Mot tabou, sur le chemin du ravissement et des abîmes. « Le mot amour » est une nouvelle écrite par Catherine David.

 

« Le mot amour »

Et j’ai bien fait ! dit-elle enfin, pour conclure son récit par un constat sans réplique, et elle avait peut-être raison, comment savoir, elle avait peut-être bien fait, oui, de jeter autrefois sa folle jeunesse aux orties, bien fait de choisir la raison et la sécurité contre la sauvagerie du désir, à vrai dire on ne pouvait pas lui donner tort, avec son mari intelligent et fortuné elle avait fabriqué de beaux enfants et une authentique vie de famille, ils venaient d’acheter une bastide Renaissance dominant l’océan, et cependant nous autres, nous les joyeux convives transformés en témoins involontaires de ce drame ancien, nous restions silencieux, choqués par cet aveu passionné, surgi au dessert d’un dîner de vacances, en l’absence exceptionnelle de son mari retenu dans la ville voisine pour ses affaires, absence à laquelle nous devions cet événement d’une confidence aussi passionnée qu’inattendue, pour ne pas dire intempestive.

Ce qui n’avait aucune importance, car nous étions troublés, le mot est faible, de voir ses yeux de biche au bois s’arrondir encore de tristesse, et devenir deux trous noirs, deux gouttes de chagrin dans ce petit visage fascinant, encadré par des cheveux de fée aux ondulations aquatiques, un visage presque intact. Les rides de la cinquantaine amplifiaient encore son charme de jeune fille sans altérer sa beauté.

Ça ne pouvait pas durer, de toute façon, une intensité pareille. Dès qu’on était ensemble, on se mettait à trembler, ça nous rendait fous.

Elle en tremblait encore, trente ans plus tard, et le chablis n’était pas seul responsable de la couleur de ses joues. Sous le poids des années le désir était resté vivant, infracassable. Nous avions l’impression d’apercevoir à côté d’elle ou peut-être juste derrière son épaule gauche, une silhouette de garçon aux cheveux fous, un double d’elle, un jeune homme à la séduction diabolique, un jumeau de rêve.

Ça s’appelle un coup de foudre, c’est chimique, ce sont les atomes qui se parlent, les cellules, les fibres nerveuses. Ce n’est rien, c’est la matière qui s’agite. C’était un musicien, un artiste. C’était une folie.

Elle avait mis une année entière à le quitter, puis s’était persuadée d’avoir échappé à un grand danger. Mais elle était

encore éprise, bouleversée par le souvenir du musicien qui n’existait plus nulle part, mais qui avait encore sur ses émotions un pouvoir absolu.

On se ressemblait trop, ce n’était pas possible, on était traversés l’un par l’autre, c’était dangereux, on aurait pu en mourir .

Nous étions surpris par ce qu’elle ne disait pas, par l’absence de certains mots dans son récit. Par exemple, le mot amour n’était jamais prononcé. Et l’homme qui avait déclenché cette passion durable n’était pas identifié en tant qu’individu, à peine en tant que fantôme. Elle ne prononçait jamais le nom de ce musicien dont les atomes l’avaient pulvérisée. Cependant son récit amputé, sa confidence truffée de silences donnait à cet absent miraculeux une présence débordante, torrentielle, torride.

Oui, un coup de foudre, c’est une chose qui arrive, c’est comme un accident, ça vous est peut-être arrivé, à vous aussi ?

Elle nous a interrogés du regard l’un après l’autre avec une sorte d’espoir enfantin vite déçu, comme si nous avions eu le pouvoir d’apaiser le très vieux chagrin qui lui transperçait parfois le coeur au fond de la nuit, comme si nous avions pu éponger le crime et réparer la perte. Nous ne savions que lui répondre, n’ayant pas envie de rompre le charme étrange de l’instant, nous lui avons dit que bien sûr, nous avions vécu des choses, des histoires, mais enfin…

C’est un truc qui se passe directement entre les cellules. C’est chimique. C’est la matière qui…

Elle ne disait pas les mots interdits. Elle ne prononçait pas le mot amour. Elle ne disait pas le coup de foudre, c’est physique. Elle ne disait pas non plus lui et moi nous étions faits l’un pour l’autre. Elle ne s’interrogeait pas sur ce que le garçon tant aimé avait pu devenir après la rupture. Elle parlait de la passion amoureuse comme d’une expérience extraordinaire qu’elle aurait été seule à connaître, comme d’une extase dangereuse qui peut vous abattre, une maladie dont on ne guérit jamais. Il n’y avait pour elle aucune différence entre l’aventure érotique et l’aventure spirituelle. Certes, elle avait survécu, elle s’était mariée, rangée, banalisée, mais ses cellules palpitaient encore de cette grande émotion défunte, elle portait son amour de jeunesse avec précaution comme un enfant précieux.

Et nous ? Eh bien, à vrai dire, nous étions jaloux de cette ferveur intacte, jaloux de ces frissons de biche au bois. Oui, nous les fatigués, nous les déçus, les amers, les revenus-de-tout, nous qui avons eu à connaître les espoirs fous, les désamours et les trahisons, nous qui avons été tant de fois utilisés, manipulés, flattés, avant d’être mis au rancart et facilement oubliés, nous qui avons été réduits à zoner dans les marges du grand jeu de rôles, nous avons envié notre amie aux yeux de biche pour la fraîcheur de son émoi. Nous avons envié ses regrets éternels. Et nous lui avons même envié cette étrange pudeur qui l’empêchait de prononcer le mot interdit. Le mot AMOUR.

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