images Depuis que le monde est monde, une sale maladie sonne, assomme, étrangle, explose, torture les femmes, les hommes , les enfants, les animaux, les arbres, les fleurs les rivières. Les uns la nomment désespoir, les autres, malheur, fatalité. Il est dans l’ordre des choses d’installer la mort au plus profond de la vie. Nous n’y pouvons rien, nous n’y pouvons rien. A chaque instant que le malheur met au monde, la raison nous invite à rejoindre la foule de nos semblables, vidés de leurs entrailles, de leur sang, de leur âme. Tout irait pour le mieux du pire dans l’enfer soigneusement calfeutré que nous nous sommes construits, s’il n’y avait ces empêcheurs de désespérer en rond que l’on nomme, poètes, artistes, funambules, clowns et autres gens du voyage. Ceux là qui à chaque seconde de leur vie sont capables, au nom de la beauté, de la puissance de l’imaginaire, comme de la justice la plus élémentaire de dire non à la médiocrité, au mépris, au cynisme, à l’asservissement, ceux là qui n’ont eu de cesse que de préserver le courage et l’innocence de l’enfant qui nous élève au rang d’homme, ceux là qui refusent de posséder, refusent de prendre le pouvoir. Par leur talent, leur volonté d’acier, leur amour, ils sont capables de dire non, ils sont capables de donner chair et âme à l’impossible. Il suffit de quelques notes de musique, de quelques mots, d’un trait de peinture, pour que les humains renaissent à la vie, à l’espoir au courage. Chaque fois qu’un homme se lève pour dire la beauté du monde, il ne donne pas seulement une information, Il donne force et surtout légitimité à chacun d’entre nous, pour vivre la vie que nous voulons vivre. S’autoriser à vivre pleinement chaque instant, à inventer l’humanité déposée en chacun de nous est à la fois ce qu’il y a de plus jouissif au monde et de plus difficile.

1968 ? Les étudiants, les ouvriers, la jeunesse de ce pays s’insurgent contre une société aussi vieille qu’injuste. Jacques Higelin inconnu de presque tous intervient aux concerts Pacra, un vieux music hall de la Bastille. Il est l’irruption du rêve ici et maintenant. « Irradié »Nous avons été, nous sommes des milliers à avoir été nourris, transcendés, accompagnés par l’artiste .Aujourd’hui en lisant « je ne vis pas ma vie ,je la rêve » je me surprends à être encore surpris, bouleversé. Jacques Higelin est toujours aussi fou, généreux, merveilleux, mais il a vieilli et ce qui apparaît sur le plan physique comme une nouvelle fragilité devient une force. Celui qui rêve, divague est si intelligent qu’il profite de sa vulnérabilité pour inventer à nouveau. Avec Valérie Lehoux critique à Télérama, Higelin accouche d’un livre où la rigueur et l’imagination deviennent des complices inséparables. Elle ne cadre pas (censure) un homme imprévisible, elle organise si bien leur cheminement commun, qu’elle permet à sa liberté de surgir intacte à chaque fois qu’il entend l’exercer. Travailler avec Higelin n’est pas facile. Son rapport au temps, son rejet des contraintes sont bien connus. Elle en parle simplement, en vérité.  Et lui sait, parce qu’il l’a toujours su, que la relation avec l’autre, qui peut entrainer conflits, violence, est littéralement son garde fou, mieux son échelle de velours pour aller décrocher les étoiles.

Il n’a même pas peur d’avoir peur

images-1Entre le 28 Juin 1944 et le 18 Juillet de la même année, Mille six cent bombes ont été larguées sur Brou –sur-Chantereine. La maison des Higelin à 5 km de là a été détruite. Jacques a trois ans et demi. Son corps s’en souviendra longtemps. Plus tard, beaucoup plus tard, il accepte de venir chanter devant des prisonniers. Il ne sait pas comment s’y prendre, panique, mais plutôt que de laisser le malaise le submerger, il se jette à l’eau « Il faut que je vous dise : je ne suis jamais allé en prison et je n’y ai jamais joué. C’est un honneur pour moi d’être devant vous, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Comment vous faire plaisir. Peut être qu’une fille vous aurait plu davantage…Mais c’est moi, je n’y peux rien. Et j’ai peur » En définitive il sera chaudement applaudi. Un ex détenu viendra le voir après un concert pour le remercier. Ecouter les chansons de Jacques lui aura permis de ne pas désespérer. L’intégrité de l’artiste est une passerelle tendue sur le vide, une forme d’élégance permettant aux autres, fussent –ils sur une autre planète, d’entrer dans son monde, de voyager avec lui en toute complicité. Aujourd’hui la montée des extrémistes, des rejets de l’autre l’inquiètent, lui font peur. Oui, mais jamais il ne versera dans le pessimisme. Sans doute que de s’atteler à ré-enchanter le monde lui paraît plus utile.

« Tombé du ciel »

Beaucoup d’entre nous, toi, moi pensent que la vie est si dangereuse qu’il vaut mieux se mettre à l’abri des coups, des accidents, du vent, des terrains glissants, des élans inconsidérés…et j’en passe. Jacques Higelin se situe aux antipodes « Dans la vie je marche constamment sur un fil. A tout moment je risque de tomber sans cela le quotidien serait d’un ennui mortel. C’est pareil sur une scène. J’aime ce qui n’est pas cadré, pas prévu à l’avance » Pour Higelin, un concert est un échange si riche, qu’il n’y a pas de raison d’arrêter la conversation. Rien ne doit altérer le bonheur d’être ensemble.« Les choses arrivent à qui est disponible pour les vivre, les entendre ou les voir » Voilà un homme qui sait qu’il sera d’autant plus artiste, qu’il vivra au milieu des autres. Le talent n’est pas une plante d’appartement, il tisse des liens, établit des connections en toute liberté avec tous, humains, animaux, objets ouverts à l’échange. Ainsi sa rencontre avec la directrice de l’école La Paix-Notre Dame, Madeleine Cavaillier. Elle a compris que l’enfant qui à chaque récré racontait des histoires aux petits était un artiste. Rencontres avec Jacques Canetti, Areski Belkacem, Brigitte Fontaine, Rufus, Pierre Barough, Jacno, sans oublier Henry Crolla, Bob le cascadeur, Danyel Waro, Patrice Chéreau, Jean Babilée, Youssou N’Dour, Maurice Alezra les chanteuses et chanteurs de blues, les musiciens de Jazz   et tant d’autres… A travers eux, Higelin n’a cessé de faire des clins d’œil aux bonnes fées de l’existence. La famille Higelin commence avec Aziza, Ken, Izïa, Arthur et s’étend à tous les complices qui croisent le chemin de Jacques. C’est une famille de cœur, d’esprit, pour la joie, le rire, l’amour, une famille pour l’humanité.

Musique et paroles

115931724La musique n’est pas un job, elle est sa vie, elle est partout, surgit à chaque instant. Elle est aussi audacieuse que protectrice. C’est la guitare d’Henry Crolla, les percussions de Dominique Mahut, la complicité avec Areski, Fontaine et…tous les génies inconnus ou connus qui l’ont approché. Les paroles le plus souvent naissent après, dans la solitude. Sur scène Jacques Higelin de cesse de raconter des histoires, mais bien qu’ayant joué dans des films ou au théâtre, il n’est pas acteur. Il ne peut, ni ne veut jouer un autre rôle que le sien. Mory Kanté ne s’y est pas trompé qui il l’a surnommé le griot blanc. Le conteur est un homme traversé par l’histoire d’un peuple il est passeur entre deux rives, entre deux rêves, union et réunion des êtres vivants. A voir le bien qu’il fait aux gens par la seule grâce de ses chansons, Higelin l’africain, pourrait bien être un homme médecine, celui qui permet tout simplement de retrouver la vraie valeur des choses et des êtres.

Il a la grâce, la liberté, la force d’un enfant

Contrairement à des idées trop répandues celui qui rêve est un individu plus accompli plus responsable que tous ceux qui ne cessent de pleurer face à la noirceur du monde. Celui qui rêve élève le niveau d’exigence des vivants. Il refuse de se satisfaire de la médiocrité ambiante, il ouvre le chemin, grimpe au sommet de la montagne. Ils sont des milliers et des milliers de complices, amis fidèles, à l’accompagner en toute confiance, fiers, heureux d’échanger avec un homme qui s’est toujours battu pour préserver l’intégrité de leurs rêves.

« Je ne vis pas ma vie, je la rêve » n’est pas à proprement parler une biographie retraçant au jour le jour la vie de l’intéressé, juste un éblouissement, un cadeau de plus offert à tous ceux qui peuvent être touchés par la fulgurante et humble beauté d’une chanson.

« Une page

A lire

Et pourquoi digne ?

Pourquoi pas dingue ?

Et voici donc :

Une page

pour faire le con

Le fou

L’idiot

Le jacques

Une page

Pour s’éclater

Comme les bourgeons

Comme les noix de coco

Les pétards, les fusées

illuminant les cieux et les regards sans voiles

Du poète amoureux

Du rêveur en cavale

Du fou en liberté

Et du voleur d’étoiles »

Merci Jacques Higelin pour « juste ce que tu sais faire »

François Bernheim

Je ne vis pas vie, je la rêve

de Jacques Higelin avec Valérie Lehoux

Editions Fayard

 

 

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