Après l’élection présidentielle de 2007, Michèle Sarde, romancière, essayiste, a voulu analyser les causes de l’échec de la candidate de la gauche . plusieurs facteurs sont selon elle  à prendre en compte. Parmi eux figure en bonne place la misogynie féminine. Ce texte préparé pour l’assemblée des femmes n’a jusqu’à présent,  jamais été publié.

La  campagne de Ségolène revisitée…

Parmi les multiples dysfonctionnements qui éclairent l’échec de la candidate Ségolène Royal à l’élection présidentielle,  j’isolerai dans mon analyse : 1) les rapports conflictuels entre la candidate et la classe politico-médiatique ; 2) la misogynie féminine qui explique la tiédeur de l’électorat féminin ; 3) une culture féminine traditionnellement exclue de la gouvernance ; 4) la question du charisme et la difficulté pour une candidate femme de représenter l’universel, dans une démocratie fondatrice.

1. Premier facteur : les rapports conflictuels entre la candidate et la classe politico médiatique

Il est clair qu’aux yeux de la plupart des citoyens de gauche, la cause essentielle de la défaite de 2007 a tenu à ce que la greffe avec le Parti dans la seconde phase de la campagne n’a pas fonctionné. Seule contre tous. La candidate face à l’appareil. Pour les uns, la responsabilité de cette séparation incombe à la candidate, pour les autres, elle incombe au Parti.

Aux yeux des premiers, selon l’expression de Bernard-Henri Lévy, le Parti socialiste a soutenu la candidate « comme la corde soutient le pendu ». Il a multiplié les peaux de banane et les phrases assassines. Il lui a fourni un « cahier des charges impossible » avec des idéologies et des visions du monde contradictoires. Du coup, le philosophe en conclut : « Son score relève du miracle et nous fait honneur ».

Selon l’historien Jacques Julliard « cette défaite n’est pas volée et le Parti l’a bien cherchée ». « Le mérite de Ségolène Royal est d’avoir pratiqué ce qu’en d’autres temps, on appelait parler vrai… Ce que les électeurs ont salué chez elle, c’est le courage, d’avoir osé paraître ce qu’elle était ». Accusée de ne pas avoir de programme, Ségolène Royal a dû pourtant défendre à la fois deux programmes, le projet du Parti socialiste et son propre Pacte présidentiel. Un de trop !

Pour d’autres, c’est la candidate qui aurait laissé tomber le Parti, ne retenant ni les idées ni les personnes, ni le projet, ni les rituels ni le langage.  Un triple reproche donc : l’organisation, la communication, l’écoute.

Le procès qu’on a instruit contre la candidate du parti socialiste au nom du parti socialiste a été amplement relayé par les médias. Pour leur propre compte, les journalistes ont reproché à l’ex candidate de les avoir traités avec désinvolture, de ne pas les avoir suffisamment prévenus de ses faits et gestes, d’avoir manqué des rendez vous, d’être toujours en retard, d’être parfois cassante.

Pour le compte de la classe politique qu’ils ont relayée, ils ont reproché à la candidate à peu près tout et son contraire, d’être sans respect pour la hiérarchie mais hautaine avec collaborateurs, d’être obstinée et bosseuse mais aussi dans la légèreté et l’improvisation,  de ne pas connaitre les dossiers et de tout régenter, de rejeter les caciques et les talents du Parti mais d’en emprunter l’orthodoxie dépassée, de ne pas se préparer ou de trop se préparer, d’être rancunière avec son parti et trop souple avec l’UDF, de ne pas valoriser son entourage et de s’y enfermer, de ne pas s’entourer de femmes et d’être féministe, d’être ignorante et d’avoir du culot. On a incriminé son manque de précision mais aussi son goût du détail, on a critiqué sa rigidité et ses caprices, son inexpérience et sa rouerie, sa naïveté et son obsession du contrôle (Bécassine-cruchitude). On a dit qu’elle n’avait pas d’idées ou qu’elle en avait trop. On a insinué qu’elle n’avait aspiré à la présidence que pour se venger de l’infidélité de son compagnon, on l’a accusée d’être autoritaire et castratrice, de détester non seulement les machos, mais tous les hommes, d’être une femme fatale qui entraîne la destruction et le désordre dans son parti et dans son camp. Version soft : elle n’était pas prête. Version hard : nous non plus.

Devant ce déferlement unilatéral, on s’interroge : pourquoi tant de dénigrement, de mépris, d’aversion, voire de haine ? Certes son adversaire a été lui aussi très attaqué. Mais du moins a-t-il trouvé aussi des supporters inconditionnels et chaleureux. Pourquoi aucun livre, parmi les dizaines qui ont paru sur Ségolène Royal, n’a t-il pris ouvertement le parti d’une candidate qui a réussi néanmoins à rallier 17 millions d’électeurs ? Autres questions subséquentes : Y a t-il eu plus d’acharnement médiatique contre Ségolène Royal  que contre les autres candidats, notamment Bayrou ? Autrement dit, les médias se sont-ils acharnés contre elle parce qu’elle était une femme  ou bien qu’elle soit une femme ?

2e facteur. La misogynie féminine

Elle explique entre autres la tiédeur de l’électorat féminin car en ce qui concerne les femmes, plus de 51% de l’électorat, la candidate n’a pas ratissé large. Si elle a obtenu le soutien d’artistes et notamment de comédiennes comme Jeanne Moreau ou Emmanuelle Béart, elle n’a attiré ni les femmes de plus de 65 ans, ni les féministes de droite comme Simone Veil, ni les femmes de droite en général, ni certaines féministes notoires alors que Sarkozy a su se ménager le soutien d’anciens intellectuels de gauche comme André Glucksman et Max Gallo.

Le déficit de voix féminines est d’autant plus éloquent que depuis les années 90, on assiste en France, au basculement progressif des électrices vers la gauche. Cette tendance ne s’est pas confirmée devant une candidature féminine de gauche. Tout au contraire.

La réaction d’hostilité à l’égard de la candidate a touché toutes les catégories de femmes, à commencer par les autres femmes politiques, notamment socialistes, on pense aux « 143 rebelles », les intellectuelles et les journalistes femmes. La plupart des innombrables livres écrits contre la candidate l’ont été par des femmes ou avec la collaboration d’une femme. Le plus souvent les journalistes qui suivaient et commentaient sa campagne étaient des femmes. Quant aux électrices, on a vu qu’elles ont emboité le pas aux femmes plus en vue en ne votant pour la candidate qu’à 46%.

Contrairement aux hommes, les femmes  ont reproché à la candidate son physique, jugé trop parfait et artificiel, son sourire, sa voix, sa diction, ses manières et surtout sa façon de s’habiller.

Ces réactions de la part de beaucoup de femmes, ont fait apparaître une fois de plus, après le précédent d’Edith Cresson, une spécificité de la société française : le manque de solidarité des femmes et le refus de la « sororité », un mot ridiculisé par les médias pendant la campagne. Des mots et des valeurs qui existent pourtant dans des sociétés aussi différentes que le Chili de Michelle Bachelet, ou les États-Unis, où Hillary Clinton au moins au début pouvait compter sur son électorat féminin. Et les États-Unis sont pourtant comme la France, une démocratie fondatrice, fondée sur la fraternité entre hommes.

Et les féministes. Même les féministes ! Les relations délicates de la candidate, qui a toujours revendiqué son féminisme, avec les féministes, mettent en lumière l’ambivalence et la complexité des positions dès lors qu’on quitte la théorie pour le terrain. Certes la plupart des associations féministes et des mouvements de femmes ont soutenu la candidate mais beaucoup de figures du féminisme ont gardé le silence ou se sont montrées sévères à l’égard de la première femme qui ait passé la barre du premier tour aux présidentielles.

On connait les trois courants principaux du féminisme français. Universalisme, libertarisme, différentialisme, Ségolène Royal s’inscrivant plutôt dans la problématique de ce dernier courant. Les universalistes, « L’égalité sans la différence », ont reproché à la candidate d’insister trop sur la différence notamment par son maternalisme ; les libertaires lui ont reproché de moraliser et criminaliser la sexualité, en victimisant les femmes ; les différentialistes « l’égalité dans la différence » elles mêmes lui ont reproché de ne pas écouter les mouvements de femmes et de s’entourer de conseillers « périphériques ». Beaucoup de femmes journalistes ont relayé certaine attitude de dérision et d’ironie à l’égard de la maternité épanouie, revendiquée par la première candidate aspirant à devenir la mère de la nation.

Une suggestion : le sexisme auquel SR a été confrontée au cours de cette campagne a pu être vécu par beaucoup de Françaises comme un écueil à éviter par la dénégation. Beaucoup de femmes refusent d’être victimisées et surtout d’admettre quelque chose qui s’apparenterait à une guerre des sexes. Le sexisme ça n’arrive qu’aux autres. Lorsque ce qui arrive à la candidate l’a fait apparaître, les femmes ont préféré l’imputer à la personne plutôt qu’au genre, elles se sont détournées, voire elles ont voté ailleurs. Leurs exigences à l’égard de la candidate ont été à la hauteur de leurs exigences vis-à-vis de doubles idéalisés. Elles attendaient la perfection. La moindre faille leur était insupportable. Et la candidate était un être humain. Question subséquente : comment réconcilier les femmes avec elles mêmes, et les électrices avec une candidate qui leur ressemble et qui tranche par son style avec les vieilles habitudes du pouvoir masculin ?

La candidate elle-même a-t-elle complètement échappé à ces contradictions ? Si sa garde rapprochée comprenait des femmes, son entourage politique visible était très fortement masculinisé. On a jamais même chuchoté le nom d’une femme pour Matignon et les éléphantes du Parti socialiste n’ont pas été mieux traitées que les éléphants. Mais qui a dit qu’il y a des éléphantes au Parti socialiste ? Et la question est encore : Comment faire passer dans l’opinion à la fois une présidente et une première ministre ? Même Michèle Bachelet a été contrainte sous la pression de « déparitariser » partiellement son gouvernement.

Autre question : Dans un contexte de sortie du sexisme, les femmes se retrouvent seules à pouvoir attaquer d’autres femmes au dessous de la ceinture et l’autre camp s’est servi de ses  femmes pour attaquer la candidate. Comment éviter que les hommes instrumentalisent leurs propres troupes féminines contre la candidate ? Question subséquente : Comment construire les relations entre homme et femme dans la sphère publique ? On ne peut pas transposer directement la sphère privée où la mixité a été réussie en France à la sphère publique où il n’y avait aucune mixité. Les hommes ne savent pas comment traiter les femmes et les femmes savent encore moins comment traiter les hommes, une fois passés les rapports de séduction réciproques.

Il faut s’imaginer le désarroi d’un homme qui doit combattre une femme. Il a toujours eu l’habitude de les séduire ou de les soumettre. Le candidat de droite n’a jamais attaqué frontalement et a accepté au débat de se faire légèrement déstabiliser par sa compétitrice, ce qui a été perçu comme une grande victoire. Un chef, un homme très viril, peut aujourd’hui se féminiser sans honte et y gagner des voix. Une (jolie) femme ne peut pas se masculiniser sans se ridiculiser et passer pour une maitresse d’école. Mais elle ne peut pas non plus jouer de son charme sans être clouée au pilori par les autres femmes. Donc pour la candidate, la partie n’était pas simple non plus. Elle se devait de séduire ses électeurs par sa grâce féminine, mais aussi de les gagner par sa combativité et sa force tout en déstabilisant son adversaire de la manière la plus asexuée possible afin qu’on ne répète pas qu’elle tablait sur ses attraits physiques.

3. Cette position impossible, nous la devons à un autre facteur : Une culture féminine exclue de la conquête et de l’exercice du pouvoir politique, en somme analphabète de la gouvernance.

Femme comme les autres en effet, Ségolène Royal est le produit d’une culture féminine privée qu’elle transpose dans la vie politique. Contrairement aux hommes, rompus aux stratégies indirectes, aux secrets d’état, à la diplomatie hypocrite, les femmes qui accèdent à la sphère publique ont le mérite ou le défaut de la transparence, le courage ou l’inconscience de parler vrai. Les femmes ont pris tant de coups, elles ont été si habituées à être contestées qu’au premier succès, elles oublient que dans un monde d’hommes, il faut ménager les hommes. Et que dans ce même monde d’hommes, les autres femmes n’acceptent pas qu’on ne ménage pas leurs hommes.

De la sphère privée où elles ont régné, les femmes avaient l’habitude de privilégier la confiance dans les relations humaines. Dans la sphère publique, elles transfèrent cette habitude, et donnent la prime à la loyauté individuelle, d’où la difficulté à effacer les offenses et les humiliations, à tendre la main aux adversaires d’hier, à masquer par des sourires les coups de couteaux dans le dos, à accepter les désertions et les abandons considérés comme des trahisons. Dans la culture féminine d’aujourd’hui, il n’y a pas, -pas encore?- le cynisme, l’opportunisme, ou le pragmatisme, que donne la longue habitude du pouvoir.

Si le style, c’est l’homme, le style, c’est aussi la femme, sauf qu’il faut le créer et le crédibiliser dans un vacuum absolu. Les femmes en matière de culture de gouvernement n’ont pas de tradition, pas d’héritage, pas de moules. Deux solutions. Soit imiter les hommes. Soit trouver un autre moule, qui fonctionne. Les femmes de droite réussissent mieux peut-être parce qu’elles ne veulent rien démontrer si ce n’est qu’elles sont capables en tant que personnes. Quant au nouveau moule, notre candidate a commencé à le fabriquer. Il y faudra encore de la réflexion et de la préparation. Elle l’a reconnu elle-même. On ne peut pas à la fois créer un modèle féminin de pouvoir dans une société particulièrement résistante et sexiste, réformer un parti, balayer des préjugés millénaires et gagner une élection présidentielle. Même si on n’est pas tout à fait une femme comme les autres. Même si on est exceptionnelle. Et il faut et il faudra l’être.

Dans le contexte actuel, le comportement des femmes de pouvoir constitue-t-il un simple transfert des relations privées aux relations publiques ? Y a-t-il également émergence d’un refoulé ancestral ? L’inaptitude « viscérale » de la candidate à s’entendre avec les hommes de son parti signifie t elle que les femmes ne peuvent toujours pas pardonner aux hommes de les avoir écartées du pouvoir au point d’en avoir fait des analphabètes de la gouvernance?

Sans aller aussi loin, reconnaissons que la culture féminine en France ne prédispose pas à la conquête et à l’exercice du pouvoir tels qu’ils se pratiquent  encore. Question : Alors qu’est ce qui doit changer, le pouvoir ou les femmes ?

4. Quatrième facteur : Le charisme de la candidate. Incarner plutôt que représenter.

Un dernier facteur peut servir de réponse à cette dernière question : la difficulté, liée à la nouveauté pour les femmes, de représenter l’universel. Même si elles ont du charisme.  Car, pour obtenir 47% des voix dans une élection au suffrage universel, il fallait que la candidate le possède ce don particulier et exceptionnel qu’on appelle charisme.

Pendant longtemps, les médias qui sont censés former l’opinion, ont refusé à Ségolène autre chose que le sortilège éphémère de la bulle de savon. Puis, au regard de son physique et de son élégance, on lui a reconnu du charme, un charme bien entendu féminin, auquel ne pouvait s’égaler aucun de ses compétiteurs hommes. Il fallut donc  vers la fin concéder qu’elle avait du charisme, un charisme « aussi indiscutable qu’inexplicable », comme dit un journaliste. Questions : Le charisme masculin peut-il lui s’expliquer ? Y a-t-il différence de nature entre charisme masculin et féminin ? De quoi est fait le charisme de SR, à la fois femme comme les autres et femme singulière ?

Le charisme de la candidate a reposé me semble t-il sur sa capacité à incarner, le charisme du candidat sur sa capacité à représenter. Les symboles existaient déjà  dans l’iconographie nationale. De la République à la Liberté, de la Révolution à la Nation, de la Marseillaise à la France et ils étaient féminins. La candidate a réussi à les incarner en chair et en os. Jusqu’à la France présidente, son slogan présidentiel.

Dans la grande tradition nationale, les symboles se nourrissent des modèles, des grandes figures, des grands ancêtres. Pour un homme ils sont légion. Pour une femme, le répertoire est limité à des figures, presque toutes sacrificielles comme Olympe de Gouges, Flora Tristan ou Louise Michel. Sur la fin de sa campagne, SR a choisi de privilégier Jeanne d’Arc, une Lorraine comme elle. Belle figure de la patrie qui traverse tous les camps politiques. Mais la pucelle d’Orléans, brûlée à Rouen est liée au sacrifice, au dévouement, à la victimisation. C’est un modèle ambivalent. Elle boute les Anglais hors de France mais c’est Charles qui règne.

L’image de Jeanne d’Arc a sans doute contribué à renforcer certaine dimension christique que la candidate a développée dans la dernière période de la campagne mais qui dans un pays aussi laïque que la France ne passe pas bien auprès des électeurs de gauche.

Pourtant l’idée que la rédemption viendra des femmes, parce que leur potentiel a été bridé, est dans la tradition française du socialisme utopique. La femme Messie s’inscrit dans notre héritage fouriériste et saint simonien ? Déjà la socialiste Flora Tristan tenait des réunions charismatiques qui ressemblaient à celles de Ségolène Royal. La candidate de gauche a su en quelque sorte ressusciter cet héritage inconscient et lui donner corps.

Ce faisant elle continuait à incarner tandis que son adversaire représentait. Elle s’adressait au collectif abstrait qui la plébiscitait. Il s’adressait à une communauté de talents et d’égos qu’il flattait et utilisait. L’une incarnait l’ordre juste, l’autre entendait simplement corriger certaines injustices. Au bout du compte, les électeurs ont manifesté qu’ils votaient pour une personne qui représentaient leurs intérêts plus que pour des symboles ou même des idées et une vision.

On a reproché à la candidate de trop dire « je ». Comme si les autres disaient autre chose. Mais « je » dérange chez une femme. Parce que ce « je » là ne représente pas la collectivité. C’est un « je » personnel, un « je » catégoriel, un « je » minoritaire, un « je » dévalorisé et dévalorisant. Serait-ce pire si elle disait « nous » ? On lui reprocherait de ne pas avoir d’idées, de ne pas avoir d’identité, de se fondre dans une collectivité abstraite.  Le « je » de Nicolas est légitime. Celui de Ségolène ne l’est pas. Pas encore. N’oublions pas qu’elle n’est pas de l’étoffe dont on fait les présidents. N’oublions pas que jusqu’en 1945, seuls les hommes représentaient l’universel.

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