belles personnes que j’ai rencontrées ici ont beaucoup en commun : la générosité, la modestie, une forte présence au monde et la solidarité chevillée au corps. Pourtant, dans le désert précipice qui nous tient lieu de politique, toutes les questions que nous pouvons nous poser restent béantes :

– Pourquoi, contrairement à d’autres pays européens, avons-nous eu besoin d’écraser les cultures régionales ?

– Sur quelles forces de transformation pouvons-nous nous appuyer, dans une société post-industrielle, pour aller vers plus d’égalité, de solidarité, de respect et de création ?

– Pourquoi vivons-nous de fait dans une société multiculturelle sans être capables de reconnaître ses différentes composantes ?

– Comment casser le monopole de représentation des élites en place ? Sont en cause la représentativité institutionnelle mais aussi et surtout l’occultation systématique des discours autres que ceux qui préservent le statu quo politique et social. Comment est-il possible de délégitimer les uns et de légitimer les autres ?

– Comment pourrait-on aujourd’hui être de gauche sans se remettre en question, sans sortir de son club bien-pensant et inventer un nouveau modèle politique et économique ?

Dans ce désert précipice, toutes ces personnes et associations (39) ont pris conscience de l’état des lieux. Dans le combat qu’elles mènent, elles ont su mettre en place des médiations, c’est-à-dire des points de rencontre où on est ensemble pour parler des choses simples : des graines, des plantes, des tuiles, de la musique, de la marche, du spectacle, des vêtements, de la nourriture, du logement, mais aussi, et c’est plus compliqué, de la difficulté que toi, moi, lui, eux, ont à fabriquer du nous. Mais alors, quel est le projet politique ? Impossible de répondre. Sauf qu’ici, à Marseille, on travaille déjà à ne pas être séparés, avec la complicité de la mer Méditerranée, de la terre, de la pierre, du soleil et de l’ombre. Certains trouveront la réponse modeste. Elle l’est. C’est en cela qu’elle a des chances de devenir grande et belle. Ici, à Marseille, le peuple existe encore. Il est une chance à ne pas laisser passer. Ce que Marseille sait de nous est énorme.

François Bernheim

 

Vos commentaires, critiques, compléments d’information sont les bienvenus et seront publiés sur le blog. Ecrire à francoisbernheim32@gmail.com

 

 

  1. Merci de tout cœur à toutes les belles personnes rencontrées  :

Andrée Antolini, Alima El Bajnouni, Karima Berriche, Alain Castan, Julie Demuer, Antoine Gallardo, Bruno le Dantec, Gilles Del Pappas, Martine Derain, Nelly Flecher, Suzanne Hetzel,Patrick Lacoste, Dalila Ladjal, Dominique Manotti, Mbaé Soly Mohamed, Myriam Merlant, Muriel Modr, Aurélie Moulin, Marité Nadal, Papet, Christian Poitevin, Jean-François Popelin, Francesca Riva, Jean-Claude Serin, Cécile Silvestri, Gilles Suzanne, Odile Thiery, Julien Valnet, Jacques Vialle, Timothée Vignal, Catherine Verret. Merci pour l’information, les conseils, l’accueil à : René Fregni, Serge Haguenauer, Philippe Merlant, Claire Seban, Kenza Séfroui, Marion Staub, Edith Midini Sanières, Fleur Trokenbrock.

 

  1. Jean-Claude Izzo : Total Khéops 1995, Chourmo 1996, Soléa 1998, Série noire Gallimard, réédités en 1 volume sous le titre Fabio Montale, Éditions Folio 2015

 

  1. La République Marseille, 7 films de Denis Gheerbrant sur l’état présent du peuple et du monde. 2 DVD, Éditions Montparnasse

 

  1. Younès Amrani, Stéphane Beaud : Pays de malheur, Éditions de la découverte

 

  1. Howard Zinn : Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours

 

  1. Bruno le Dantec : Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassinent, Éditions Le chien rouge

 

  1. Banjo de Claude McKay – 1ère édition 1929 Harper&Brothers – Juin 2015, Éditions de l’Olivier

 

  1. Julien Valnet : Mars histoires et légendes du Hip-Hop marseillais, Éditions Wildproject 2012

 

  1. Pierre Godard André Donzel : Éboueurs de Marseille – Entre luttes syndicales et pratiques municipales, Éditions Syllepse, septembre 2014

 

  1. Yohanne Lamoulère – Marseille quartiers Nord capitale de la jeunesse – L’impossible n°10 de Michel Butel, février 2013

 

  1. Hassan Ben Mohamed : La Gâchette facile, Éditions Max Milo, septembre 2015

 

  1. Mbaé Soly Mohamed Thérapoésie Mémoire d’Ibrahim Ali, Éditions Coelacanthe, juin2015

 

  1. La fête est finie. Site : lafeteestfinie.primitivi.org – documentaire disponible sur Amazon. Extraits sur You tube

 

  1. « Prolongé d’un rien » – Journal de bord d’un quartier créatif de Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la culture – Martine Derain, Raphaëlle Paupert – Borne – Cie Ex Nihilo – Jean-François Neplaz – Mohamed Boucherit – Film flamme – Suzanne Hetzel – Marianne Dautrey – Guiseppe Secci, Éditions Commune 2014

 

  1. Michel Peraldi – Claire Duport – Michel Samson : Sociologie de Marseille, Éditions de la Découverte, avril 2015

 

  1. Robert Bouvier : Le parler marseillais – pour éviter de paraître trop « ensuqué » ou de faire « de beaux gats » (complications) ou d’apparaître comme un « mafalou » ( individu aux allures douteuses), Éditions Jeanne Laffite, 1986

 

  1. uc : L’unité de consommation, d’après l’INSEE, est un système de pondération attribuant un coefficient à chaque membre du ménage et permettant de comparer les niveaux de vie de ménages de tailles ou de compositions différentes. Avec cette pondération, le nombre de personnes est ramené à un nombre d’unités de consommation

 

  1. François Missen : Marseille Connection, Éditions l’Archipel, mars 2013

 

  1. Philippe Pujol : La fabrique du monstre, Éditions Les Arènes, janvier 2016

 

  1. « Du goudron et des thunes », article du Monde du 24 Octobre 2015 cité par Philippe Pujol

 

  1. Dominique Manotti – dernier ouvrage publié : Or noir – ou l’ascension des nouveaux requins du pétrole face au déclin des caïds historiques, dans le Marseille des années 70, Série noire – Gallimard

 

  1. Suzanne Hetzel vient de publier «  Sept saisons en Camargue », Éditions Analogues

 

  1. Michel Samson, Gilles Suzanne : A fond de cale – 1917 – 2011 Un siècle de jazz à Marseille, Éditions Wild Project 2015

 

  1. « Attention à la fermeture des portes – Citoyens et habitants au cœur des transformations urbaines » : l’expérience de la rue de la République à Marseille, de Jean-Stéphane Borja, Martine Derain, Véronique Manry – création sonore Caroline Galmot, Éditions Commune 2010 http://www.editionscommune.org/article-attention-a-la-fermeture-des-portes-44415192.html

 

  1. Bel Horizon – www.teleparticipative.org/les films/page/2

 

  1. Les femmes ont des ailes – www.teleparticipative.org/ lesfilms

 

  1. Edité par le comité Mam’ Ega( www.vivreensemble.org) Monsieur Tir, marchand de bien – textes BERRICHE Karima -Photos PAUVAREL Frédéric ; RIBET Bernard – 2003

 

  1. Diwan des mots voyagés Ecrits et oralités – Muriel Modr avec la participation des femmes de l’association Contacts de Gardanne et du centre Agora de Marseille – éditions La Courte échelle/ Transit – 45 bd de la Libération 13001Marseille
  2. L’usage des vestiges Jacques Vialle, Antonella Fiori www.cameleo.com

 

  1. Christine Breton, Martine Derain & Zohra Adda-Attou : La ville perchée –

Hôtel du Nord/ récits d’hospitalité N°2 mai 2011,

Éditions Communehttp://www.editionscommune.org/article-recits-d-hospitalite-1-60902441.html

 

  1. Patrick Boucheron. Leçon inaugurale au collège de France, 17 décembre 2015

 

  1. La Baguette magique – « Un magazine à la Casté – conçu et réalisé par un groupe des femmes qui habitent à la Castellane » www.awanak.org

 

  1. Marseille ville sauvage – essai d’écologie urbaine. Baptiste Lanaspeze, Georges Mathieu, Éditions Actes Sud, avril 2012

 

  1. La Plateforme www.laplateforme.org

 

  1. Alima Badjnouni : Marseille en communs du 9 au 22 novembre 2015, Blog Mediapart

 

  1. CQFD – www.cqfd-journal.org

 

  1. Le Ravi – www.leravi.org

 

  1. Autres tribunes d’information : Mars Actu, Made in Marseille, Zibeline, Le Canard sauvage, Contre-faits, radio Galère, radio Grenouille, etc.

 

  1. Le vivier associatif marseillais est extraordinaire. Il faut aussi mentionner : Couleurs Cactus, Mille babords, Pensons le Matin, Approche cultures-territoire, Réseau 13,Yes we camp, etc.

 

Autres ouvrages consultés :

– Gouverner Marseille – Michel Péraldi et Michel Samson, Éditions de la Découverte 2006 – 2012

– Marseille ou la mauvaise réputation – Olivier Boura, Éditions Arléa2005

– Petits fronts de la guerre sociale – Christine Breton/ Vous qui marchez –

Hôtel du Nord/récits d’hospitalité n°7, Éditions Commune 2014

– Zone arrière portuaire – Christine Breton/ Dalila Mahdjoub –

Hôtel du Nord/récits d’hospitalité n°6, Éditions Commune 2012

– Marseille, le réveil violent d’une ville impossible – Jean Viard, Éditions de l’Aube 2014

– Écrits sans papiers – Pour la route entre Marrakech et Marseille, Éditions la boucherie littéraire 2015

– Petite archéologie contemporaine (si on creuse dans les fouilles on trouve des trésors)

– La courte échelle, Éditions Transit

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