Disséquer une société au scalpel, en l’occurrence les Etats Unis, requiert un talent particulier. Saisir le mystère des êtres, le charme infini dont ils se parent comme d’un vêtement qui cache autant qu’il montre, ressort d’une démarche bien différente. Ce qui fait le prix du roman « Pour Ida Brown de l’argentin Ricardo Piglia, c’est qu’il avance sur ces deux voies, sans renoncer à rien. L’écriture est à la hauteur de cette ambition et l’intérêt du lecteur porte autant sur l’énigme policière proposée que sur l’infinie complexité de la vie. Cette façon d’écrire sans introduire à priori un lien de causalité entre les différents éléments du récit ressemble à un tango sensuel et intelligent. Renzi un célèbre romancier argentin est invité à faire une série de conférences dans une université nord américaine. Il rencontre Ida Brown, une jeune universitaire aussi belle que brillante. Ils ont une liaison fulgurante, interrompue par la mort accidentelle de la jeune femme. En parallèle on apprend que des attentats terroristes ont lieu dans plusieurs villes des Etats Unis. Renzi ne peut se contenter de la thèse officielle de l’accident. Son enquête sera en fait une quête de sens dans un pays ou l’intelligentsia a le droit de tout dire et penser à condition que les joutes qui sont les siennes restent à l’intérieur du cercle de ceux qui savent. La guerre que mènent les unes contre les autre les différentes chapelles du monde universitaire tuent symboliquement les vaincus, qui seront intellectuellement et académiquement anéantis. Le manque total d’affinité entre ces combats et ceux de l’individu lambda qui lutte pour sa survie économique et morale est à la mesure de la chape de plomb et de conformisme qui ronge l’existence de tous.

Ainsi toutes les violences possibles sont mises en équation, sans oublier celle qui a frappé le peuple argentin. L’enquête ne justifie en rien le terrorisme, elle est en fait et c’est déjà beaucoup, le révélateur d’une tragédie aphone qui nie l’existence même des êtres humains. La frontière entre la lucidité courageuse et l’apologie des massacres aveugles est ténue, mais elle existe. L’invraisemblable coupure qui existe entre le monde intellectuel et les classes populaires dans les pays développés est un non-sens. Etre capable de développer une musique fascinante au sein de ce désastre, montre que tout n’est pas perdu. Le charme de la vie vivante et l’efficacité d’une réflexion sans œillères peuvent, si nous le voulons bien, grandir ensemble. Bien sûr le lecteur regrettera qu’Ida Brown ait eu une vie si courte. Nous aurions tellement aimé la prendre dans nos bras. Alors à nous d’imaginer la suite.

 

François Bernheim

 

 

Pour Ida Brown de Ricardo Piglia

 collection Folio – éditions Gallimard

 

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